Quand harcèlement et procédure bâillon veulent clore le débat

Paris, le samedi 29 mai 2021 – Le phénomène n’est comme souvent pas nouveau. S’insurger contre l’outrage dont on serait la victime a de tout temps était une méthode facile pour éviter de s’appesantir sur ce qui vous est reproché et pour tenter d’imposer le silence. Dans le monde médiatique et politique, un outil régulièrement employé peut être redoutable : la procédure judiciaire. Multiplier les plaintes pour diffamation (et le JIM n'a pas été épargné, objet d’une procédure en cours intenté par le professeur B.) est ainsi une technique d’intimidation, destinée à inciter à l’autocensure. Aux Etats-Unis, les dérives ont été telles qu’un terme a même été forgé pour décrire cette méthode : « la procédure bâillon », qui désigne les menaces de procédure judiciaire lancées par de puissantes entreprises qui, compte tenu des implications financières très élevées outre-Atlantique, équivalent à l’injonction de se taire. Si en France, les conséquences pécuniaires ne sont pas les mêmes (quoique les frais d’avocat et les condamnations puissent être dissuasifs pour des individus isolés ou de petites structures), on ne peut que constater ces dernières années, une propension croissante à une instrumentalisation de la justice pour empêcher le débat. Il s’agit de convoquer l’émotion associée à l’accusation d’outrage ou encore de harcèlement pour discréditer ceux qui ont défendu de façon répétée (mais cordiale) une opinion différente ou pire qui ont voulu mettre en avant certaines vérités.

Pas plus tard que cette semaine, le ministre de l’Intérieur a illustré comment au plus haut de l’Etat cette tentation de confisquer la parole de l’autre en la désignant face à l’opinion comme indigne est forte.

Fait concret contre principes immatériels

Le monde médical et scientifique est traversé actuellement par un courant similaire. Le débat argumenté est scotomisé et remplacé par des procédures qui veulent mettre en jeu l’honneur ou la confraternité, qui sont érigés comme des remparts infranchissables, des éléments si fondamentaux qu’ils interdiraient toute critique. Toute attaque est ainsi présentée comme une tentative de fragilisation, voire de destruction de fondements structurels. Il ne s’agit donc pas de caractériser la critique afin de déterminer si elle est ou non fondée ou constructive, mais de présenter comme un danger toute discussion. Les procédures bâillon se caractérisent ainsi par le déplacement du débat, par la transformation de la nature de l’enjeu : même si l’attaque portée concerne un fait concret, la réponse se concentre sur le rappel de principes immatériels. Les exemples ont été nombreux récemment.

Sans arguments scientifiques, le recours au bâillon

Ce sont par exemple les attaques dont ont été l’objet les médecins qui par la voie d’une tribune publiée dans le Figaro ont rappelé l’absence de preuve scientifique de l’homéopathie et sa potentielle dangerosité indirecte. Les auteurs de ce texte et ses signataires ont ainsi été l’objet de procédures disciplinaires devant l’Ordre des médecins, pour non confraternité. Il est remarquable de constater que ces procédures n’ont jamais voulu discuter de la véracité des affirmations soutenues par les praticiens membres du collectif Fakemed et se sont uniquement intéressé au sentiment exprimé par certains d’avoir été dénigré par différentes allégations. Cyril Vidal, président du collectif "No FakeMed" avait observé à l’époque : « Les procédures en cours sont une manière de nous faire taire. Quand on n'a pas d'argument scientifique, on utilise le bâillon ». L’urgentiste Matthias Wargon qui a fait partie des médecins ainsi poursuivis et qui a écopé d’un blâme avait également résumé : « Quand on attaque l'homéopathie, ça se passe dans les tribunaux et jamais dans les revues scientifiques. La seule réponse, c'est une atteinte à la liberté d'expression ».

« Hystérie collective »

L’épidémie de Covid-19 et ses multiples débats ont évidemment été l’occasion d’instrumentalisations de la justice civile ou ordinale du même type. C’est ainsi par exemple que l’Union collégiale n’a pas hésité à intenter une action contre les Dr Bernard Jommier (sénateur) et Jérôme Marty (président de l’Union française pour une médecine libre) qui avaient désapprouvé sans fard la façon dont cette organisation avait qualifié la situation sanitaire « d’hystérie collective ». Là encore, le débat n’a pas consisté en un échange (même musclé) d’arguments sur le caractère disproportionné ou non de la réponse à l’épidémie, mais s’est transformé en une plainte pour diffamation.

