Sous les pavés, Montrésor

Paris, le samedi 26 mai 2018 – Froncements de sourcils, agacements. Manifestations d’irritation pour dénoncer un caractère surfait. Ou au contraire, parfois chez des très jeunes, un mysticisme, une fascination. Quoi qu’il en soit, jamais d’indifférence. Mai 68, dont le cinquantième anniversaire a été "célébré" cette année continue d’interroger et d’être utilisé comme une référence, à tort et à raison, à tort ou à travers.

Pourtant, en dépit de la notoriété dont jouit ce mouvement dans l’esprit de tous, admirateurs ou détracteurs, les "célébrations" auront finalement été timides. Peut-être parce qu’il est un peu étrange de vouloir enfermer dans un carcan commémoratif un événement qui avait justement pour vocation de dissiper toutes les limites. Peut-être que certains, au sommet de la pyramide, n’étaient guère à l’aise avec l’apologie des grèves et des révolutions ? Sans doute aussi que les acteurs de mai 68 sont aujourd’hui plus loin, dans d’autres sphères, dirigeantes souvent… ou ont quitté la grève pour d’autres plages.

Remercier Dieu

Ainsi, l’inventeur du slogan « Sous les pavés, la plage » s’est éteint avant que les festivités (ou la promesse des festivités) ne commencent. Il s’était amusé de constater que des étudiants paraissaient rejouer mai 68. « Deo gratias » avait-il lancé, lui « le bourgeois catholique » comme il aimait se décrire quand il se souvenait du jeune homme qu’il était en mai 68. « Remercier Dieu pour la mobilisation des étudiants, c’est osé », avait remarqué sa fille, Saskia Cousin qui rapporte cette anecdote dans la Nouvelle République. Quelques jours plus tard, le 13 avril, Bernard Cousin mourait à Montrésor.

De l’herbe à la plage

Dans cette commune d’à peine 400 habitants, Bernard Cousin n’est pas connu comme un agitateur de mai 68. Mais bien plus certainement comme un « bourgeois catholique », et surtout un personnage central. Arrivé dans le village en 1977, il fut son médecin généraliste pendant vingt-six ans. « Il était médecin de campagne » assurent ses enfants. Mais pas seulement.  Le praticien dévoué à ses patients s’était également intéressé à l’innovation médicale, déposant un brevet aux Etats-Unis concernant un tensiomètre ou s’intéressant au dépistage précoce du diabète. Proche des gens simples et attiré par la lumière, l’attitude de Bernard Cousin, son indéfectible côté "touche à tout" le caractérisait déjà en mai 1968.

A l’époque, il est étudiant en médecine et également jeune publicitaire. Il travaille avec Bernard Fritsch, fondateur d’Internote Service, qui se faisait appeler Killian. « C’était le prénom celte qu’il s’était choisi, pro-situationniste, parisien et moi qui ai gardé mon prénom de Bernard donné par mes parents en 1943, catholique, bourgeois et provincial. C’est là une des magies de 68 que d’avoir fait rencontrer et se parler des gens aussi différents » avait raconté il y a dix ans à Libération Bernard Cousin. Fin mai, les deux compères s’attablent. Ils cherchent un slogan qui résume l’état d’incandescence de la jeunesse et de la société. Le futur docteur Cousin propose « Il y a de l’herbe sous les pavés ». Killian n’adhère pas totalement. La dimension "naturiste" de l’herbe ne le convainc pas totalement et il redoute qu’on l’assimile trop rapidement au haschich. Alors, Bernard et Kilian continuent à tâtonner. Ils pensent à ces dizaines de pavés déterrés, à l’eau déversée sur les trottoirs pour noyer les grenades des CRS et l’image du sable leur apparaît. Elle saisit des souvenirs d’enfance communs, une certaine idée du paradis. Bientôt, la phrase s’impose sous la plume de Bernard, elle sera écrite en rouge le lendemain, avec l’indispensable virgule à laquelle le futur médecin tenait beaucoup, car elle inspirait disait-il un certain « swing », « Sous les pavés, la plage ».

Retour à la vie et aux bonheurs primaires

Le slogan sera tagué des milliers de fois dans toute la ville, avec la belle calligraphie de Killian. Puis, il demeura un petit bout de papier dans les archives de Bernard Cousin, dont il parlait peu, mais qu’il avait ressorti devant ses enfants comme une preuve quand d’autres, comme Jean-Edern Hallier, avaient essayé de s’arroger la paternité du message. Alors que certains avaient tourné en dérision la formule, suggérant qu’elle signifiait qu’après la révolte, les étudiants s’en iraient à la mer, Bernard Cousin y avait vu une réflexion plus profonde. « Le pavé représente nos constructions, les routes, le plan de roulement et ce qu'on édifie autour, si on l'arrache c'est qu'on ne comprend plus son agencement et son utilité on ne comprend plus le plan, peut-être est-il incompréhensible, je ne juge pas, je constate. La plage c'est beaucoup plus ancien c'est sous et c'est avant le pavé. Il est bien possible qu'avant de monter sur la dune explorer le vaste monde nous ayons vécu quelques millions d'années en mammifères semi-aquatiques. Le bonheur total de l'enfant pataugeant au bord de l'eau, notre évocation le soir ou nous avons créé le graffiti, pourrait bien être notre paradis perdu, cela expliquerait beaucoup de choses du corps de l'homme et de son comportement » analysait-il dans Libération.

Sortie de route

Pour Bernard Cousin, après les pavés, ce ne fut pas la plage, mais de nombreuses expériences : infirmier à l’Hôtel Dieu, photographe pour des mariages, manutentionnaire et enfin, l’installation à Montrésor. Cette dernière ne l’empêcha de poursuivre ses passions politiques (il fut le premier adjoint des maires de la ville entre 1983 et 1995, chargé des questions liées à l’aménagement) et artistiques (il exposait régulièrement ses photos et dessins). Il aimait également s’échapper pour de longues virées en moto. Peut-être une fois encore à cause de ce souvenir précis d’enfance, où il avait ressenti une immense liberté quand sa grand-mère l’emmenait faire du tricycle sur la terrasse de Saint-Germain en Laye, il adorait en effet la moto.

Il avait fondé peu après 1968 un club dont la spécificité était de disposer d’un atelier de mécanique, au sein duquel il avait tenté d’intégrer Killian. Mais désespéré par la fin de la "révolution", le jeune homme devait se suicider en se jetant sous le métro à la station... Gaieté.

Fin du mandarinat

Si la désillusion fut forte pour certains rêveurs poétiques, les événements de mai 1968 ne furent pas sans conséquence. En médecine notamment, dont les étudiants avaient été finalement fortement mobilisés après quelques hésitations, la révolte contribua à une remise en cause du carcan du mandarinat et à la prise de conscience des limites de certains enseignements. Mais c’est également en médecine que l’on observa les plus fortes poches de "résistance", à l’instar du "contre-révolutionnaire" Syndicat autonome des enseignants de médecine (SAEM).

Aurélie Haroche

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