Ressuscitée grâce au Covid-19

Londres, le samedi 16 mai 2020 – A l’époque, pas question de preprint, tandis que la publication dans une revue à comité de lecture se méditait et se méritait. Les refus et les obstacles étaient nombreux. Le journaliste britannique George Winter raconte ainsi comment les revues auxquelles June Almeida et David Tyrell avaient soumis leurs observations d’un nouveau virus, responsable de rhumes, les avaient d’abord rejetées. « Les relecteurs avaient rétorqué que les images présentées n’étaient que des images de mauvaise qualité de particules de virus de la grippe ».

Déjà, la trompeuse confusion.

Il faudra attendre presque un an pour que le British Medical Journal accepte finalement de publier dans ses colonnes les conclusions des deux chercheurs concernant la souche B814 issue d’un lavage nasal d’un élève du Surrey en 1960 et deux ans encore pour que le Journal of General Virology présente les premières photographies de coronavirus prises par June Almeida. Enfin, en 1968, dans la revue Nature, un nom était officiellement donné à une nouvelle famille de virus, les coronavirus, et le lien entre la souche B814 et un agent infectieux isolé chez le porc et la volaille (provoquant chez ces animaux des troubles respiratoires) établi. 

Des techniques de visualisation encore utilisées

Pendant longtemps, cette première, cette description initiale d’une nouvelle famille de virus, ainsi baptisée à cause de la couronne qui entoure son image, fut loin d’être le motif principal de la notoriété de June Almeida. La chercheuse britannique était en effet bien plus réputée pour son observation, une première également, du virus de la rubéole. Elle travaillait alors à l’Institut du cancer d’Ontario. La jeune femme originaire de Glasgow où elle est née en 1930 avait suivi son époux, un artiste vénézuélien, Enrique Henry Almeida. Mais elle est loin de vouloir jouer les épouses soumises ou les groupies. Passionnée de sciences, mais n’ayant pas pu suivre d’études poussées en raison de la pauvreté de ses parents, elle frappe à la porte de l’Institut pour devenir technicienne. Très vite, grâce à sa curiosité et à son ingéniosité, elle s’impose et devient une spécialiste du microscope électronique. « Son talent est très vite devenu éclatant même si elle n'avait pas les qualifications requises. Au Canada, il était alors plus simple d'être reconnu comme scientifique pour quelqu'un qui n'avait pas de diplôme universitaire » décrivait au moment de sa mort en 2008 sa fille, le docteur Joyce Almeida, dans un article publié par le British Medical Journal.

June Almeida met notamment au point deux nouvelles techniques de visualisation des virus : la première a recours à des anticorps spécifiques qui permettent aux virus agrégés d’être plus facilement repérables, tandis que la seconde suppose d’assombrir la périphérie des virus pour améliorer le contraste. Cette méthode est précisément celle qui a été employée par les équipes chinoises qui à la fin de l’année dernière ont identifié un nouveau coronavirus, SARS-CoV-2.

Repérée pour ses talents

Les prouesses de June Almeida lui valent d’être repérées par les virologues britanniques de la St Thomas’s Hospital Medical School de Londres, qui la convainquent de retrouver son pays d’origine. C’est donc dans cet établissement, où le Premier ministre britannique, contaminé par SARS-Cov-2 a été rapidement hospitalisé, que June Almeida va éclaircir le mystère qui taraudait le docteur Tyrell quant à la souche B814. Le talent de la chercheuse consistera non seulement à repérer les différences entre ce virus et celui de la grippe, mais aussi à établir presque immédiatement un parallèle avec des virus qu’elle avait précédemment visualisés, responsables chez le porc ou la volaille d’infections respiratoires.

Des coronavirus au yoga !

Après ce travail sur les coronavirus, June continuera encore longtemps à travailler dans son petit laboratoire, ne redoutant qu’une chose selon ses biographes : son inondation par la Tamise. Puis, à partir de 1985, cette femme, dont le bactériologiste Jugh Pennington se souvient comme d’un professeur capable de rendre simple les données scientifiques les plus complexes et dotée d’un humour parfois acide, décide de se consacrer au yoga. « Elle s'est passionnée pour autre chose, c'est tout elle » commente Hugh Pennington.

Destin couronné

Treize ans après sa mort, les travaux de June Almeida connaissent une notoriété qu’ils n’avaient nullement atteints au moment de leur production. Son parcours, marqué par la modestie de ses parents, sa ténacité et son sens du travail en équipe, lui valent aujourd’hui d’être présentée comme un véritable exemple. C’est ainsi notamment que le docteur Martin Catala (Assistance publique-hôpitaux de Paris) a voulu récemment le conter à ses confrères, louant cette « magnifique histoire d’ascenseur social ». Une façon comme une autre de tresser une couronne à cette chercheuse oubliée.

Aurélie Haroche

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Vos réactions (1)

  • Semmelweis, Pasteur...

    Le 16 mai 2020

    L'histoire est un éternel recommencement et la suffisance du corps médical fait partie de ses constantes.

    Le Dr.Ignace Semmelweis, obstétricien hongrois qui avait démontré l'origine de la fièvre puerpérale en 1850 et qui avait imposé dans son service le lavage des mains et l'antisepsie avant les accouchements avait été déconsidéré par ses pairs des hôpitaux de Vienne.

    Louis Pasteur, chimiste et docteur en science, a révolutionné l'histoire de la médecine en fondant les bases de la microbiologie et de la bactériologie mais a été l'objet des sarcasmes de grands noms de la chirurgie de l'époque qui refusaient de croire à l'existence des microbes découverts par un homme "qui n'était même pas médecin"...

    June Almeida dont je découvre aujourd'hui l'existence et l'extra-ordinaire personnalité n'était "même pas médecin" non plus. N'ayant pas eu la chance de pouvoir faire des études universitaires, elle était parvenue malgré tout à devenir une technicienne experte de la microscopie électronique et, en 1959, avait déjà pu observer un nouveau virus qui serait baptisé coronavirus en 1968 ! Mais sa publication avait été refusée par le British Medical Journal: les relecteurs avaient rétorqué que les images n'étaient que des images de mauvaise qualité de particules de virus de la grippe...

    Dr Camille Willem

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