Réflexions bloguesques sur la maltraitance médicale et son assimilation à un viol

Paris, le samedi 15 mars 2014 – Un seul tweet s’impose et tous se sentent maltraités ! Le vers de Lamartine repris à l’envi pourrait être ainsi parodié pour évoquer l’effervescence connue sur Twitter fin février après la publication par le docteur Marc Zafran, alias Martin Winckler du message suivant. « La maltraitance médicale est un viol ». Immédiatement, les réponses ont afflué pour s’offusquer de l’outrance de ce message. Pour apaiser les esprits, le médecin et talentueux écrivain, auteur de « La maladie de Sachs » a rectifié : « La maltraitance médicale est (vécue) comme un viol ». Cependant, comme il l’explique dans un long post publié sur son blog « le problème reste entier ».

Maltraitance : de quoi parle-t-on ?

La question de la « maltraitance » des médecins est un sujet qui occupe Martin Winckler depuis de nombreuses années. Il ne s’agit pas qu’on se le dise des coups intentionnels portés contre des patients, ni même des insultes gratuites. Il s’agit de l’absence d’écoute, de la brutalité ordinaire, du manque de temps que l’on accorde aux patients. Il s’agit surtout de tous ces gestes médicaux que l’on impose aux malades, sans réellement leur demander leur avis (une telle définition fait que certains comme l’auteur du blog Cris et Chuchotements préfèrent parler de « non bientraitance » !). Selon Martin Winckler, la France ne fait pas figure d’exemple en la matière. Le recueil systématique de l’avis du patient avant de procéder à tel ou tel acte ou de permettre un examen à une foule d’étudiants ne serait pas encore parfaitement entré dans les mœurs.

Examen gynécologique sur des patientes endormies…

Pour Martin Winckler, la comparaison avec le viol se justifie ici à plus d’un titre et il propose plusieurs exemples. Les plus parlant d’abord : le fait pour les étudiants en médecine, à titre « d’entraînement » de pratiquer des examens gynécologiques sur des patientes endormies en salle d’opération (quand bien même l’intervention n’a rien de gynécologique). Martin Winckler assure que cette pratique a aujourd’hui encore cours et est « dénoncée par de nombreux étudiants et médecins. Elle devrait être bannie (elle l’est dans d’autres pays, plus évolués sur ce point que la France), mais elle n’est pas dénoncée par les enseignants, ni par le conseil de l’Ordre, ni par le ministère de la santé, ni par les syndicats, ni par personne dans les milieux "autorisés". Donc, non seulement c’est un viol, mais c’est un viol couvert par les personnes responsables », remarque-t-il. « Ce qui fait le viol, c’est de faire ce geste pour des raisons qui n’ont rien à voir avec l’intérêt de la patiente et sans son consentement » appuie-t-il.


Si ce premier exemple est parfaitement choisi pour faire accepter la comparaison a priori choquante avec le viol, Martin Winckler bien sûr ne s’arrête pas là. Il évoque ainsi également certains gestes réalisés avec brutalité (introduction sans ménagement d’un otoscope dans l’oreille d’un enfant), mais relève que la « violence » physique n’est pas nécessaire pour qu’on puisse parler de maltraitance. « Lorsqu’un patient allongé sur un lit en raison d’une maladie cardiaque voit défiler une tripotée d’étudiants à qui on a dit d’aller ausculter son cœur (c’était chose courante à l’époque de mes études, je serais étonné que ça ait complémente disparu aujourd’hui), il est en droit de considérer comme une violence – et dans une certaine mesure comme un viol dans son intimité – de les voir défiler sans en avoir donné l’autorisation explicite » ajoute-t-il.

Peut-on considérer que certains actes non consentis sont plus « acceptables » que d’autres ?

Ces exemples concourent à un plaidoyer en faveur du respect des malades et du respect, à tous prix (sauf en cas d’urgence et d’incapacité totale du patient de s’exprimer) de leur consentement. « Dire que la maltraitance médicale n’est pas (comparable) à un viol, c’est établir une hiérarchie entre ce qui est « acceptable » ou ne l’est pas dans le comportement médical, en prenant le sexuel comme repère, alors que la violence qu’elle soit sexuelle ou non, est toujours de la violence » observe-t-il par exemple ajoutant : « De même, et au risque de faire hurler bon nombre de mes confrères, j’affirme que la seule personne susceptible de dire si elle a fait l’objet d’une maltraitance, c’est la personne concernée ».

Que peut-on imposer au prétexte de soigner ?