Quand les critiques se multiplient…

Mais ce sont surtout les tumultes autour de ceux qui s’intéressent aux publications de l’Institut Hospitalo-universitaire de Marseille (IHU) qui suscitent l’attention. Les travaux des équipes du professeur Raoult ont été inévitablement mis sur le devant de la scène depuis le début de l’épidémie. Les manquements méthodologiques des publications à travers lesquelles l’IHU a voulu affirmer l’efficacité de l’hydroxychloroquine ont incité Elisabeth Bik, ancienne biologiste, aujourd’hui consultante de plusieurs universités américaines spécialisée dans les questions d’intégrité scientifique à examiner l’abondante production du praticien. A travers notamment le site Pubpeer, elle a ainsi listé les différentes interrogations suscitées par plusieurs publications anciennes ou récentes de l’IHU. Les irrégularités pointées peuvent concerner le manque de précision quant à  l’origine de différentes images, des déclarations de liens d’intérêt incomplètes ou des doutes sur le respect des protocoles de demande d’autorisation à un comité de protection des personnes (CPP). En tout, Elisabeth Bik a publié soixante commentaires, qui invitent, comme le veut le fonctionnement de PubPeer, les équipes de l’IHU à transmettre les éclairages sollicités, tandis qu'au total 240 articles sont concernés par des demandes d'information. Les équipes de l'IHU n’ont évidemment aucune obligation à répondre. Cependant, arguant de la multiplication des critiques postées par Elisabeth Bik (et par d'autres), qui s’accompagnent de mails envoyés automatiquement par les serveurs de Pubpeer sur les messageries de l’IHU (en guise de notifications afin de signaler que leur article a été l’objet d’un commentaire), le Pr Raoult et son confrère Eric Chabrière ont décidé de porter plainte contre elle pour « harcèlement, tentative de chantage et d’extorsion ». Parallèlement, les deux praticiens n’hésitent pas à la dénigrer régulièrement. Le professeur Raoult a ainsi publiquement utilisé les termes de « cinglée », « fille qui me traque », « chasseuse de sorcière », « chercheur raté »…

Attaque coordonnée

Modernité oblige, la confiscation du débat scientifique au profit d’une judiciarisation qui pourrait être mue par une volonté d’intimidation s’accompagne parfois de véritables campagnes de harcèlement sur les réseaux sociaux. C’est ainsi qu’Elisabeth Bik ou Karine Lacombe ont été inondées depuis des semaines par des messages leur reprochant de façon peu amène leurs liens supposés avec l’industrie pharmaceutique. Ces propos haineux se transforment parfois en véritable attaque coordonnée quand le même message est envoyé en de multiples exemplaires à la même heure. Où l’on devine que ceux qui crient au harcèlement n’en sont pas forcément les premières victimes.

La science et le débat scientifique : victimes collatérales

S’inquiétante de ce type de dérives, l’association Citizen4Science, constituée en septembre 2020, dénonce fermement ces méthodes. « Nous nous devons de citer certains membres de Citizen4Science qui sont particulièrement concernés par le cyberharcèlement comme les Pr Dominique Costagliola et Karine Lacoombe » ou encore « le Dr Nathan Peiffer-Smadja (…).  Ce cyberharcèlement s’est d’ailleurs accompagné de menaces et de procédures judiciaires, et émane directement de l’IHU Marseille. Notre association est elle-même régulièrement l’objet de diffamation sur les réseaux sociaux de la part de membres et de proches de l’IHUM. Nous sommes ainsi régulièrement accusés de subordination à l’industrie pharmaceutique, ce qui est faux. De plus, certains des comptes sur réseaux sociaux de ces membres de l’IHUM ont contribué à relayer la divulgation d’informations personnelles de nos membres fondateurs. Récemment, des accusations portées à l’encontre de la Dr Elisabeth Bik sont édifiantes. (…). Elle est actuellement victime de tentatives d’intimidation avec divulgation d’adresse personnelle, accusations de fraude, chantage et extorsion de fonds (…). Un an et quelques mois après le début de la crise sanitaire, nous faisons le triste constat que le temps médiatique n’est pas suivi par un temps judiciaire loin des réseaux sociaux. Ironiquement, il est remplacé par un populisme juridique à coup de procédures judiciaires entamées en série par ceux qui s’adonnent au dénigrement et au harcèlement, ce qu’ils vantent sur les réseaux sociaux. Ainsi nous constatons avec regret et effarement que la situation continue de se dégrader de façon préoccupante (…). Cette escalade de l’agression et de l’intimidation est particulièrement inquiétante. Elle détruit l’image de sérieux et de compétence des médecins et des scientifiques français aux yeux des citoyens » déplore l’association qui a lancé une pétition pour défendre les « lanceurs d’alerte », tandis que parallèlement unecampagne internationale a été lancée, sous la forme d'une lettre qui doit être publié dans une revue à comité de lecture. Le sentiment exprimé par l’association française quant au préjudice pour la crédibilité de la science et du débat scientifique est partagé par d’autres observateurs. Sur son blog, le Dr Hervé Maisonneuve commente ainsi : « Tout ceci est regrettable, car les discussions scientifiques sont normales mais ne devraient pas se dérouler ainsi. Pourquoi l’IHU, au lieu d’apporter des données scientifiques probantes, préfère-t-il attaquer tous ceux qui commentent leurs déclarations sans fondements ? ».

