Vaccin thérapeutique contre le sida : du rififi entre Biosantech et le CNRS

Paris, le vendredi 3 mars 2017 – Mardi, Erwann Loret, chercheur au CNRS, n’a pas participé à la présentation organisée par Biosantech concernant le développement d’un vaccin thérapeutique contre le VIH. Depuis quinze ans, le docteur Erwann Loret, directeur du laboratoire de biologie structurale de la Timone (CNRS) travaille à l’élaboration d’un vaccin curatif contre le VIH. Il s’est notamment concentré sur l’action de la protéine Tat, en s’inspirant du mécanisme observé chez une patiente Gabonaise prénommée Oyi. Son vaccin repose sur la production d’anticorps qui « neutralisent Tat » avait expliqué il y a quelques années Erwann Loret. En 2010, Biosantech a racheté (dans des conditions qui avaient été considérées comme non parfaitement claires) la licence exclusive des brevets au CNRS et à l’AP-HM (Hôpitaux de Marseille), grâce notamment à une levée de fonds réalisée sur internet.

Depuis, l’entreprise fait régulièrement la une des médias. Ainsi, la start-up qui a toujours privilégié la médiatisation de ses données médicales via la presse grand public plutôt que par le biais des revues scientifiques évoquait cette semaine les conclusions de la phase IIa de son essai clinique. Les qualificatifs sont loin de la mesure traditionnellement affichée par les scientifiques puisque Biosantech a vanté des « résultats exceptionnels ». Elle a encore assuré que son vaccin était « le seul espoir tangible de vaccin curatif du sida à un stade avancé ». Biosantech a encore assuré que la phase IIb de l’essai serait en cours de préparation.

Le CNRS et l’ANSM démentent le futur lancement de la phase IIb

Les choses sont cependant loin d’être aussi simples. Si Erwann Loret n’a pu s’exprimer sur le sujet, c’est qu’il en a été interdit par le CNRS. Ce dernier observe en effet d’un œil sévère les méthodes de communication de la start-up. Dans un communiqué publié au lendemain de la conférence de l’entreprise, il assène que l'AP-HM, ni le CNRS n’ont « à ce jour, connaissance d'aucun projet d'essai clinique de phase IIb ou ultérieure portant sur un vaccin thérapeutique contre le VIH. Le développement et l'essai de possibles produits de santé s'inscrivent dans des cadres juridiques stricts, afin de protéger les patients et de garantir la confiance du public dans le système de soins, sur un sujet aussi grave il est nécessaire de s'exprimer avec mesure et objectivité, afin de ne pas éveiller d'espoirs qui se révèleraient infondés ». Cette mise en garde du CNRS et les injonctions qui pesaient sur lui n’ont pas empêché Erwan Loret de briser le silence et de s’exprimer sur les résultats obtenus dans la Provence. « Les cellules infectées par le VIH ne sont plus détectables chez une dizaine de patients. Et ce depuis deux ans, ce qui est tout à fait exceptionnel (…) Nous allons, avec l’Agence du médicament, proposer à ces deux patients qui ont repris la trithérapie d’arrêter leur traitement, sous suivi médical » a ainsi assuré Erwan Loret. Pourtant, là encore, l’information a été sèchement démentie par l’ANSM qui a assuré « n'avoir à ce jour (...) pas reçu de demande d'autorisation préalable nécessaire à la reprise de la deuxième partie de cet essai ». L’ANSM poursuit en indiquant avoir mené une inspection chez Biosantech fin 2014 ayant contribué à « identifier des défaillances au niveau de la maîtrise, la vigilance et du pilotage de l'essai ». Des informations qui sont loin de la collaboration fructueuse dessinée par Erwan Loret.

Faux espoirs

Ce n’est pas la première fois, loin de là, que les annonces fracassantes de Biosantech sont suivies de démentis secs par les autorités de tutelle. L’histoire de cette start up est émaillée de contestations, de plus en plus virulentes, concernant ses méthodes de communication, l’imprécision de ses résultats ou encore la petitesse de ses "échantillons". Pour Corinne Treger, cofondatrice de Biosantech (qui en 2016 disait ne pas avoir de « temps à perdre » avec les publications scientifiques), ces tensions sont le signe de conflits d’intérêt. Elle assure, mails à l’appui évoqués par le quotidien la Tribune, que le CNRS a été alerté de la volonté de Biosantech de lancer la phase IIb. Pour elle, le CNRS, l’INSERM ou l’ANSM auraient misé sur d’autres projets de vaccins, voire protégeraient la manne représentée par les trithérapies, en ne soutenant pas plus largement les travaux de la petite entreprise.

Mais on constatera que les associations de patients ne soutiennent pas plus la controversée start up. Ainsi, dans les Inrocks, le directeur d’AIDES s’insurge contre la présentation des résultats prétendument miraculeux du vaccin : « Si le sujet n’était pas aussi grave, on pourrait presque parler d’un marronnier : chaque année ou presque depuis 1999, le Dr Erwan Loret annonce la mise au point d’un vaccin miracle contre le VIH. (…) Ces recherches n’ont généré à ce jour qu’une seule publication scientifique, elle-même fortement contestée par de nombreux experts en virologie. Le candidat-vaccin en question n’a rien de miraculeux, d’autant qu’il s’agit (dans l’hypothèse où la recherche aboutirait un jour) d’un vaccin thérapeutique destiné à des personnes déjà infectées et dont l’intérêt se limiterait à contrôler l’infection et non à guérir les personnes touchées. Ces annonces successives, évoquant sans rougir une « mise sur le marché imminente », relèvent à tout le moins d’une forme de malhonnêteté intellectuelle. Cette recherche récurrente du buzz à laquelle le Pr. Loret nous a habitués est problématique à plus d’un titre : elle fait naître de faux espoirs parmi les personnes touchées (…). Des annonces de vaccin miracle, émanant de scientifiques en mal de notoriété ou de laboratoires en quête de mécènes, nous en avons a minima 3 ou 4 par an depuis 30 ans. Aucun n’a, à ce jour, été suivi de réels effets. On ne le dira jamais assez : les résultats scientifiques doivent être maniés avec la plus grande prudence. Les personnes touchées méritent au moins ça ».

Aurélie Haroche

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