Soigner les mots

Paris, le jeudi 23 juillet 2015 – La sagacité de nos lecteurs ne s’affaiblit jamais. Régulièrement, une missive, souriante ou plus véhémente, nous alerte sur l’utilisation inappropriée d’un terme, sur le caractère déplacé d’un mot. Les impropriétés sont des symptômes inévitables dans la presse et la presse médicale n’y échappe pas. Cette dernière connaît même quelques complications spécifiques. Certaines expressions et mots qui seront considérés comme incontournables sous la plume d’un journalisme, amateur de formules frappantes, seront discutés, voire critiqués par les médecins.

Pas de guérison possible pour ceux qui traquent les mots

Traquer ces relations troubles entre « journalisme » et « santé publique » est l’objet et le « titre » du blog de Jean-Yves Nau, amoureux fou des mots, qui perd rarement une occasion de revenir au Littré pour nous inviter à mesurer le chemin parcouru en matière de vocabulaire. Chaque jour, il trouve matière à ce type de réflexions et l’actualité récente est loin d’avoir fait exception. Paradigme de ces situations où l’utilisation d’un terme peut se révéler très habile dans la presse mais délicate pour les professionnels de santé : la présentation cette semaine du cas le plus long de rémission du VIH chez une patiente infectée à la naissance et dont le traitement a été interrompu depuis douze ans. Libération avait choisit pour annoncer « l’événement » une manchette audacieuse : « Guérir le Sida… ». Le journaliste Jean-Yves Nau rompu à l’exercice analyse et salue : « Chacun saisit l’ellipse (soulignée par l’illustration), comprend qu’il ne s’agit pas stricto sensu d’une guérison du sida mais bien de l’espoir d’y parvenir. C’est, en d’autres termes, un très bon titre qu’un simple point d’interrogation aurait ruiné » remarque-t-il. Mais le médecin Jean-Yves Nau nuance et constate : « Mais c’est aussi, pour nombre de médecins et de spécialistes, prendre un considérable risque : laisser entendre à certains malades sous traitement qu’ils pourraient peut-être interrompre voire, qui sait, l’arrêter (…). Et les médecins, les spécialistes, les chercheurs, de parler de rémission », continue-t-il. Et ce simple paragraphe d’illustrer toute la complexité des liens entre « journalisme » et « santé publique »… avant que Jean-Yves Nau ne se lance dans une évocation des différentes définitions du mot « rémission ».

Traitement spécial

C’est un mot également qui a retenu son attention le 15 juillet à l’heure d’évoquer (une fois encore) l’affaire Vincent Lambert. Le journalisme est souvent art de simplification et ennemi de la répétition. Dès lors, comment appliquer ces « règles » pour évoquer l’arrêt de « l’alimentation » et de « l’hydratation » de Vincent Lambert. La très grande majorité des médias ont fait leur choix : parler de l’interruption des « traitements ». Bien sûr, d’aucuns pourraient arguer qu’ils se rangent à l’avis du Conseil d’Etat, qui dans sa décision de juin 2014 concernant l’affaire Lambert, a estimé que « l’alimentation » et « l’hydratation » étaient bien des « soins » tels que l’entendait la loi Leonetti et pouvaient dès lors être interrompus. Mais cette argumentation juridique ne convainc pas tous les spécialistes des mots et certains estiment qu’il est difficilement admissible de considérer comme parfaitement synonymes « alimentation » et « hydratation » et « traitements » (sous entendus médicaux). Ainsi, Jean-Yves Nau s’interroge dès le titre d’une de ses très nombreuses récentes notes : « Vincent Lambert : jusqu’à quand continuera-t-on à parler de l’arrêt, imminent, de ses « traitements » ». Puis, il remarque que dans la longue liste des articles parus le 15 juillet, accordant une large place au neveu de Vincent Lambert, « Le Monde ne confondait pas « traitements » et « nutrition-hydratation » (les qualifiant toutefois d’artificielles) ». A travers cette observation, Jean-Yves Nau signale les multiples « impropriétés » qui jalonnent le récit médiatique de l’affaire Vincent Lambert, litanie médiatique, qui n’est pas sans inspirer au médecin une certaine « nausée ».

Comment dites-vous « épuisement professionnel » ?

« Nausée », d’autres auraient dit « épuisement ». Epuisement, certes, mais quelle en est la cause ? C’est ce dont on discutait, laborieusement, dans les travées de l’Assemblée nationale et sur les ondes des radios cette semaine. Fallait-il permettre que ce que l’on désigne souvent sous le terme de « burn out », soit reconnu comme « maladie professionnelle » par le biais de l’inscription de deux affections psychiques au tableau des maladies professionnelles de la Sécurité sociale ? Nous l’évoquons dans ces colonnes, le gouvernement a tranché estimant qu’il était impossible d’aller jusqu’à une reconnaissance complète parce que le « burn out  n’est pas uniquement lié au poste de travail » a fait valoir le ministre du Travail, Jean-Yves Nau. Ce dernier suggère in fine que la confusion (jusqu’au plus haut rang de l’état puisque le ministre de la Santé a d’abord défendu une position autre que celle de son collègue du Travail) n’est sans doute pas étrangère à l’épuisement du sens des mots. « C’est bien tout le problème. Peut-être faudrait-il alors ne plus parler de « syndrome d’épuisement professionnel » ; Et lancer un appel d’offre pour trouver une formule plus proche de cette épuisante réalité », conclut-il dans un post consacré au sujet.

Des notes qu’il vous est possible de lire ou de relire sur le blog :

http://jeanyvesnau.com/

 

Aurélie Haroche

Copyright © http://www.jim.fr

Réagir

Vos réactions (1)

  • Et la psychiatrie ?

    Le 25 juillet 2015

    L'inflation de terme à prétention psychiatrique contamine non seulement le public mais aussi les médecins. Personne n'est plus triste, voire désespéré, mais déprimé (d'où traitement injustifié), inquiet, anxieux, (etc), mais stressé : on ne peut pas ouvrir un média sans trouver ce terme parfaitement décrit par un médecin canadien en 1950, tombé dans l'oubli puis mis maintenant à toutes les sauces et on pourrait multiplier les exemples ; c'est à se demander si les Français ne sont pas les plus gros consommateurs de médicaments psychotropes parce que leurs médecins (et eux-mêmes) ne savent plus se servir de leur langue.

    Dr Jean Pierre Huber

Réagir à cet article