Une information non sans intérêt

Paris, le samedi 31 octobre 2015 – Les dangers des liens avec l’industrie pharmaceutique, la prévention et la lutte contre les conflits d’intérêt alimentent largement la réflexion sur les blogs. Il y a quelques mois, nous nous étions ainsi passionnés pour les commentaires suscités par trois éditoriaux inattendus publiés dans le New England Journal of Medicine constatant la difficulté de trouver des experts bien informés dans un domaine précis et capables de rédiger des « articles de revue », qui n’aient jamais eu de lien avec l’industrie pharmaceutique. Cette observation, assortie d’affirmations soulignant la possibilité pour certains praticiens en lien avec l’industrie de demeurer pourtant relativement indépendants, avait été très largement critiquée et commentée par la communauté scientifique internationale et, parmi elles, les blogueurs français. Plus récemment, le microcosme de la blogosphère médical française a été ébranlé par quelques passes d’arme autour du cruel dilemme d’un jeune blogueur qui s’était pourtant toujours juré de ne jamais avoir de lien avec l’industrie pharmaceutique et qui constatant la difficulté de respecter un tel credo dans notre monde sans foi ni loi s’interrogeait sur la possibilité de garder sauve son indépendance tout en ne renonçant pas à certains postes.

C’est très intéressant, mais nous n’en parlerons pas

Aujourd’hui, c’est la révélation du professeur William Dab, ancien directeur général de la Santé, sur son blog : Des risques et des hommes qui éclaire d’un jour non sans intérêt ce sujet récurent. Le praticien évoque tout d’abord la réalisation par l’équipe de son laboratoire au Cnam d’une étude destinée à évaluer l’impact des mesures pédagogiques visant à promouvoir l’hygiène des mains dans les établissements d’hébergement des personnes âgées dépendantes (EHPAD). L’enquête a été conduite pendant un an dans vingt-six instituts gérés par le groupe Korian. Les résultats semblent confirmer de manière indubitable l’utilité des actions pédagogiques : « Le principal résultat consiste en une baisse de 30 % de la mortalité dans le groupe d’établissements ayant bénéficié du programme renforcé. On observe aussi une augmentation significative de l’usage des solutions hydroalcooliques et une baisse de la consommation des antibiotiques » rapporte William Dab. Alors que la grippe et autres affections saisonnières, auxquelles les personnes âgées payent chaque année un lourd tribut, devraient bientôt être de retour en France, le professeur William Dab a jugé que ces résultats méritaient d’être portés à la connaissance du public. Une conférence de presse fut donc organisée et une journaliste de l’AFP conviée. Cependant, cette dernière a finalement informé le praticien qu’il n’y aurait pas de dépêche publiée reprenant les résultats de l’étude. « L’AFP ne relate pas "des études et des sondages commandés par un parti, une entreprise ou un syndicat" » a expliqué la journaliste.

Ethique sans critique est un triste cirque

Cette règle éthique n’a pas laissé de surprendre et dans une certaine mesure d’irriter William Dab. Elle témoigne en effet d’une application aveugle d’un principe qui fait fi de toute réflexion. Si refuser de se faire le relais d’informations dont la visée semble sans aucun doute la promotion d’une entreprise ou d’un parti politique est sans doute un engagement honorable, refuser de distinguer les différents cas de figure dans lesquels une société peut être impliquée dans la réalisation d’une étude, sans pour autant directement bénéficier de ses retombées, dénote un possible manque deré perspicacité. Dans le cas d’espèce, le groupe Korian a versé 15 000 euros au CNAM pour « rémunérer en CDD un statisticien qui a réalisé l’analyse des données. Ni moi ni mes collaborateurs n’avons touché un euro pour ce travail. La question est de savoir si cette subvention est de nature à biaiser les résultats. Autrement dit, y a-t-il pour le groupe Korian un intérêt à ce que l’étude montre un résultat positif ou négatif. J’ai longuement réfléchi à cette question et je n’en vois pas, mais mes lecteurs auront peut-être un avis différent qui sera alors bien sûr publié. Korian n’a rien à vendre qui soit en relation avec cette étude, sinon sa responsabilité vis-à-vis de ses résidents et son souci louable, me semble-t-il, de mettre en œuvre des actions de prévention fondées sur des preuves scientifiques. En refusant de publier les résultats de cette étude, j’estime que l’AFP a failli à sa mission de service public d’information et n’a pas compris l’enjeu de santé publique qu’elle comporte » observe William Dab, qui semble ici incidemment mettre en lumière les méfaits d’une application rigoriste de certains principes sans mise en perspective de leur utilité et de leur motivation réelles. Le praticien ajoute qu’il aurait été tout à fait possible à l’AFP de s’interroger sur les raisons du financement par Korian de cette enquête et de réfléchir à l’éventuelle influence de ce dernier sur les résultats.

