Une association de patients sème le doute sur la composition du Levothyrox nouvelle formule

Paris, le jeudi 14 juin 2018 – L’Association française des malades de la thyroïde (AFMT) estime avoir mis en évidence une anomalie dans la composition de la nouvelle formule du Levothyrox qui pourrait expliquer les effets secondaires rapportés.

La mise à disposition d’une formulation différente du Levothyrox (commercialisé par Merck) depuis le printemps 2017 a été l’objet des remous que l'on sait. Destinée à améliorer la stabilité du principe actif du médicament, la nouvelle composition a été suspectée de provoquer de nombreux effets indésirables. La vérification de la bio équivalence entre l’ancienne et la nouvelle formule et l’analyse de quelques lots n’ont pas permis aux autorités sanitaires d’identifier de causes liées à la composition du médicament pour expliquer les nombreuses complications déclarées.

Deux pistes ont donc été retenues.

D’une part, l’étroitesse de la marge thérapeutique du Levothyrox étant connue, beaucoup des effets rapportés ont été considérés comme une conséquence d’une sensibilité spécifique de certains malades, particulièrement difficiles à équilibrer. Les symptômes signalés ont donc été appréhendés comme transitoires et de fait beaucoup de patients ont fini par retrouver une stabilité thyroïdienne. 

D’autre part, compte tenu de la médiatisation intense autour de cette affaire et alors que de nombreux symptômes signalés sont peu spécifiques et pas toujours nécessairement en corrélation avec les résultats des dosages de la TSH, l’existence d’un effet nocebo a été jugée comme une hypothèse non négligeable.

Enfin, les autorités sanitaires et la grande majorité des médecins suivant des patients traités par Levothyrox ont pu observer qu’en dépit de l’avalanche de témoignages dans les médias et les réseaux sociaux, la majorité des patients a parfaitement bien toléré le passage à la nouvelle formule.

Analyses parallèles

Ces explications ne satisfont pas l’ensemble des associations de patients, dont certaines assurent que les effets rapportés n’ont pas tous été transitoires. Elles dénient par ailleurs la pertinence de l’explication reposant sur l’effet nocebo, dont elles considèrent qu’elle est une négation de la véritable souffrance des malades, voire une certaine forme de mépris. Néanmoins, ces organisations reconnaissent elles-mêmes pour l’heure qu’il n’existe pas de données « rationnelles » permettant de comprendre les effets secondaires décrits par les patients. Aussi, des analyses parallèles ont été tentées.

L’Association française des malades de la thyroïde (AFMT) est en première ligne dans ce dossier. Il y a quelques semaines, elle présentait ainsi les résultats d’une analyse signalant la possible trace de métaux lourds et de nanoparticules dans la nouvelle formule du Levothyrox : ces conclusions n’étaient cependant pas suffisamment probantes pour permettre d'en tirer des enseignements significatifs.

Un pic suspect

Aujourd’hui, l’AFMT propose des données qui interpellent davantage, même si les informations transmises et les résultats restent très parcellaires et incitent à la plus grande prudence. L’AFMT indique avoir commandé à un laboratoire non français, mais de « renommée internationale » (dont elle indique que le nom « relève du secret de l’instruction » mais dont elle assure qu’il s’agit d’un laboratoire agréé par la FDA), une analyse dont l’objet était de « déterminer la teneur en Lévothyroxine » d’un lot de Levothyrox ancienne formule et de deux lots de Levothyrox nouvelle formule. Trois boites de médicaments auraient donc été analysées par chromatographie si l'on en croit le communiqué de l'AFMT.

Concernant l’ancienne formule, l'analyse montrerait  « un seul pic, celui de la Lévothyroxine (teneur 102.39 µg/comprimé) ». Pour la nouvelle formule, le chromatogramme aurait révélé deux pics. A propos du premier lot, l’AFMT rapporte « un pic de Lévothyroxine (88,90 µg/comprimé) et d’autre part un second pic (12,67 µg/comprimé) ». Pour le second lot, les résultats sont : « un pic de Lévothyroxine (72,17 µg/comprimé) et d’autre part un second pic (18,41 µg/comprimé) ». En se basant sur le rapport du laboratoire, l’AFMT signale que les seconds pics « pourraient correspondre à de la Dextrothyroxine ». Cependant, l’association admet ne pas avoir une confirmation absolue de cette supposition ; ce qui ne l’empêche pas de rappeler que la dextrothyroxine a été interdite aux États-Unis. Commercialisée sous le nom de marque Choloxin comme hypolipémiant, la dextrothyroxine a été effectivement retirée du marché américain en 1998 en raison d’effets secondaires hépatiques et cardiaques.

