Toujours à l’appel

Paris, le samedi 12 janvier 2019 - Si la disparition d’une personne très âgée peut inspirer parfois quelques paroles condescendantes et faussement fatalistes sur la nature et l’ordre des choses, il n’est pas inutile de mesurer la perte que représente la mort de ces aïeux à l’aune des souvenirs et des récits qu’ils emportent avec eux. Telle est une des réflexions de Milan Kundera, invitant à considérer le passage des ans comme la construction ininterrompue d’une richesse à préserver. La mort cette semaine de Guy Charmot ne peut que confirmer cette idée.

Silence

Pourtant Guy Charmot ne faisait pas partie de ces bibliothèques vivantes, de ceux toujours prompts à se raconter, à faire roman de leur vie. Au lendemain de sa disparition, beaucoup ont ainsi rappelé qu’il était souvent plus disert pour évoquer sa carrière de médecin que pour évoquer ses autres exploits, tandis que sur son blog le professeur Marcel-Francis Kahn révèle qu’il a pendant longtemps ignoré le passé de Guy Charmot.

Bout du monde

Il ne disait pas ou rarement. Il ne disait pas qu’un jour de juin 1940, sous une chaleur écrasante, dans un poste de brousse à Baité, au Burkina Faso alors appelé Haute Volta, un bout de terre isolé uniquement relié au monde par un petit émetteur radio, il avait entendu que l’armistice avait été demandée par Pétain. De cette Afrique dont il rêvait enfant et où il combattait depuis quelques mois le trypanosome, la guerre était à la fois un mirage et une inquiétude profonde, pour le pays, pour les siens. Entendre la capitulation, c’est ressentir plus que jamais encore l’exil et le désir de servir. Servir son pays et la médecine, la même chose en somme.

Des vichystes au Gabon

Sans avoir entendu l’appel du 18 juin, comme la plupart de ses camarades médecins et militaires, Guy Charmot qui n’a pas encore 26 ans traverse la Volta Noire pour rejoindre l’actuel Ghana (hier la Gold Coast), sous domination britannique et gagner le Cameroun où un certain Philippe Leclerc de Hautecloque commence à constituer l’armée du Général de Gaule, alors peu connu. Guy Charmot est affecté au Bataillon de Marche n°4 (BM4) qui a vocation à être intégré à la 1ère Brigade coloniale, alors au Proche Orient. Les combats commencent immédiatement : au Gabon, contre des soldats de Vichy. Le docteur Guy Charmot prendra part aux affrontements et soignera ensuite tous les blessés, gaullistes et vichystes. De retour au Cameroun, Guy Charmot brûle de repartir au combat et s’en ouvre au Général de Gaule de passage dans le pays africain « Vous irez là où on vous dira d’aller » répond le chef de la France libre.

De Baité au cimetière de Ronchamp

Un long périple attend Guy Charmot qui le conduit de la Syrie à Toulon en passant par l’Ethiopie, le Liban, la Libye et la Tunisie. Souvent à l’arrière, notamment en raison d’une hépatite qui l’empêche de participer comme il le souhaitait à la campagne de Syrie, il aura un comportement héroïque en Tunisie où il aura le courage de s’exposer pour aider ses hommes encerclés. Cette action lui vaudra une citation de l’armée. De la Tunisie, il débarque à Naples où il sauve plusieurs blessés et enfin à Cavalaire. La ville est proche de sa cité natale, Toulon, où il retrouve ses parents, fortement éprouvés par la guerre. Très vite cependant, la marche de la libération reprend : il arrive jusqu’à Ronchamp en Haute Saône, où il doit prendre en charge les blessés sur les tombes retournées. Enfin, c’est la campagne d’Alsace et la fin de la guerre.

L’Afrique au cœur

La légende veut que durant cette guerre, Guy Charmot, médecin avant tout, n’aura pas tiré un seul coup de feu. L’anecdote était savoureuse pour celui qui avait longtemps chéri les images fortes et les destins hors du commun. Ce sont eux qui l’avaient guidé dans son choix d’épouser la médecine et la médecine tropicale. Il voulait inscrire ses pas dans ceux d’Albert Schweitzer et soigner les plus pauvres terrassés par d’improbables maladies coloniales. Pour atteindre ce but, il avait rejoint en 1934 l'Ecole du service de Santé militaire à Lyon et avait été envoyé en Afrique. Il y retourne immédiatement après la guerre, au Tchad, combattre encore une fois le trypanosome. Il poursuivra cette vie de médecin de brousse jusqu’à son mariage en 1949, date à laquelle il rejoint Dakar, avant d’occuper différents postes à Brazzaville et à Madagascar. Bien que sollicité par le Général de Gaule, qui l’a fait Compagnon de la Libération, comme 1 036 autres combattants, Guy Charmot renonce aux postes prestigieux. Cela ne l’empêche pas de mener une carrière brillante en médecine tropicale : il sera président de la Société de pathologie exotique et fut élu membre de l’Académie des sciences d’Outre-mer en 1994, alors qu’il avait depuis longtemps cessé d’exercer ayant consacré ses dernières années professionnelles à l’Institut Pasteur et aux laboratoires Rhône-Poulenc.

Doyen des Compagnons de la Libération et unique médecin de ce corps encore en vie, Guy Charmot s’est éteint ce 7 janvier à l’âge de 104 ans.

Il reste aujourd’hui encore quatre Compagnons de la Libération, tous âgés de plus de 96 ans.
Le dernier qui décédera sera inhumé au Mont-Valérien, à Suresnes.

Aurélie Haroche

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