L’immobilisme et la cécité complice des institutions

Sans conteste, l’arbitrage devrait inévitablement venir des institutions, qui pourraient rappeler les règles éthiques du débat scientifique. Pourtant, de l’Ordre des médecins qui n’a pas hésité à s’associer aux plaintes pour diffamation de ceux refusant les critiques contre l’homéopathie au silence assourdissant des institutions qui emploient ceux qui aujourd’hui s’affrontent de façon anarchique sur les réseaux sociaux, le refus de s’engager est flagrant. Citizen4Science déplore : « Aujourd’hui, ce ne sont pas ceux qui sont coupables de ces forfaits que nous interpellons, mais ceux qui tolèrent ces agissements destructeurs répétés. Nous demandons ainsi aux autorités compétentes de se pencher sur cette question afin d’éclaircir rapidement la situation et de prendre les mesures qui s’imposent. Les autorités doivent d’une part protéger les citoyens et les scientifiques victimes des agissements dénoncés ici, et d’autre part enquêter et agir sans délai afin de faire cesser de manière urgente ces agressions injustifiées et traumatisantes ».

On le pressent, derrière ces phénomènes, ce sont les questions complexes et cruciales de la liberté d’expression et de la médiatisation du débat scientifique qui sont en jeu.

Il n’est évidemment pas question de dénier à quiconque le droit de dénoncer des propos effectivement diffamants ou de prétendre vouloir dicter la « bonne parole ». Nous l’avons déjà répété : toutes les intuitions et hypothèses scientifiques doivent pouvoir être exprimées, ne serait-ce que parce qu’elles peuvent, après avoir été longtemps discréditée, être finalement perçues comme fondées (comme la piste de l’accident de laboratoire qui après avoir été censurée comme « discours complotiste » par les réseaux sociaux est désormais considérée comme tout à fait envisageable par le gouvernement américain). Mais il est totalement contre-productif que le débat, la critique, la controverse essentiels à la science ne deviennent l’objet de cyberharcèlement ou de procédures d’intimidation.

On pourra relire :

Citizen4Science

Hervé Maisonneuve

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Vos réactions (5)

  • Bâillon judiciaire

    Le 29 mai 2021

    Une procédure judiciaire empêchant un débat ? En France ? Mais qui peut croire une histoire pareille ? En tout cas, pas François Fillon, ni Georges Bensoussan, ni Grégoire Perra, ni le Docteur Marty, ni tant d'autres que l'on a voulu faire taire.

    Comme vous le rappelez dans ce très bon article, " Il est remarquable de constater que ces procédures n’ont jamais voulu discuter de la véracité des affirmations soutenues par les praticiens membres du collectif Fakemed et se sont uniquement intéressé au sentiment exprimé par certains d’avoir été dénigré par différentes allégations."
    De l'instrumentalisation de la Justice (au service de l'exécutif, par exemple) jusqu'au jihad judiciaire, en passant par les médecins attaqués par les antivax new age, rien n'arrête la perversité.
    Le coût des avocats, l'énergie dépensée, l'attente angoissante -- même (et surtout) si l’on est de bonne foi --, tout concourt à ce que l'autocensure l'emporte sur le débat nécessaires à la bonne marche de la démocratie.

    Dr Alexandre Krivitzky

  • Deux références

    Le 29 mai 2021

    Deux références méritent d'être citées : Elles documentent le propos.

