Sage dans un monde fou

Paris, le samedi 21 avril 2017 – Si l’on se fie aux apparences, c’est une jeune femme de son temps. Pas encore trente ans. Souriante, pétillante, et bien ancrée dans son époque : la communication moderne n’a pas de secret pour elle, comme en témoigne le fait qu’elle ait ouvert un blog sur le site du Huffington Post pour évoquer au grand jour ses convictions, en prenant le prétexte d’une lettre ouverte à son médecin de village. Pourtant, derrière ses allures d’étudiante, elle a partagé des expériences que peu à son âge parviennent à imaginer.

La fabrication du vivant à l’œuvre

Alice Gautreau fut d’abord une petite fille fascinée. Parmi ses souvenirs d’enfance les plus marquants, il y a ces neuf mois au cours desquels le corps de sa mère s’est transformé. Un petit frère ou une petite sœur allaient naître. Mais ce n’était pas tant ce bouleversement de l’équilibre familial qui interpellait l’enfant de sept ans, mais bien plus la fabrication en œuvre du vivant, les changements du corps de la femme, ce mélange de mystère et de parfaite mécanique. Elle se le promet alors : plus tard, elle sera sage-femme.

Rester vivant

Mais l’enfance est un monde de rêves que l’âge adulte trahit bien souvent. Quand vient le temps de la raison, c’est pour des raisons pragmatiques qu’elle se dirige vers l’anglais. Pourtant, elle ne peut totalement se voiler la face : accompagner des futures mères excite bien plus son imaginaire que les thèmes et versions. Les moindres petits détails de son existence la ramènent vers ce but. Aussi, alors qu’elle s’installe à Edimbourg pour suivre son petit ami, elle dépose sa candidature auprès d’une école de sage-femme. Son dossier est loin d’être modèle. Pourtant, elle décroche une des deux places à pourvoir.

Diversité du vivant

Ne jouant plus à oublier ses desseins d’enfant, Alice Gautreau choisit l’Ethiopie pour effectuer son stage de fin d’étude : elle voit confortée sa conviction que c’est dans l’humanitaire qu’elle veut faire sa carrière (ou tout au moins la débuter). Ainsi, après quelques mois passés dans un hôpital d’Edimbourg, elle postule à Médecins sans frontières (MSF) et est rapidement engagée. Sa première mission la conduira au Congo. Puis, en mai 2017, elle embarque pour la première fois à bord de l’Aquarius. L’Aquarius est le seul bateau humanitaire naviguant encore aujourd’hui. Mis à l’eau par SOS Méditerranées et MSF, il a contribué au sauvetage de centaine de migrants. A son bord, l’équipage se compose de « quatre médicaux, un sage-femme, deux infirmiers et un médecin. Et après il y a toute une équipe de sauveteurs qui viennent de la société civile, des marins, des architectes navals, des gens qui font du marketing dans la vraie vie, et qui se retrouvent tous à bord du navire avec le même objectif, à savoir de réduire la mortalité en Méditerranée » a détaillé récemment Alice Gautreau à l’antenne de RCF, après avoir publié un livre faisant le récit de ses mois passés sur l’Aquarius : Seuls les poissons morts suivent le courant.

Le miracle, partout possible, du vivant

Derrière ce titre, expliqué par l’auteur d’un malicieux : « Moi je ne suis pas un poisson mort », la sage-femme fait tout à la fois référence à sa propre volonté de ne pas accepter, indifférente et distraite devant sa télévision, la mort de milliers de migrants et à l’indomptable témérité de ceux qui ont tenté la si périlleuse aventure de l’embarcation pour une vie meilleure. « Il faut un courage incroyable pour pouvoir se lancer dans une épopée pareille » estime-t-elle. De ces traversées, parfois difficilement racontables, Alice Gautreau retient les moments d’illumination. Et notamment, ce qui est incontournable pour une sage-femme, les naissances. Un récit ouvre ainsi son livre : « C’était le bébé de Constance, âgée de 22 ans lorsqu’elle est partie du Cameroun. Elle a fait tout son périple en Afrique pour finalement arriver en Libye. Elle est tombée enceinte sur le trajet. Elle est séparée de son partenaire en Libye, dans les camps de détention. Lorsqu’elle réussit à s’en échapper, et à se retrouver sur la plage en Libye, c’est là que les contractions ont débuté. Elle a été poussée en mer par les passeurs alors qu’elle était en travail, et quand nous sommes arrivés avec l’Aquarius, elle venait d’accoucher. Elle a accouché toute seule au milieu d’une centaine d’hommes » raconte Alice Gautreau.

