Se battre pour ce qui aurait pu lui sauver la vie

Dublin, le samedi 21 juillet 2018 – Se faire voler la vedette est une expérience souvent désagréable. D’autant plus quand la star de remplacement semble très éloignée de vous. Pourtant, face à certaines personnalités et pour peu que l’on partage une cause, on peut facilement oublier ses blessures d’orgueil.

De Sydney à Dublin en commençant par Glasgow

Le 11 juillet, ambiance solennelle au Royal College of Physicians d’Irlande. Les responsables de cette prestigieuse assemblée ont revêtu leurs tenues officielles : longues toges noires bordées de violet, voire d’or pour certaines personnalités. Des parchemins portant le sceau officiel du Royal College of Physicians sont au centre de cette journée d’importance : un nouveau membre va être intronisé. S’il a fait un long voyage pour se réjouir de cette distinction, le professeur Ian Frazer ainsi honoré connaît bien les îles britanniques. Ce natif de Glasgow en janvier 1953 n’a quitté l’Ecosse pour l’Australie qu’en 1980. C’est cependant dans son pays d’adoption qu’il conduira les travaux essentiels qui lui ont valu d’être désigné « Australien de l’année » en 2006 et d’être aujourd’hui ainsi honoré par ses pairs irlandais. Ses recherches ont en effet permis l’élaboration du vaccin contre le cancer du col de l’utérus.

Chaise de souffrance

Si la cérémonie d’intronisation a été célébrée joyeusement et selon les règles, si les auditeurs ont écouté avec attention les développements passionnés du praticien sur l’efficacité d’une stratégie couplant dépistage et vaccination pour éradiquer le cancer du col de l’utérus, les regards se tournaient également avec curiosité vers une jeune femme de 25 ans. Parfaitement coiffée et maquillée, apparemment très soucieuse de son apparence et veillant à ne pas perdre son sourire, Laura Brennan sourcille à peine quand elle entend Ian Frazer affirmer que, à l’horizon 2028, l’Australie peut espérer en avoir fini avec le fléau du cancer du col de l’utérus. La veille pourtant, elle se montrait plus piquante. Postant une photo d’elle, toujours élégamment coiffée et apprêtée, sur une chaise que l’on devine installée dans un hôpital, elle commentait sur Twitter : « J’ai passé 110 heures à recevoir mon traitement sur cette chaise au cours des 17 derniers mois. Imaginez s’il existait un vaccin qui pourrait protéger vos enfants de ça… Mais attendez, il existe ! ».

Loin de ses rêves

Un peu intimidée mais toujours souriante, Laura Brennan prend la parole devant les sérieux adhérents du Royal College of Physicians. « Je pense que le vaccin contre le HPV doit être célébré. Comme c’est extraordinaire de disposer de quelque chose qui permette de prévenir ce cancer » lance-t-elle, et son enthousiasme, son dynamisme captivent autant son auditoire que les courbes savantes du professeur Frazer. Cette passionnée de beauté, qui travaille dans un magasin de cosmétiques, l’avoue sans difficulté : elle aurait mille fois préféré ne pas être là. « Ce n’est certainement pas la situation idéale pour une jeune femme de 25 ans, mais si je peux éviter que cela arrive à n’importe qui d’autre, comment pourrais-je ne pas utiliser ma voix pour protéger tant de jeunes filles et je l’espère dans l’avenir de jeunes garçons ». La jeune femme a par ailleurs déploré que le vaccin ne fût pas disponible dans les établissements scolaires quand elle était adolescente, contrairement à aujourd’hui en Irlande.

Refuser de vivre comme si une bombe était au-dessus de sa tête

C’était l’année dernière. Autant dire une éternité à la lueur des épreuves depuis traversées. Laura avait consulté son médecin pour des saignements inhabituels. Il ne lui a guère fallu attendre pour être envahie par le doute et l’inquiétude : son médecin l’a immédiatement orienté vers un centre spécialisé où elle a subi de multiples examens. Une semaine plus tard, l’appréhension du praticien était confirmée : Laura souffrait d’un cancer du col de l’utérus (stade 2B). Laura a immédiatement tout voulu savoir : les traitements à suivre, les chances de survie, les protocoles. Et Laura a tout su. Après 28 séances de radiothérapie et des examens rassurants deux mois plus tard, elle s’espère sauvée. Elle partage un joyeux repas avec ses proches : « Je ne connais pas d’autres meilleures raisons de faire la fête » témoigne-t-elle. Mais quelques semaines plus tard, s’inquiétant, elle consulte à nouveau et passe un PET-scan.

Elle choisit de faire cette visite seule, sans ses parents, afin de ne pas accroître leur inquiétude. Recevant les résultats, le médecin ne lui a rien caché une nouvelle fois : « Vous aviez raison, Laura, le cancer a récidivé ». Et alors qu’il constatait qu’elle avait parfaitement conscience que cette annonce signifiait que son cancer était très probablement incurable, le médecin s’est étonné de ne pas constater chez elle de colère ou de désespoir aigus. « Il y a tant de gens qui sont fauchés en sortant de chez eux, tant d’enfants qui meurent d’un cancer. J’ai un cancer, mais je suis là, pourquoi serais-je désespérée » a-t-elle répondu. Cette étonnante conception de la situation, que Laura a également développée sur les réseaux sociaux où elle assure ne pas vouloir « compter les jours » ou vivre « comme si elle avait une bombe au-dessus de sa tête » lui a valu d’être repérée par le ministère de la Santé afin d’être l’emblème de la campagne de vaccination par le HPV, ce qu’elle a accepté avec joie.

Scandale dans le domaine du dépistage

Cette opération de communication offre aux pouvoirs publics irlandais l’occasion de mettre l’accent sur un aspect positif de son action contre les infections à HPV, alors qu’un scandale récent a altéré durablement la confiance des citoyens. Plusieurs femmes ont en effet découvert être atteintes d’un cancer du col de l’utérus, après avoir pourtant bénéficié de résultats rassurants, lors de leur participation au programme national de dépistage. La faiblesse d’un des tests utilisés a depuis été confirmée, tandis que des doutes existent sur le manque de réactivité des pouvoirs publics. Aujourd’hui, des dédommagements ont été versés aux patientes concernées qui seraient plus de 200. Alors que les visages de mères de famille malades, dont le retard de diagnostic a lourdement pesé sur leur prise en charge, ont fait pendant plusieurs semaines la une des journaux, le sourire de Laura Brennan est pour les responsables du ministère de la Santé une bouffée d’oxygène politique.

Aurélie Haroche

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Vos réactions (1)

  • Cancer du col

    Le 26 juillet 2018

    Merci pour la balade irlandaise sur le col de l'utérus, mais vous dites que nos voisins ont eu un plantage horrible avec un test de dépistage du cancer de l'utérus. Celui-ci existe-t-il chez nous ? De quoi s'agit-il exactement ? Avez-vous d'autres détails ? Même si votre observation est tout à fait utile et sympathique, cela me semble plus important que la coiffure de la dame. Merci pour tout…

    Dr Michel Alessandri

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