Un parcours accidenté

Paris, le samedi 13 avril 2019 – Dis-moi ce que tu fais comme études et je te dirais d’où tu viens. En dépit de ce que l’on pourrait espérer de notre système scolaire et du tremplin identique qu’on voudrait qu’il soit pour tous, la petite ritournelle est souvent vraie. Et plus les formations sont exigeantes, plus la diversité sociale est faible. Ainsi, en médecine, le profil des étudiants n’est souvent guère difficile à deviner. Même si les exceptions existent. A première vue, Roman Sanchez n’est pas une exception. Certes, ses parents ne sont pas médecins, ce qui est souvent retrouvé dans l’historique des carabins. Mais il vient d’une famille relativement aisée, où la mère travaille dans l’aviation et le père dans la marine. En outre, Roman a longtemps été un bon élève. Mais si l’on se penche de plus près sur son parcours, des failles se dessinent et apprendre que le jeune homme de 31 ans est en train de se préparer pour les ECN est alors très surprenant.

Déscolarisation et entrée dans la petite délinquance

A Claye-Souilly en Seine-et-Marne, dans l’enceinte même du collège, il y a un peu moins de vingt ans, les "grands" de troisième préparent leurs joints aux yeux de tous. Les plus jeunes sont curieux. Roman est en cinquième. Il s’approche, demande s’il peut essayer. Immédiatement, les sensations procurées par le cannabis le séduisent. Roman en consomme très vite régulièrement et voit rapidement ses bons résultats scolaires décliner. Ses rapports avec sa famille, ses proches, ses amours se dégradent. Et Roman fait des bêtises : un jour, il dégrade le mur d’une école à Claye-Souilly. Rattrapé par les forces de l’ordre, il est condamné à une amende de 1 500 euros. Ses parents payent. Il promet de rembourser. Mais pour trouver l’argent, il s’engage dans une voie dangereuse : la vente de cannabis. Au début, il se limite à son entourage. Les gains sont faibles, autour de 80 euros par semaine. Mais, ces premiers pas le grisent. Il s’investit de plus en plus dans ce business crapuleux et y consacre tout son temps, délaissant complètement le lycée, alors qu’il vient de redoubler sa première. « A 17 ans, j’ai trouvé un grossiste. Je suis passé de petit dealer à fournisseur », racontait-il y a un à Egora.

Combler le vide par tous les moyens

L’activité est dangereuse mais est également source d’une adrénaline que le jeune homme recherche. Souvent conduit à se battre, il est également parfois poursuivi par la police. « Elle me cherchait dans la rue, mais j’arrivais toujours à m’en sortir. J’ai une tête qui passe bien. En fait, j’aimais bien me faire courser ! » se souvient-il dans une interview accordée il y a quelques jours au Quotidien du médecin. Parallèlement à la vente de cannabis, Roman essaye d’autres drogues : cocaïne, LSD. Il est rare qu’il ne soit pas sous l’emprise d’une quelconque substance. Aujourd’hui Roman juge que cette addiction masquait une fêlure profonde. « J'étais en dépression, je n'étais pas bien du tout. Le cannabis était mon seul refuge. Il comblait le vide » raconte-t-il.

Si sombrer est si facile, tout recommencer doit l’être aussi

Pourtant, plusieurs électrochocs vont le faire dévier de ce parcours sans horizon. Quelques jours avant ses dix-huit ans, après une dénonciation, il est condamné à trois mois de prison avec sursis. La sentence agit avec efficacité : Roman arrête ses activités de deal. Mais le jeune homme est déscolarisé, son avenir est sombre. Il enchaîne les petits boulots, essaye différentes pistes. « J’avais tenté le BEP Cuisine. J’ai été livreur, j’ai voulu faire pilote d’avion, l’armée m’a recalé. Un soir, au volant, en pleine hallucination sous LSD, je me suis dit que je devais changer de vie » évoque-t-il au Parisien. Alors que son retard est très important et que le sevrage est une épreuve (« j’ai fait de l’insomnie, des crises d’angoisse avec sensation de mort imminente, des cauchemars ») il choisit une voie très difficile : la médecine. Il est en effet attiré par de nombreux aspects : aider les autres, bien gagner sa vie, ne pas avoir de patron, énumère-t-il. Paradoxalement, les difficultés qu’il a traversées l’ont convaincu qu’il n’existe pas de fatalité, ni dans un sens, ni dans un autre. Son bac S en poche et complètement sevré, il s’installe sur les bancs de la faculté. Face aux jeunes bûcheurs, il est d’abord totalement perdu. Mais il écoute attentivement les recommandations de ceux qui ont déjà passé l’épreuve : la constance, le bachotage. Roman devient un boulimique de travail et voit de semaine en semaine son succès aux épreuves organisées par sa prépa privée s’améliorer. Il obtient finalement son passage en deuxième année sans redoubler avec un classement très honorable (291ème position).

Témoignage

Aujourd’hui, Roman se destine à devenir médecin généraliste et pourrait exercer dans une zone sous dense. Il n’exclut pas également de suivre une formation en addictologie, tant ces sujets continuent à le toucher. Déjà, il s’entretient régulièrement avec des adolescents, invité à évoquer son parcours devant des classes de collégiens. Des mères de famille ayant lu son témoignage sur Facebook (et alors que Roman a également écrit un livre qu’il souhaite publier) ou l’ayant entendu à la radio l’ont en effet convié à raconter son histoire aux plus jeunes. Son discours fait souvent mouche, car il est déculpabilisant et marquant. « Je leur parle de mon expérience, de mon vécu par rapport à toutes les drogues que j’ai essayées. On peut apprendre plein de choses sur le sujet dans Wikipedia, mais moi je leur livre le témoignage de quelqu’un qui en a pris, qui connaît les pièges. Je leur raconte tout ça, non pas pour les dégoûter ou leur faire la leçon, mais pour qu’ils l’entendent au moins une fois, qu’ils connaissent la vérité. Je veux juste les mettre en garde » explique-t-il au Quotidien du médecin.
Son parcours est tout à la fois riche d’enseignement pour ces adolescents, mais aussi pour les parents, tant il signale la difficulté de la prévention mais en même temps la possibilité d’une réinsertion. Roman incite ces jeunes gens qui lui ressemblent à préférer le sport et la vie familiale.

Aujourd’hui le futur médecin aspire à une existence calme et tournée vers les autres, à l’instar de ses parents.

Aurélie Haroche

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