L’AFMT remarque par ailleurs comme élément inquiétant (selon elle) que les pics de Levothyroxine retrouvés dans la nouvelle formule sont inférieurs à ceux de l’ancienne formule et aux spécifications (mais cette infériorité pourrait aller de pair avec une meilleure stabilité).

Des questions multiples

Ces résultats très parcellaires ont été transmis au juge d’instruction chargé de l’affaire. Comme le reconnaît elle-même l’AFMT, ils ne sauraient suffire à tirer des conclusions définitives. Cependant, elle considère qu’ils justifient la réalisation de nouvelles investigations par les autorités sanitaires.

En réalité, de nombreuses questions se posent liées notamment au flou total sur les conditions de réalisation de l’étude (nom du laboratoire, conditions et protocole de "l'expertise", nom et qualification du chimiste l'ayant réalisé, nombre de comprimés testés, type de chromatogramme réalisé). Par ailleurs, il sera essentiel de déterminer la nature du second pic identifié (s’il est confirmé) : s’agit-il réellement de dextrothyroxine  et sur quels arguments se base l'association pour avancer cette hypothèse ? S’il s’agit réellement de dextrothyroxine, sa présence aurait-t-elle pu entraîner les effets secondaires signalés par les patients (l’analyse de pharmacovigilance de l’ANSM ne rapportait pas d’atteintes hépatiques ou cardiaques plus fréquentes qu’attendu) ? Enfin comment expliquer que la présence alléguée de cette forme racémique de thyroxine ait pu échapper au contrôle du laboratoire et de l'ANSM ?

Dernière minute :

Dans des communiqués diffusés cet après-midi, le laboratoire et l’ANSM rejettent très clairement les conclusions présentées par l’AFMT. Remarquant que l’absence totale de détails ne permet pas de « se prononcer sur la validité » des résultats exposés, l’ANSM insiste par ailleurs sur le fait qu’elle « a mené depuis septembre 2017 des analyses pour vérifier la qualité de la nouvelle formule de Levothyrox qui ont confirmé sa conformité ». Elle a notamment pu écarter tout risque lié à la présence à l’état de traces de métaux lourds (inévitable et constatée dans de nombreux produits). Elle a également confirmé « l’absence de butylhydroxytoluène ». De son côté, Merck attaque plus frontalement l’AFMT, regrettant qu’elle soit « une fois de plus » à l’origine d’une « déclaration infondée scientifiquement ». « Nous démentons de façon formelle la présence de Dextrothyroxine dans les comprimés de Lévothyrox , qu’il s’agisse de l’ancienne ou de la nouvelle formule » ajoute encore Balérie Letho pharmacienne responsable du groupe.

Ainsi, à la lueur de ces démentis sans nuance, peut-on pressentir que ce nouveau rebondissement nourrira davantage la polémique que la réflexion médicale et scientifique.


A suivre.

Aurélie Haroche

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Vos réactions (4)

  • Qui, pourquoi ?

    Le 14 juin 2018

    Qui, de l'ANSM, a-t-il demandé à Merck de changer la formule pour faire un "nouveau" Lévothyrox et échapper ainsi à l'ouverture sur le marché des génériques ! ? Cet homme n'avait-il pas, avant, travaillé pour Merck ? Lol.
    Pourquoi ? La réponse est déjà dans la réponse précédente...
    Yves BRASEY

    PS : ce qui est dingue dans cette histoire, c'est qu'un labo n'est pas capable de fabriquer son propre "générique" ! Quid des autres labos qui fabriquent des génériques ?

    Yves Brasey

  • Lancer des alertes oui mais..

    Le 15 juin 2018

    Les réseaux sociaux sont des outils très intéressants pour lancer des alertes; en effet, un phénomène rare ou dispersé ou très localisé peut passer inaperçu. Mais qu'en est -il du traitement des ces alertes? La plupart du temps c'est la vox populi qui les traite car les spécialistes sont suspects de conflit d'intérêt et les autorités sont tentées par l'omerta et ralenties par la paperasse. Et voilà comme vont encore se créer de souffrances bien réelles (relire Knock "J'ai eu bien du malheur de tomber de cette échelle". Pour ceux qui n'ont pas le temps de lire ou relire: le patient avait nié être tombé d'une échelle mais Knock l'en avait convaincu).

    Dr Robert Chevalot

  • Si...

    Le 15 juin 2018

    Il semble y a voir beaucoup de flou autour de l'initiative de cette association (laboratoire étranger, pic supposé être...). Si ces allégations se révèlent fausses, il conviendra de s'interroger et de légiférer pour que le droit d'alerter ne devienne pas un droit à diffuser n'importe quoi.

    Dr EG

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