Une intoxication déprimante

Depuis les années 1940, plusieurs études, de type transversal, ont établi un lien entre intoxication par les pesticides organophosphorés et dépression, anxiété récurrente, difficultés à faire face à la vie quotidienne persistant des années durant chez les agriculteurs. L’impact au long cours de l’intoxication par les pesticides sur la dépression n’ayant pas été évalué de façon longitudinale, des auteurs américains ont comblé cette lacune et mené, sur 3 ans, une étude longitudinale de cohorte en milieu agricole.

Elle a porté sur 872 résidents en terres agricoles et leur conjoint, vivant dans 485 exploitations inclus en 1993 et s’est basée sur les réponses à des interviews par téléphone.

Les sujets de cette cohorte initiale étaient âgés en moyenne de 47,5 ± 13 ans, travaillaient depuis 27,4 ± 16 ans en moyenne dans l’agriculture, et 90 % d’entre eux étaient mariés.

Six pour cent ont rapporté avoir eu une intoxication par les pesticides (52 cas) ; 10 de ces cas avaient au départ des scores de dépression élevés (Center for Epidemiologic  Depression Scale, CES-D), et parmi eux 2 étaient toujours dépressifs à 3 ans de suivi.

Un cas d’intoxication par les pesticides est venu s’ajouter aux cas initiaux cas à la 2e année de suivi, et 3 autres à la troisième année de suivi, et 2 sujets supplémentaires ayant rapporté une intoxication par les pesticides ont eu des scores de dépression élevés à 2 ans, et 3 autres à 3 ans.

Après ajustements sur l’âge, le sexe et le statut marital, l’analyse met en évidence une association significative entre antécédent auto-déclaré d’intoxication par pesticides et dépression au cours des 3 ans de suivi, avec un odds ratio, OR, de 2,59 (IC à 95 % 1,20-1,58).

Cette association, qui persistait après ajustements supplémentaires sur l’état de santé, la baisse des revenus et l’augmentation des dettes du foyer (OR = 2,00 IC à 95 % 0,91-4,39), était sous-tendue principalement par des relations significatives entre intoxication par les pesticides et souffrance face aux choses de la vie (OR = 3,29 IC à 95 % 1,95-5,55) et sentiment que toute chose est pesante et demande trop d’effort (OR = 1,93 IC à 95 % 1,14-3,27). 

Les résultats de cette étude, qui associe, en milieu agricole, à long terme, antécédent d’intoxication par les pesticides et dépression, doivent cependant être interprétés avec prudence. En effet, l’étude, limitée par le caractère auto-rapporté des informations ayant trait à l’intoxication par les pesticides et à la dépression, pèche notamment aussi par l’absence de recueil de données intéressant les comorbidités psychiatriques, les antécédents familiaux psychiatriques, la dépression diagnostiquée et la prise d’antidépresseurs.

Dr Claudine Goldgewicht

Référence
Beseler CL et coll. A cohort study of pesticide poisoning and depression in Colorado farm residents. Ann Epidemiol, Publication en ligne, 9 août 2008.

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Vos réactions (1)

  • "Pesticides"

    Le 21 août 2008

    Tout au moins si l'on suit la recension du Dr Claudine Goldgewicht, l'article de Beseler CL et coll. passe sans transition de "pesticides organophosphorés" à pesticides tout court. Or, si les organophosphorés ont une probabilité a priori (au sens Bayesien) non négligeable, du fait de leur action sur la synapse cholinergique, de causer des troubles neuropsychiques avec symptomes dépressifs, il n'en est pas de même du groupe hétérogène des "pesticides", ou l'on trouve des fongicides, des insecticides, des herbicides et bien d'autres agents. Les réserves du recenseur sur la signification des résultats me paraissent d'autant plus justifiées que les campagnes "écolo" contre les "pesticides" en général peuvent aisément avoir entrainé un effet de halo, surtout dans les conditions d'un entretien téléphonique. On ne s'étonne plus de voir appliquer à des données aussi floues des techniques statistiques aussi "pointues" : garbage in, garbage out, quelle que soit la "valeur scientifique" du traitement entre l'entrée et la sortie.

    Jean-François Foncin

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