Comme il le prévoyait avec lucidité, ce post, à l’instar de son tweet, a provoqué de multiples réactions. Martin Winckler publie lui-même les extraits d’un message lui ayant été envoyé par un interne, qui bien que se déclarant en accord avec la plupart des arguments du praticien (et notant que les choses ont un peu changé depuis la jeunesse du blogueur), émet quelques nuances. Il relève par exemple qu’un patient choisissant de se faire soigner dans un CHU donne « son accord implicite pour être vu par des externes ». Martin Winckler considère cependant pour sa part qu’un accord ne doit jamais être considéré comme implicite, même dans un CHU, qui ne doit pas rappelle-t-il « échapper à la règle ». Le jeune praticien lui fait également remarquer qu’il « est dur de savoir où mettre la limite de ce qu’on peut « imposer » toute proportion gardée ». Martin Winckler répond ici : « C’est ici qu’on touche à l’éthique : ce n’est pas au(x) médecin(s) de décider si un refus est "compréhensible" ou "acceptable" ou non. Le respect du patient impose que son consentement soit systématiquement obtenu, mais aussi que ce consentement peut être retiré à tout moment. Ca ne dispense pas le médecin d’avoir à le soigner. Autrement dit : si un patient ne veut pas que je l’examine, je dois quand même le soigner s’il me le demande, et je dois négocier avec lui les gestes qu’il m’autorise à faire ou non. Je ne peux pas exercer un chantage du genre "Si vous ne me laissez pas faire, allez vous faire soigner ailleurs". Cela aussi est contraire à l’éthique. Et c’est parfaitement compréhensible : est-ce que vous refuseriez de soigner une personne muette, ou dans le coma, ou ne comprenant pas le français (ou ne le parlant pas) ? Non. Vous chercheriez de toute manière à la soigner. Vous la prendriez comme elle est. Eh bien il en va de même pour un patient qui ne vous donne pas des informations ou des autorisations. Un patient qui refuse de parler ou de se faire examiner complètement (il peut vous autoriser à ausculter ses poumons, mais sans le déshabiller, par exemple) a quand même le droit d’être examiné et soigné. C’est plus compliqué, mais les patients ne sont pas là pour faciliter le travail des médecins, ce sont les médecins qui sont là pour soulager les patients », détaille-t-il.

Une utopie déjà dénoncée

Une telle réponse trahit le caractère utopique de Martin Winckler dans sa conception de la médecine. La perception idéale du docteur Winckler, et dès lors non applicable parfaitement sur le terrain, a déjà été l’objet par le passé de critiques émanant d’autres praticiens blogueurs. Ainsi, en 2011, Borée, à l’origine d’un célèbre blog où il racontait sa vie de médecin de campagne avait pris ses distances avec l’auteur de « La maladie de Sachs », roman dont il assurait pourtant qu’il avait fait naître chez lui sa vocation médicale. A la lecture d’une série de textes écrit par Martin Winckler sur les médecins maltraitants, Borée remarquait : « Phobique, "burn-outé", distant, égocentrique, terroriste, méprisant ou manipulateur ? Je pense n’être rien de tout cela. J’espère en tout cas. Mais, pour chacun de tes portraits, il m’est revenu au moins une situation pour laquelle le patient aurait pu m’appliquer la description que tu faisais » observait-il avant de conclure plus loin : « Je continuerai à parler de ton blog, à offrir le « Chœur des femmes » à mes stagiaires, à revendiquer avec fierté ma filiation symbolique. Mais je crois qu’il est important de dire aux autres médecins, et plus particulièrement aux plus jeunes, que ce que tu proposes est une utopie. Qu’il faut en faire une source d’inspiration mais ne pas se désespérer de ne pas réussir à incarner, cette perfection ».

Critiques contre son camp

Borée a fait silence depuis 2011, mais Martin Winckler reste très lu. Tous les médecins blogueurs, d’ailleurs, n’ont pas à son sujet la même tendresse que Borée. En témoigne le dernier post de l’auteur de « Cris et chuchotements » qui se définit comme un médecin « mal adroit mais bien-traitant ». Elle se montre clairement blessée par les propos de Martin Winckler. Reprenant une phrase de ce dernier s’interrogeant : « Pourquoi certains/tant de/trop de médecins sont-ils désagréables, brutaux, intrusifs, méprisants, sourds », elle lance à son tour : « Pourquoi certains médecins (il y en a d’autres, moins connus mais tout aussi actifs sur la toile), ont-ils ce besoin de se consacrer à la critique de leurs confrères » ? Le gastroentérologue est convaincu qu’un tel acharnement serait vécu de façon moins complaisante par d’autres corps de métier. Regrettant le silence de nombre de ses confrères face à de telles attaques, elle estime « Ils ont un peu raison de se taire, car c’est malsain de se bagarrer avec des gens de la même profession que soi dont le fonds de commerce consiste à critiquer ses propres congénères.  Mais, ils ont surtout beaucoup tort de se taire, parce que cela laisse la porte ouverte aux bavardages de ceux qui sont contre. Et finalement, on entend bien plus la voix de ceux qui sont contre. Cela permet finalement à certains de laisser entendre en filigrane dans des post très lus, que faire un toucher rectal à une grand-mère qui n’a pas son discernement est une sorte de viol (non c’est un dépistage de tumeur du rectum) , ou que tout examen non librement consenti est une sorte de maltraitance, comme par exemple de faire écouter un cœur atypique au stéthoscope par plusieurs étudiants ».