Stérilité et danger de la censure systématique

Au-delà de cette déception, notamment pour la santé publique, William Dab remarque que cette affaire renvoie une nouvelle fois à la question de la « la suspicion de manipulation des résultats lorsqu’une étude reçoit un financement partiel ou complet de la part d’une entreprise. C’est bien sûr une question sensible. Si, sans aucune procédure d’instruction, on décide que les études financées par une entreprise sont nécessairement non fiables, alors celles-ci auront beau jeu de ne plus financer aucune recherche scientifique. Est-ce bien cela que l’on souhaite en adoptant une position de censure systématique ? À mon sens, ce n’est pas la bonne attitude. Une information loyale consisterait à informer sur la source de financement et à s’interroger sur les biais que celle-ci peut induire » conclut-il. Il inscrit ainsi sa réflexion dans une optique où l’existence de liens ne doit pas être systématiquement comprise comme la preuve d’un conflit et donc d’une influence. Un raisonnement qui a déjà fait couler beaucoup d’encre sur la toile et que les plus rigoristes ne partagent pas mais qui mérite d’ouvrir la réflexion au-delà des champs habituels.

Pour retrouver ce post ainsi que les précédents articles de William Dab sur ce sujet et sur d’autres, rendez-vous sur : http://securitesanitaire.blog.lemonde.fr/

Aurélie Haroche

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Vos réactions (4)

  • On peut mettre à distance les conflits d'intérêt

    Le 31 octobre 2015

    Après un mandat de 3 ans dans une haute instance il apparait que l'on peut mettre à distance les conflits d'intérêt sans difficulté. Il y a une seule condition à cela : être reconnu dans son métier et être capable de vivre de sa profession dans les conditions de l'exercice libéral. Cela veut dire n'avoir de compte à rendre que vis à vis de ses patients et de ses pairs.

    Tous les autres modes d'exercice, notamment salarié, du fait de la déconnexion des revenus de l'investissement personnel présentent des risques majeurs de conflit d'intérêt vis à vis de tous les fournisseurs de moyens.

    Il est à retenir que la future loi "Touraine" sera très probablement délétère car elle présente un risque majeur d'accroitre les conflits d'intérêts (qu'ils soient financiers ou encore institutionnels). Le risque est pour les patients en premier lieu et en second lieu pour le rayonnement de la culture médicale de notre pays.

    Dr Didier Cugy

  • Intégrisme

    Le 31 octobre 2015

    L'intégrisme démontre encore une fois sa nuisance.
    Est-il possible dans un domaine très spécialisé de trouver un spécialiste qui n'a jamais travaillé pour l'entreprise qui finance ou encore un de ses concurrents?
    Plus encore: faut-il invalider une étude "indépendante" antérieure si l'entreprise en question (ou un de ses concurrents) emploie dans un délai suspect le chercheur ou un de ses amis ou collaborateurs ou membre de sa famille?
    Les auteurs de romans policier ont déjà fait de nombreux livres sur le sujet.

    Dr Robert Chevalot

  • Entreprises honnies

    Le 02 novembre 2015

    Refuser de publier parce que cela a été financé par une entreprise et accueillir à bras ouvert les études financées par des associations ... C'est une preuve d'un manque de recul.

    Certaines associations n'ont de "non lucratif" que leur nom et commercialisent des solutions qui ont fait l'objet d'études ... D'autres permettent à des entreprises d'avancer cachées.
    Eh puis, certaines entreprises financent des études intéressantes. Oui, Korian aurait eu des retombées presse positives. Mais c'est bien le moins s'ils découvrent un moyen de réduire la mortalité de 30% !

    Anne Touchain

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