Silence on soigne

Paris, le samedi 18 mars 2017 – Depuis quelques mois, les professionnels de santé, et notamment les infirmières ont décidé de briser le silence. De très nombreux tabous pèsent en effet sur le monde hospitalier. Ils concernent la façon dont les étudiants, en médecine mais aussi en soins infirmiers ou en kinésithérapie sont considérés. Main d’œuvre bon marché, corvéable à merci, ils sont également régulièrement l’objet de brimades, comme si dans les couloirs des hôpitaux, la pédagogie devait nécessairement se faire dans la douleur. Le silence s’impose également sur les dérives liées aux luttes de pouvoir qui peuvent partout conduire à des situations d’isolement, de harcèlement, de mise à l’écart.
Mais les personnels soignants se taisent également sur la "maltraitance" institutionnalisée qui frappe les patients. Elle est quotidienne : il s’agit de ces toilettes que l’on expédie, de ces questions auxquelles on ne répond pas, de ces douleurs qu’on minimise. L’univers de l’hôpital est tel que ces couches multiples de silence se sédimentent, forment un socle, que beaucoup considèrent alors comme normal, voire naturel.

Sonnettes débranchées et sarcasmes

Ce n’est pas pour dénoncer que l’auteur du blog Soignante en devenir écrit. C’est pour décortiquer la mécanique du silence. Dans un beau texte, qui use de l’anaphore, elle met en évidence les nombreuses raisons que chaque soignant utilise pour éviter de dénoncer tout ce que l’on voit quotidiennement dans les services ou dans les établissements hébergeant des personnes âgées et qui mériterait d’être dénoncé. Ce ne sont pas des violences physiques indiscutables. Ce sont des négligences quotidiennes, « des choses qui (…) mettent mal à l’aise. Des gestes parfois brusques, des paroles blessantes ». Tous les jours, les professionnels de santé sont ainsi témoins de la multiplication « des moqueries », « des jugements, des sarcasmes, des "il l’a bien mérité"» ou encore « des toilettes vite expédiées », « des petites humiliations quotidiennes », des repas infligés à la va-vite. Dans certaines unités surchargées, il n’est également pas rare d’être confrontés à « des sonnette débranchées, des résidents qui restent dans leurs protections souillées trop longtemps ».

La déférence inquiète de l’étudiant

Pourtant, beaucoup ne disent rien, ne tentent pas de mettre en garde, de prévenir. Les raisons qui poussent au silence en dépit du malaise ressenti évoluent au fil de la carrière. Pour les étudiants, c’est un mélange de peur de ne pas voir son stage validé, et de déférence vis-à-vis des ainés dont on considère qu’ils ne peuvent volontairement mal agir ou faire fausse route. « Coralie ne dit rien. Parce qu'elle est stagiaire. Parce qu'elle doit valider son stage. Parce que ça n'est pas à elle, la petite jeune, de dire quelque chose aux soignants diplômés » expose par exemple le texte de Soignante en devenir. Plus loin, elle évoque les doutes entretenus par certains soignants sur la légitimité de leur jugement. « Est-ce vraiment à elle de le faire? L'infirmière serait mieux placée qu'elle non? ».

Faire partie d’une équipe

Plus tard, quand les diplômes sont obtenus, c’est son intégration dans l’équipe qui peut être en jeu. Toujours avec habileté, le texte dessine ces situations dans lesquelles un professionnel préfère taire ses réflexions de peur de la réaction négative de ses collègues. « Ça n'est pas à elle, l'intérimaire de passage, de dire quelque chose » décrit-elle dans un premier temps. Mais quand la stabilité est obtenue, les réticences demeurent pour des raisons différentes. « C'est compliqué, parce que bon, quand même, ça fait 10 ans qu'elle travaille ici, alors elle ne se voit pas jouer à la cheffe avec ses collègues. Alors elle se tait » analyse l’auteur qui remarque que quelques années plus tard c’est une forme d’accoutumance qui fait le lit du silence : « Elle s'est habituée à tout ça, parce qu'au fond, cette équipe est sympa, tout le monde se connaît depuis longtemps ici, c'est un peu comme une grande famille ».

Enfin, pour les aides-soignantes et infirmières travaillant en EHPAD, le poids de l’employeur est également important. « Cette année, elle passe le concours infirmier et, si tout se passe bien, sa formation sera financée par son employeur. Ce serait dommage de passer à côté d'une si belle occasion pour quelques paroles malheureuse ! » imagine-t-elle.

"Ça pourrait être pire"

Cette longue énumération de ces silences qui se tressent les uns aux autres ne se veut pas une dénonciation outragée. Elle sert la mise en évidence du caractère essentiel de la parole, parce que nous sommes tous destinés à être les victimes de ces négligences, de ces sarcasmes, de ces toilettes à peine faites. Après ses années d’élève infirmière, d’intérimaire, d’infirmière titularisée, la jeune femme dépeinte par le texte devient une vieille dame. « Coralie a 90 ans. Infirmière à la retraite, elle est en EHPAD. Mais maintenant, quasi grabataire, elle ne passe plus ses journées en salle de soins mais dans sa petite chambre. Et, du fond de son lit, elle voit et entend des choses qui la mettent mal à l'aise. Des gestes brusques, des paroles déplacées, des moqueries. Mais ni les stagiaires, ni les aides-soignants, ni les infirmiers ne disent jamais rien à personne. Et elle, Coralie, n'ose jamais se plaindre, parce qu'elle sait bien que les soignants sont débordés, parce que certains sont quand même gentils avec elle, et parce que ça pourrait être pire après tout. Alors elle se tait » lit-on en conclusion d’un texte qui ne nécessite sans doute pas plus de commentaires sur la complexité et tout en même temps sans doute l’importance de certaines prises de parole.

Pour lire le texte de Soignante en devenir en entier : http://www.soignanteendevenir.fr/2017/03/elle-se-tait.html

Aurélie Haroche

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