Le débat, on le voit est multiple et complexe.

Au-delà du questionnement sur l’opportunité de lancer des critiques apparemment sans nuances contre son propre corps de métier, il faut saluer également une réflexion profonde sur la définition de la maltraitance en médecine. Pour approfondir ces débats, vous pouvez relire les notes de Martin Winckler (http://martinwinckler.com/spip.php?article1137), Cris et Chuchotements ( http://www.cris-et-chuchotements.net/article-j-ai-ete-reste-et-resterai-un-medecin-mal-adroit-mais-bien-traitant-122781455.html) et par nostalgie celui de Borée (http://boree.eu/?p=1941).

Aurélie Haroche

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Vos réactions (9)

  • Bravo pour aborder ce sujet

    Le 15 mars 2014

    La maltraitance médicale (quand on est médecin et qu'on l'a vécue de la part de confrères) est une horreur.
    L'analyse peut en être faite à plusieurs niveaux. Cela va de l'incapacité du médecin de répondre à son angoisse de mort (il maltraite pour se protéger) ou encore à la blessure narcissique que lui porte chaque jour l'administration (aussi bien de l'assurance maladie que de l'administration hospitalière).
    Dans de rares cas, cette maltraitance correspond à un comportement de perversion.
    La productivité imposée dans les différentes structures de santé (on est jugé, quantifié à l'acte) induit de façon quasi mécanique une rupture dans le temps du soin. Le temps de la parole est réduit à néant (parler ne sert à rien, ... et en filigrane : sauf pour les patients psychiatriques). Les praticiens qui prennent le temps sont marginalisés. Ceux qui ont une approche analytique (qui prennent du temps) sont mis à mal par les tenants des Techniques Cognitivo Comportementales qui sont sensées traiter les problèmes rapidement (à noter que ces fameuses TCC constituent en elle même une sorte de maltraitance visant à reformater la personne en lui déniant la capacité à se retrouver elle même).
    Le pire cas que j'ai pu être amené à voir : on enferme un enfant (pour son bien) et on lui présente une échelle analogique visuelle (pour évaluer sa douleur)... Dans le but de lui administrer de façon protocolisée des antalgiques. La douleur de l'enfant était en rapport avec la privation de son espace vital. On lui répond par un protocole et des médicaments. Et quand l'enfant se rebelle (ce qui est son droit) le médecin lui dit : "tu ne me parles pas comme ça. Je suis médecin et je sais".
    Quelle horreur !

    Didier Cugy

  • Etre (ou avoir été) des 2 côtés de la barrière

    Le 15 mars 2014

    Les mieux placés pour donner leur avis sur l'ensemble des problèmes liés à la "maltraitance médicale" sont les médecins qui ont été des patients entre les mains de leurs confrères, parfois sans que les soignants sachent la qualité de médecins de ceux qu'ils avaient à prendre en charge.Etre(ou avoir été) des 2 côtés de la barrière, cela change le regard sur les médecins,cet sur leur humanité supposée ou réelle.Je parle en tant que médecin et conjoint de femme médecin ayant eu de multiples contacts avec divers praticiens comme patiente: gynécologie-obstétrique, chirurgie, oncologie entre autres, de 1969 à aujourd'hui. Sa conclusion est simple: il doit y avoir dialogue, avant tout et par dessus tout, ce qui laisse le libre arbitre du patient. Pas de dialogue au bloc? Il faut que le chirurgien organise cet échange vital avant l'intervention (sauf cas de force majeure)et le poursuive après, au moins une fois, coûte que coûte. Pour ma part, je crois qu'on a oublié le terme et le sens de l'expression "colloque singulier" considéré comme la forme idéale de la relation médecin/patient,basé sur un respect mutuel :humanité.

    Xavier Baizeau

  • Que les patients aussi réfléchissent à ce qu'ils nous demandent

    Le 15 mars 2014

    Article très intéressant : la réflexion éthique doit nous guider, on voit bien que personne n'a la vérité dans la manière d'exercer l'art médical.
    D'accord ou pas d'accord avec Borée ou Winckler et leurs blogueurs, leurs réflexions me semblent très enrichissantes. Je voudrais bien que les patients aussi réfléchissent à ce qu'ils nous demandent de voir pour pouvoir s'occuper d'eux, mais c'est un autre débat !

    Dr F.Chassaing

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