Tout pour la musique !

San Antonio, le samedi 31 août 2019 – Des progrès technologiques majeurs et une meilleure considération des droits des personnes souffrant d’un handicap conduisent aujourd’hui les sourds à pouvoir prendre part de plus en plus activement à la plupart des aspects de la vie en société. Non seulement les institutions ne leurs sont plus fermées, mais ils peuvent avoir accès à de nombreux divertissements grâce à des dispositifs spécifiques. La musique reste cependant un monde qui leur semble difficilement accessible. Et même les implants cochléaires les plus sophistiqués n’offrent pas une analyse fréquentielle assez fine pour proposer une écoute satisfaisante de la musique. Mais la musique n’est pas seulement une harmonieuse composition des sons. Elle est également un mélange d’émotions et de vibrations, et quand elle est mise en scène à l’occasion d’un concert elle devient spectacle et l’occasion d’un partage singulier entre le public et un interprète. Pourtant, les sourds demeurent dans la majorité des cas privés de ce plaisir.

Un effet particulier

Galloway Gallego a toujours aimé la musique et les performances musicales. « La musique a un effet particulier sur mon âme » a-t-elle souvent confié, même si elle ne joue d’aucun instrument et ne chante pas. Depuis toujours séduite par la façon radicale d’exprimer ses sentiments à travers le rap ou le slam, Galloway Gallego se rêvait chanteuse. Cependant, une maladie neurodégénérative, manifestée depuis l’enfance, altère son audition (sans qu’elle en soit totalement privée). Pour elle, très vite, l’espoir d’une carrière musicale s’est envolé, mais pas la fascination pour elle.

Une évidence ignorée

Pour le monde des sourds, Galloway Gallego n’a jamais eu de fascination. C’était son quotidien. Du plus loin qu’elle s’en souvienne, elle a toujours été entourée de sourds : le fils de sa belle-mère, les enfants de sa baby-sitter, un des membres phares de l’équipe de football de son lycée. Aussi, Galloway s’initie-t-elle assez jeune à la langue des signes et est familière des obstacles que doivent affronter quotidiennement les sourds. Rien qui suscite chez elle l’idée d’une vocation. Pourtant, pour son entourage c’est une évidence. Quand assagie après une adolescence qui l’a vue partager le quotidien de gang, elle choisit de s’orienter vers une carrière de kinésithérapeute, un conseiller d’orientation l’invite à se renseigner sur l’enseignement de la langue des signes. Galloway Gallego accepte et suit un stage : alors que des années de fréquentation de personnes sourdes ne lui avait jamais soufflé une telle idée, elle se découvre une véritable vocation.

Voir la musique

Galloway Gallego devient donc professeur de langue des signes à l’Houston Community College. Elle continue à compter un grand nombre d’amis sourds et à adorer la musique. Un jour, elle entend « Baby Got Back » à la radio et commence à signer spontanément les paroles de la chanson, mais aussi son rythme et l’ensemble des émotions véhiculés par le morceau de Sir Mix a Lot. Ses amis sont bluffés par cette performance. Pour la première ils ont le sentiment de pouvoir "voir" la musique. Ainsi, régulièrement, Galloway Gallego se prête à l’exercice pour ses amis, enrichissant progressivement son jeu. Alors qu’elle développe cette pratique, elle mesure la pauvreté des dispositifs développés pour que les sourds puissent partager l’expérience d’un concert. Quand une prise de conscience existe (ce qui est rare), elle se limite à un sous-titrage, empêchant quasiment totalement aux sourds de mesurer l’investissement de l’artiste. Un jour, assistant à un concert au San Antonio Arena, elle n’y tient plus : elle propose aux organisateurs de monter sur scène. Sa performance est alors incomparable : Galloway Gallego donne corps à la chanson, non pas seulement en explicitant son sens, mais en traduisant son rythme et les intentions de l’artiste.

Twista

Cette première sur scène a grisé Galloway et elle est depuis régulièrement montée sur les planches aux côtés d’artistes internationalement renommés : de Snoop Dogg à Lady Gaga en passant par Madonna. Sa préparation est extrêmement minutieuse : elle mène des recherches approfondies sur les intentions de l’artiste, utilise de abréviations pour pouvoir signer plus rapidement, recherche constamment de nouvelles façons de faire voir et ressentir les riffs et tout ce qui fait la singularité d’une chanson. « J’étudie tellement l’artiste que je sais comment il bouge, comment il parle, je comprends sa cadence, la manière dont il prononce les choses et dont il les chante. Je suis capable d’imiter tout ça en signes dans un processus qui doit paraître être fait sans effort, comme une simple extension du groupe », explique-t-elle. Pourtant, parfois, elle se détache du groupe, comme le 17 août dernier lorsqu’elle a volé la vedette au rappeur Twista (pourtant désigné en 1992 comme le rappeur le plus rapide du monde en raison de ses 280 mots à la minute) en signant d’une façon unique et prodigieuse. Depuis, sa notoriété s’est encore renforcée, ce qui comble Galloway Gallego qui milite depuis toujours pour que s’abolissent toutes les frontières entre les malentendants et les autres.

Et toujours en musique.

Aurélie Haroche

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