Christ est-il né à Gibraltar ?

Quand on a demandé à la mère, comme l’enfant allait s’appeler, elle a répondu « Christ ». « On a eu cinq bébés qui sont nés sur le bateau, et tous ont des prénoms très engageants » ajoute encore la sage-femme. Alice Gautreau a gardé contact avec Constance, qui vit dans un centre d’identification basé dans la région des Pouilles en Italie. « Elle n’a toujours pas fait de demande d’asile. La naissance du petit Christ a été déclarée à bord de l’Aquarius qui bat pavillon de Gibraltar. Ça pose des problèmes juridiques que personne n’est en mesure de lui expliquer » résume-t-elle pour le journal l’Humanité.

Compter les vivants… plutôt que les morts

Les naissances permettent de jeter un voile sur les moments de désastre. « À la fin du mois de juillet, on est arrivé trop tard pour huit personnes, qui sont mortes étouffées dans le fond du canot. C’était une atmosphère différente à bord du navire parce que même si on avait réussi à sauver 115 personnes, il y avait toujours ces huit personnes pour lesquelles on était arrivés trop tard. On a vraiment eu l’impression qu’on n’a pas fait notre travail à fond. Et ça nous met en colère » évoque-t-elle au micro de France TV Info. Cette colère l’anime encore quand quelques temps après être revenue en Europe, elle apprend que le médecin de son village natal des Pyrénées Orientales, pourtant engagé dans l’humanitaire, a rétorqué en apprenant le soutien apporté par Alice aux migrants : « il faut les renvoyer chez eux ». Elle entreprend alors de décrire à ce praticien la réalité des personnes qu’elle a rencontrées : « Les gens sont battus quotidiennement, humiliés, parfois violés, torturés. Certains sont prêtés à la journée à des fermiers ou autres patrons ayant besoin de main-d'œuvre et sont forcés à travailler sans rémunération, d'autres sont carrément vendus dans des marchés à esclaves du XXIe siècle. Et cela continue, jusqu'à ce que la famille du détenu paye, ou jusqu'à ce qu'ils s'échappent. La Libye est aussi un des points de passage clé de la traite des prostituées nigérianes qui sont dirigées vers les rues sombres européennes contre leur gré. On leur promettait un travail en Europe: coiffeuses, esthéticiennes... Elles ne se doutent pas du métier qui les attend vraiment de l'autre côté de la Méditerranée. On estime qu'environ 80 % des femmes sur l'Aquarius sont victimes de ce trafic d'humains. (…) Cher Docteur, la liste est longue et je passe beaucoup de détails. Mais quand vous dites vouloir les renvoyer d'où ils viennent, expliquez-moi, où donc ? ».

Et quand on lui propose de faire une différence entre les migrants politiques et les migrants économiques, elle ironise, en notant qu’elle aussi a émigré en Grande-Bretagne pour des raisons économiques (la rémunération y est plus intéressante qu’en France) et constate : « Mourir de faim n’est pas plus doux que mourir sous les bombes. C’est mourir pareil ». Aujourd’hui, après un bref retour au calme imposé à ses humanitaires par MSF (même si parfois elle sent un fossé se creuser avec certains de ses proches, fossé qu’elle regrette mais inévitable)  et tandis qu’elle prépare un diplôme de médecine tropicale, Alice Gautreau est à nouveau sur les routes du Congo. Toujours aussi sage-femme dans un monde révoltant.

Aurélie Haroche

Référence
Alice Gauteau, Seuls les poissons morts suivent le courant, éditions Pygmalion, 18 euros, 176 pages

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Vos réactions (1)

  • Seuls les poissons morts...

    Le 21 avril 2018

    On aimerait qu'il y ait de plus en plus de femmes comme elle! Mon grand âge ne me permet plus ce genre d'engagement et je le regrette!

    Dr Catherine Barret

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