Transcender

Amsterdam, le samedi 28 juillet 2018 – Après tout ce qu’il a fait pour être sur le devant de la scène, pour marquer les esprits, ce serait surprenant de conclure de son parcours que l’on peut devenir une icône par hasard. Même s’il donne à la naissance de son personnage des allures d’anecdote (c’est en apercevant son reflet dans la glace, les yeux bordés de noir et une barbe de trois jours, qu’il aurait eu l’idée de le créer), rien n’a été laissé au hasard. Thomas Neuwirth voulait briller, occuper la première place, tenir la vedette. Et il a tout fait pour y parvenir.

Sans bords et sans limites

Par ailleurs, il serait tout aussi déroutant de vouloir prétendre qu’il n’y avait pas derrière cette mise en scène, outre le désir des paillettes, une volonté de transmettre un message. Mais au-delà des questions liées à l’identité sexuelle, Thomas voulait porter un discours plus universel encore : « Vous pouvez tout réussir, peu importe qui vous êtes et à quoi vous ressemblez », explique-t-il. Et de fait, le personnage de Thomas ne ressemble à personne.

Mais oui, Thomas est homosexuel. Pour l’enfant né dans une petite ville d’Autriche (à Gmunden, une commune de Bad Mitterndorf dans la campagne de Styrie), c’est une expérience douloureuse. Les brimades de ses petits camarades commencent très tôt et la révélation est nécessairement une déchirure. « Etre un adolescent, un adolescent homosexuel, dans un si petit village n’était pas très drôle » racontera Thomas dans son autobiographie évoquant également avec fatalisme le moment de son dévoilement : « Tout le monde allait apprendre ce qu’il avait toujours soupçonné : le fils du restaurateur du village était un pédé (…). Les gens du quartier ne viendraient plus chez nous, et le restaurant de mes parents resterait désespérément vide ». Cependant, Thomas n’est pas un transsexuel. Et malgré ses impressionnantes robes étincelantes et sa longue chevelure brune, Thomas n’a nullement envie de devenir une femme. « J’adore prétendre l’être, notamment sur scène, et jouer de toute sa palette de petites manies. Mais j’adore aussi être Tom, être fainéant, ne pas porter de talons. Je veux tout avoir. Je ne pense pas avec des bords et des limites ».

Sans arrêt

Pourtant, tout de suite Thomas a accepté d’être un porte-parole de la cause LGBT (Lesbian, Gay, Bi, Trans). D’ailleurs, il le devint avant même que le monde entier ne découvre son personnage unique, ce personnage qui dans le même instant suscite l’incrédulité et l’émotion. Après l’annonce de sa nomination pour représenter l’Autriche au concours de l’Eurovision en 2014, la Russie menaça de boycott la compétition. Mais l’Autriche ne renonça pas à Thomas et bien lui en prit car pour la seconde fois, le petit pays remporta le concours, avec probablement l’une des personnalités les plus marquantes de l’histoire de cette manifestation. Avec force et douceur, Thomas, sourire étincelant derrière sa barbe drue lança en guise de message de victoire : « On ne peut pas nous arrêter ». Et de fait, rien ne l’arrêta depuis ce jour de mai. Partout, Thomas et sa muse sont invités pour promouvoir la tolérance et le droit à la différence, jusque devant les parlementaires européens. Et ceux qui n’apprécient guère cette ascension et continuent à moquer son apparence le font sourire. Comme le veut la signification de son nom de scène dans une expression idiomatique autrichienne, il s’en fiche : « Me critiquer, c’est d’abord m’accorder du temps, penser que je suis puissante, que je peux même changer le monde. Désolée de les décevoir, mais je ne suis qu’une drag queen » plaisante la drag queen qui se félicite par ailleurs de constater que les transgenres bénéficient aujourd’hui d’une lumière plus positive, grâce à elle et à un mouvement général porté notamment par le monde culturel.

Sans pression

Pour le Sida, ce fut un glissement similaire. Thomas n’avait pas l’intention de devenir une icône. Il préférait même tenir secrète sa séropositivité. Non pas auprès de ses proches, qui ont été immédiatement informés, mais de ses fans. Il faut dire que Thomas aime entretenir le mystère, usant de son double personnage pour passer inaperçu (ce qui semble difficilement concevable pour qui ne connaît que son apparence de diva). Il a même inventé une vie parallèle au célèbre personnage qu’il incarne. Elle serait née en Colombie et aurait épousé le danseur burlesque français Jacques Patriaque (qui existe réellement et qui est un proche de Thomas). Cependant, face aux menaces et aux pressions d’un ancien petit ami peu délicat, au printemps 2018, Thomas Neuwirtz a annoncé sur les réseaux sociaux qu’il était séropositif. « Le jour est venu de me libérer pour le reste de ma vie d’une épée de Damoclès : je suis positif au VIH » a-t-il indiqué avant de rapidement rassurer ses fans : « Je suis en bonne santé et je suis plus fort, plus motivé et plus libéré que jamais » a-t-il encore déclaré, signalant que le virus était chez lui indétectable depuis plusieurs années. Revenant sur les circonstances de cette révélation, il a précisé : « Cela n’a pas d’intérêt pour l’opinion publique mais un ex-ami me menace de révéler publiquement cette information personnelle, or je ne donne à personne le droit de chercher à me faire peur et à influencer ma vie ainsi ».

Sans tabou

Beaucoup ne partagent pas le sentiment de Thomas et estiment au contraire que cette information peut revêtir un intérêt certain pour l’opinion publique. Ce fut notamment le sentiment des organisateurs cette semaine de la 22ème conférence internationale sur le sida à Amsterdam qui ont fait de Thomas leur invité d’honneur. Et il a accepté sans crainte d’incarner ce combat, alors qu’il semblait initialement peu prompt à afficher cette particularité. Devant un parterre hétéroclite composé de militants, de chercheurs et de responsables institutionnels, il a voulu transmettre, comme dans ses chansons, un message simple de tolérance. « Il y a beaucoup de stigmatisations attachées au VIH et je pense que c'est parce que trop de gens savent trop peu de choses » a débuté l’idole de l’Eurovision. Confiant sa hantise d’évoquer son infection, elle souhaite désormais utiliser l’attention que sa révélation a suscitée pour « aider à rendre normal le fait d’en parler ». Son discours s’est ensuite concentré sur le rejet dont souffrent les personnes séropositives et sur l’accès aux traitements : «Vous pouvez nous toucher, vous pouvez nous embrasser, vous pouvez nous aimer comme vous aimeriez n'importe qui d'autre (…). Je voudrais savoir pourquoi les traitements médicaux avancés auxquels j'ai accès ne sont toujours pas accessibles à autant de personnes touchées » a lancé celle qui est bien mieux connue sous le nom de Conchita Wurst*, et qui une nouvelle fois a confirmé combien son charisme était une arme face à des causes particulièrement délicates.

*Wurst signifie saucisse en allemand mais également dans l’expression « Das ist mir Wurst » : « Ça m'est égal ».

Aurélie Haroche

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