Une discipline qui attire les foules

Paris, le mercredi 28 août 2019 - L’imprévisibilité du comportement des foules semble inversement proportionnelle à leur densité : c’est grosso modo la conclusion d’un entretien avec Mehdi Moussaïd[1], chercheur en sciences cognitives à l’Institut Max Planck de Berlin (Allemagne) spécialisé dans une nouvelle discipline psychosociale, la "fouloscopie", relative à l’étude des foules[1]. Selon ce chercheur, la « charnière » dans l’étude scientifique des mouvements de foule fut l’année 2006, marquée par un accident tragique sur le pont de Djamarat, à La Mecque (Arabie Saoudite) où une bousculade généralisée causa la mort de 362 personnes. Le même drame se reproduisit en 2015, au même endroit, faisant cette fois plus de 2400 victimes ! L’auteur estime d’ailleurs que « le risque d’un accident à cause de la foule est plus important que celui d’un attentat terroriste. »

Un modèle classique du comportement des foules est emprunté à la dynamique des fluides : en admettant que la foule s’apparente à un liquide, on peut modéliser ses déplacements, à l’instar de ceux d’un fluide. Mais cette analogie ne vaut que pour une foule très dense : à une densité plus faible, le modèle de la mécanique newtonienne convient mieux, les individus ressemblant alors à des « particules », subissant des forces d’attraction ou de répulsion. En « descendant encore en densité », ce modèle newtonien fonctionne mal, à son tour : il faut alors « un autre cadre théorique, les sciences comportementales, principalement la psychologie et l’éthologie humaine », et l’auteur trouve « fascinant » de devoir « ainsi passer d’une discipline à l’autre pour étudier les foules », avec le changement d’un seul paramètre, la densité de la foule, pour régir ces différentes modèles. Cet entretien nous apprend aussi que les algorithmes de modélisations des foules à forte densité sont « très efficaces » et qu’ils ont permis à une start-up bretonne (Goalem)[2] de produire des images de « foules de synthèse » pour des films et des séries, en particulier pour les trois dernières saisons de la célèbre série Game of Thrones. Enfin, comme l’avenir de la fouloscopie intègrera sans doute « deux formes d’intelligence émergeant dans la littérature scientifique, l’intelligence collective et l’intelligence artificielle », l’auteur s’interroge : « peut-être arrivera-t-on à confronter » ces deux types d’intelligence, « voire à les fusionner ? »

[1] Mehdi Moussaïd a publié en 2019 l’ouvrage Fouloscopie. Ce que la foule dit de nous (éditions HumenSciences)
[2] http://golaem.com/content/product/golaem

Dr Alain Cohen

Référence
Mehdi Moussaïd : Moins la foule est dense, plus elle est imprévisible. (Propos recueillis par Marie-Neige Cordonnier). Pour la Science, 2019 (07) : n°501 : 26–31.

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