Quelques mots de trop

Paris, le samedi 29 juin 2019 – Parallèlement aux commentaires de l’actualité et plus encore aux commentaires sur la façon dont sont transmises les informations, les blogs des médecins analysent régulièrement les difficultés de la relation médecin/malade. Dans ce lien si particulier entre le praticien et le patient, les faits les plus minuscules peuvent en effet avoir des conséquences démultipliées. Tout se joue à une échelle microscopique et cette précision aiguise encore un peu plus la complexité.

Un simple mot

Ces dernières décennies, la relation thérapeutique s’est modifiée en profondeur. La remise en cause de l’attitude paternaliste de certains médecins et la détermination de nombreux malades à jouer un rôle plus important dans la prise en charge de leur maladie ont totalement redistribué les cartes, tandis que l’arrivée d’internet a tout à la fois contribué à une "démocratisation" du savoir et à une remise en cause (parfois dangereuse) des experts. Mais au-delà de ces tendances générales qui ont été l’objet de nombreuses gloses, y compris sur ce site, les enjeux de la relation médecin malade continuent à se concentrer en grande partie dans le choix des mots. Les incompréhensions, les crispations ou au contraire les adhésions peuvent parfois ne dépendre que d’une seule expression.

L’ambivalence de « Bon courage »

Récemment, l’auteur du blog "Alors comment ça va ?", une patiente atteinte de maladie chronique a récemment entrepris d’établir une « liste des choses qu’il conviendrait de ne pas dire », qu’elle a déjà tenté d’élaborer avec des « patients et des copains médecins et des futurs médecins ». En réponse à cette énumération, la rédactrice invitait ses lecteurs à la compléter en signalant les formulations qu’ils invitent à bannir. Cette expérience permet d’observer différentes tendances, parfois signalées par la jeune femme (âgée d’une trentaine d’années). On constate ainsi que les mêmes phrases peuvent être perçues négativement par certains patients et au contraire comme parfaitement empathiques par d’autres. « Je me souviens une fois, lors de mes débuts de blogueuse, une malade m’écrit, me raconte ses malheurs (…). Je tente une petite réponse sympa (…) et je termine par "bon courage". J’aime bien ce "bon courage", moi, surtout entre patients, ça me fait l’effet d’un tope là suivi d’une accolade. Mais à ma malade, ça ne lui a pas plu du tout » écrit l’auteur d’ Alors comment ça va ? . De fait, dans les commentaires, certains rejettent également ce "bon courage" qui fait référence à une qualité que certains déploient volontairement (tels les pompiers ou les secouristes) et que les patients sont au contraire contraints d’endosser. Ainsi, l’ambivalence de cette exhortation explique qu’elle peut être diversement reçue. En fonction des sensibilités, la référence au vécu du patient peut être considérée comme une reconnaissance des étapes difficiles franchies ou au contraire comme une insistance trop marquée sur la place de la maladie. Tous les patients n’apprécieront ainsi pas d’entendre : « Avec tout ce que vous avez vécu, ce n’est rien ». De la même manière, la façon dont certaines formules sont lancées peut avoir un impact déterminant sur leur perception.

C’est très intéressant !

Cependant, certains mots font l’unanimité contre eux. Il ne s’agit pas uniquement de ceux qui évoquent clairement un sentiment de domination du médecin à l’égard du patient, mais plus encore peut-être de ceux qui essentialisent le patient, qui le réduisent à une catégorie, qu’il s’agisse de son sexe ou son âge. Ainsi, le « vous êtes jeune, ça va aller » est une des formules qui sur les réseaux sociaux est la plus facilement considérée comme maladroite et à éviter. Sur son blog, le docteur Baptiste Beaulieu se faisant l’écho de la question d’un interne se demandant s’il serait jamais un bon médecin alors qu’il perçoit qu’il « n’aime pas les gens » observait récemment : « J’ai interrogé des patients et des patientes pour savoir ce qu’ils attendaient de leurs médecins. Les patients ne demandent pas d’être aimés. (…) Ce que les patients demandent, en revanche c’est d’être considérés et respectés en tant qu’individus » insiste le praticien. Cette observation apparaît confortée par le type de phrases que les patients indiquent ne pas vouloir entendre. Il s’agit en effet pour beaucoup de messages qui oublient la personne derrière la maladie, qui réduisent l’être à sa pathologie. Il s’agit de phrases du type : « Mais vous avez trop de symptômes », ou encore « Oh, mais vous vous n’avez jamais les bons symptômes » proche du « Eh bien ça, c’est pas typique ». Très rares sont en effet les patients qui apprécient d’être considérés comme des « cas intéressants », d’être vus comme des spécificités intéressantes médicalement ou intellectuellement. Aussi, le « j’adorerais vous montrer aux étudiants » ou encore le « vous pourrez me donner de vos nouvelles et me dire comment ça évolue… c’est par pur intérêt intellectuel » semblent des formules qu’il est préférable d’oublier.

