Seize ans après le début de l’instruction, le procès de l’hormone de croissance s’ouvre à Paris

Paris, le mercredi 6 février 2008 – C’était le 9 novembre 2004. La première information judiciaire ouverte après la plainte d’une famille victime de l’hormone de croissance remontait déjà à près de treize ans. Le procureur de la République de Paris de l’époque, Yves Bot, avait reçu personnellement les représentants des parties civiles pour leur préciser le calendrier judiciaire de l’affaire. Il avait assuré que des réquisitions de renvoi seraient prises dans les mois à venir et que le procès s’ouvrirait au tout début de l’année 2006. Pourtant, il aura encore fallu attendre plus de trois ans et de nouvelles péripéties judiciaires et notamment l’avis de la Cour de Cassation sur la question de la prescription, pour que débute l’audience tant attendue et tout à la fois tant redoutée, ce matin du 6 février 2008.

111 morts et combien de victimes ?

Dix-sept ans presque jour pour jour se sont écoulés depuis la mort, le 8 février 2001, de David Lasserre, âgé de 18 ans, qui est la première victime française de l’hormone de croissance. Plus de seize ans ont passé depuis que les parents de Yliassyl ont porté plainte pour blessure involontaire, avant qu’une semaine plus tard, leur fils meurt. Sylvain S., disparu au mois d’août à l’âge de 29 ans est pour sa part la 110e victime recensée officiellement (l’association des victimes de l’hormone de croissance en déplore 111), mais des centaines de familles vivent aujourd’hui toujours dans l’inquiétude. La distribution de lots d’hormone de croissance potentiellement contaminés par le prion responsable de la maladie de Creutzfeldt-Jakob a concerné quelque 1 698 enfants. Parmi ces anciens patients qui ont été traités pendant ces mois à risque, certains se sont constitués partie civile et assisteront au procès.

Chronique d’une suffisance française

En 1977, un spécialiste britannique de la tremblante du mouton est l’auteur de la première mise en garde concernant le risque de transmission de prions par le biais des hormones de croissance. Sa missive envoyée au ministère de la Santé de son pays reste lettre morte et n’est nullement transmise dans les pays où sont pratiqués de tels traitements. Cette ignorance des risques n’exclut cependant pas la vigilance. Dès 1982, l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) mène l’enquête sur les conditions de collecte des hypophyses humains, à l’époque orchestrées par la seule France Hypophyse. Elle évoque des anomalies et enjoint les responsables à « prendre toutes les précautions dans l’extraction, la purification et la composition des hormones de croissance ». Ces rappels à l’ordre semblent loin d’avoir été entendus par les responsables de la collecte. L’instruction a en effet mis à jour nombre de pratiques qui malgré l’ignorance des risques auraient dû alerter, tel le fait que les hypophyses étaient prélevées dans des services de neurologie ou de psychiatrie, par des personnes totalement inexpérimentées, ou encore le fait qu’elles n’ont longtemps pas été purifiées à l’urée. En 1985, les premiers décès sont déplorés aux Etats-Unis. En France, on veut croire que l’on est protégé par des méthodes différentes ( !) et l’on retarde la commercialisation des hormones de croissance de synthèse. Certains experts n’hésitent pas même, se souvient le Monde du 5 février, à juger qu’en se faisant fort de rappeler les mises en garde, les fabricants d’hormones synthétiques procèdent à « un magnifique coup de marketing ». Ces retards et cette attitude font naître en France un véritable scandale : notre pays compte à lui seul plus de la moitié (58 %) des cas de maladie de Creutzfeldt-Jakob liés à l’hormone de croissance recensés dans le monde. Interdite dès 1985 aux Etats-Unis, l’hormone de croissance par extraction n’est abandonnée en France qu’en 1988.

Quatre mois de procès

Sept personnes comparaissent aujourd’hui. Le professeur Jean-Claude Job, âgé de 85 ans est sans doute la personnalité la plus reconnue parmi elles. Président à partir de 1984 de France Hypophyse, le pédiatre est mis en examen pour homicide involontaire et tromperie aggravée. Des chefs d’accusation plus sévères encore pèsent sur le biochimiste Fernand Dray, également âgé de 85 ans qui comparaît pour « homicide involontaire, complicité de prise illégale d’intérêt et tromperie aggravée ». Responsable des collectes d’hypophyses, le docteur Elisabeth Mugnier (59 ans) comparaît également pour homicide involontaire. La pharmacie centrale des hôpitaux de Paris est également poursuivie à travers deux de ses anciens responsables, Henri Cerceau (70 ans) et Marc Mollet (83 ans). On compte enfin un seul haut fonctionnaire, le directeur de la pharmacie et des médicaments du ministère de la santé, Jacques Dangoumau (72 ans) et un seul médecin prescripteur, Micheline Gourmelen (âgée de 71 ans). L’ordonnance de renvoi estime que « Les graves fautes d’imprudence et de négligence ont été révélées avec un effet cumulatif et une intensité plus grande au cours de la période allant de janvier 1983 à juillet 1985 ». Le procès qui sera l’occasion pour les familles de multiplier les témoignages se tiendra pendant quatre mois.

A.H.

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Vos réactions (1)

  • Seize ans après le début de l’instruction, le procès de l’hormone de croissance s’ouvre à Paris

    Le 06 février 2008

    Je serais honoré d'être au banc des accusés aux côtés de Jean-Claude Job, homme d'une rectitude morale absolue et qui n'a jamais agi que dans ce qu'il croyait, en son âme et conscience, être l'intérêt des jeunes malades. Chaque fois que les indications cliniques ne faisaient penser ni à un intérêt particulier de l'étude de l'hypophyse, ni a un diagnostic d'encéphalopathie spongiforme, j'ai donné à France Hypophyse l'hypophyse des sujets que la demande des chefs de service m'amenaient à autopsier. S'il y avait quelqu'un qui aurait pu être au courant des dangers potentiels de la transmission de l'agent non conventionnel de la maladie de Creutzfeldt-Jakob, c'était moi, auteur à l'époque de 10 articles et communications sur cette maladie, dont l'une en 1980 sur sa transmission iatrogène probable (à noter que la publication in extenso de cette communication, publiée seulement par résumé, a été refusée par une grande revue spécialisée française).

    Professeur Jean-François Foncin, 79 ans

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