    En francais : H Maisonneuve, B Plaud , E Caumes . Pandémie à SARS-CoV-2 : éthique et intégrité oubliées devant la précipitation pour publier.La Presse Médicale Formation 2020 Volume 1, Issue 6, December : 572-81 doi.org/10.1016/j.lpmfor.2020.10.021

    En anglais : Cl Locher , D MOHER , IA Cristea et coll . Publication by association : the Covid-19 pandemic reveals relationships between authors and editors BMJ Evid Based Med. 2021 Mar 30:bmjebm-2021-111670 doi: 10.1136/bmjebm-2021-111670

    Un regret : La disparition des "Grand Rounds" scientifiques , argumentés , jamais ancrés dans la tradition nationale.
    Un questionnement : Les intitulés " plafond de verre " et " Vie réelle " sont recurrents avec l'épopée vaccinale : Ce plafond de verre me semble atteint quand il concerne les libertés individuelles dont la jouissance quasi onanique impacte de plus en plus l'intérêt collectif , avec un sens acutisé du nivellement jaunisant par ... la base.
    Les barnum JM Bigard - Dr J Marty - M Schiappa nous le rappelle , tout comme Dr Hamon - F Lalanne
    Bien loin des joutes scientifiques que j'évoquais : Ne pas marginaliser les Bigard , Lalanne et consort : Les combattre avec leurs armes de carnivores et non les nôtres de brébis bien-séantes.
    La marginalisation ne les effraie pas : elle est recherchée avec la victimisation attenante.

    Dr JP Bonnet

  • Le politiquement correct prend le pas sur l'argumentation scientique

    Le 30 mai 2021

    "Les auteurs de ce texte et ses signataires ont ainsi été l’objet de procédures disciplinaires devant l’Ordre des médecins, pour non confraternité."
    Toujours dans le politiquement correct et non dans l'esprit scientifique..il y a beaucoup à revoir.

    Dr Christian Marty

  • L'homéopathie victime

    Le 31 mai 2021

    J'aimerais connaître la réaction des infectiologues si des médecins anti-vax, sur la base de données scientifiques bidons, exigeaient l'interdiction des vaccinations.
    Resteraient-ils polis et confraternels?
    Pour justifier le déremboursement des médicaments homéopathiques, les académies de médecine européennes ont choisi de se référer à un rapport australien présidé par le Pr Peter Brooks, président du comité du NHMRC (National Health Medical & Research Council australien), membre du groupe de pression anti-homéopathie Friends of Science in Medicine.

    Ce rapport australien a reçu une diffusion internationale : « l’homéopathie est un placebo ».
    Que disait-il au départ, ce rapport ?
    « Il existe des preuves encourageantes de l’efficacité de l’homéopathie dans la fibromyalgie, l’otite moyenne, l’obstruction intestinale postopératoire, les infections respiratoires, mais aussi et surtout la prise en charge des effets secondaires des traitements contre le cancer ».
    Ce rapport favorable à l’homéopathie, n’a jamais été publié !
    Une telle conclusion était bien sûr inacceptable par le Pr Peter Brooks. Sans la moindre raison scientifique et sur des critères choisis à posteriori pour discréditer l’homéopathie toutes les études comportant moins de 150 participants (soit 171 essais) ont été écartées pour ne garder que les études défavorables à l’homéopathie.
    A la suite d’une plainte des différentes fédérations homéopathiques, le gouvernement australien a officiellement discrédité cette étude partiale.

    Face aux preuves accumulées, le NHMRC a fait son mea culpa par la voix de sa directrice générale, la Professeure Anne Kelso, qui a reconnu que « contrairement à certaines affirmations, l’examen n’a pas conclu à l’inefficacité de l’homéopathie ».
    Un rectificatif qui a mis 4 années à être réalisé !
    Entre temps, la campagne de dénigrement à l’encontre de l’homéopathie a gagné en force, notamment en France, où les traitements homéopathiques ont été déremboursés mais le mal était fait : autant ce rapport a inondé la presse internationale lors de sa parution, autant son désaveu officiel par le gouvernement australien est resté des plus confidentiels.
    Imagine-t-on confier une méta-analyse sur l’efficacité des vaccinations à un comité ne comportant aucun infectiologue et présidé par un anti-vax notoire ?

    Dr Jean-Jacques Perret

  • L'homéopathie, combien de divisions ?

    Le 03 juin 2021

    Je ne suis ni homéopathe, ni utilisateur de l'homéopathie. Mais, à défaut d'être trop efficace, cette forme de relation médicale est elle si nocive qu'il faille recourir aux grands moyens pour la bannir ?
    Cette disproportion entre l'enjeu mineur (médical et financier) et la méga reaction "scientifique" m'interroge.
    L'homéopathie, combien de divisions ?
    On pourrait avoir une réflexion identique sur la Raoultomanie/phobie.
    Beaucoup de bruit pour rien ?

    Dr Gilles Bouquerel

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