Voyons, voyons !

On mesure ici que le hiatus entre le patient et le médecin se produit quand ce dernier tend à considérer uniquement le patient par rapport à une "norme". C’est également ce qui est en partie en jeu dans la minimisation fréquente de la douleur, qui trahit également la gêne du médecin face à la souffrance du patient et son refus de reconnaître ses limites, tandis que les malades entendent de leur côté qu’ils ne seraient pas les mieux placés pour décrire et retranscrire leurs maux ! Les patients sont sur ce point unanimes, les déclarations telles que « Ça ne fait pas si mal » ou « Neuf sur dix de douleur ? Vous êtes sûr » sont à proscrire. Ne sont guère plus tolérées celles qui invitent à « prendre sur soi » ou encore à essayer de contraindre son psychisme : « Mais pourquoi vous angoissez » entendent ainsi parfois les malades.

Faire équipe

Cet inventaire conduit inévitablement à réfléchir à la liste inversée, à celle des mots que les patients espèrent. S’ils se montrent moins diserts sur le sujet, s’ils donnent moins d’exemple les lecteurs du blog "Alors comment ça va" signalent cependant que si une colère immédiate (mais passagère) accompagne souvent les déclarations limites, c’est une véritable réconciliation plus profonde qu’offrent des paroles réconfortantes. Souvent ces dernières sont celles où le médecin admet éventuellement ses doutes et ses limites, mais surtout manifeste son désir d’accompagner le patient, d’être avec lui. « On ne va pas vous laisser comme ça » ou encore « Je ne sais pas si on y arrivera mais on va tout faire pour vous soigner » sont des phrases qui sont capables immédiatement de renforcer la qualité du lien médecin/malade. Les excuses et les phrases destinées à s’assurer de l’absence de douleur ou d’incompréhension sont également plébiscitées.

Sans doute ne serait-il pas inutile également de pouvoir proposer un dictionnaire des silences qui comptent également une diversité de gammes et de significations, mais le bruit incessant d’internet, sur les blogs et ailleurs n’a pas encore offert de dissertations parfaitement pertinentes sur le sujet.

Vous pouvez relire en silence le blog de
Alors comment ça va : https://www.alorscommentcava.com/single-post/2019/06/11/petites-phrases-a-bannir-des-oreilles-du-malade/#comment-3221
Baptiste Beaulieu : https://www.alorsvoila.com/2019/06/13/celui-qui-se-posait-des-questions/

Aurélie Haroche

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Vos réactions (6)

  • Mots et expressions déplacés à la consult

    Le 29 juin 2019

    Rappel emblématique ! Les mots déplacés sont souvent là parce qu'on est emmerdé, que l'on ne sait pas quoi dire mais qu'on veut le faire quand même, pour SE rassurer. Il vaut alors mieux se taire.

    Dr Virgile Woringer

  • Nous faire dicter notre humanité par l'IA

    Le 29 juin 2019

    Silences, regards, distance, toucher, tact... communication, échange... ne sont pas des catalogues de mots à servir en méta données capables de nous faire dicter notre humanité par l'IA. J'aurais mieux fait de me taire, je crois!

    Denn Ague (IDE)

  • Et voilà

    Le 29 juin 2019

    On va nous apprendre ce qu'il faut dire ou ne pas dire. Après la bien pensance, voici la liste des expression à proscrire...
    Franchement peut on penser que grace à la lecture d'un article, la psychologie d'un "maladroit" va s'améliorer ?
    La relation médecin patient n'est pas un algorithme de plus !
    Si vous n'avez aucune empathie (ou une fausse empathie) pour vos patients RIEN ne fonctionnera et ce n'est pas ces quelques "recettes" qui vont fonctionner.
    Cet article me fait penser à ceux du genre "comment se faire des amis en 20 leçons", "comment perdre 20kg avant l'été"... Je n'en dirai pas plus... Silence...

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