Violente charge de l’IGAS contre l’ensemble des acteurs de la mise en place de la PrEP en France

Paris, le mardi 10 juillet 2018 – On s’en souvient, certains se demandaient avec amertume, si le sujet n’était pas en train de devenir une arlésienne. Le temps écoulé en France entre le début de l’instruction de la recommandation temporaire d’utilisation (RTU) du Truvada en tant que prophylaxie pré-exposition (PrEP) au VIH et l’adoption effective de cette mesure n’a pas, selon certains observateurs, témoigné une prise de conscience convenable des enjeux en présence.

Trente-cinq mois ont en effet été nécessaires, soit un délai bien plus long que dans les autres pays comparables (20 mois en moyenne aux États-Unis, en Angleterre, en Écosse, dans l'Union européenne). Ce retard fort dommageable correspond à plusieurs centaines de contaminations qui auraient pu être évitées dénonce un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) publié hier. Le nombre exact est difficile à déterminer, mais les auteurs du rapport évoquent une fourchette allant entre 1 600 et 4 000, même si a contrario le dispositif de la RTU a permis d’éviter de nombreuses contaminations en attendant l’Autorisation de mise sur le marché (AMM) européenne.

L’influence paralysante des associations de lutte contre le SIDA

Cette situation, qui est à l’image de nombreuses décisions de santé publique en France, notamment quand un médicament est en jeu, est dénoncée avec sévérité par le rapport de l’IGAS. Les inspecteurs considèrent que la responsabilité est collective dans ce que l’on peut considérer comme une « application inversée du principe de précaution (…). Au lieu d’introduire, dès que les données scientifiques le permettaient, la PrEP comme élément d’une stratégie de prévention renouvelée afin d’éviter des contaminations par le VIH toujours graves, le risque de cette introduction a été surestimé » estiment les auteurs du rapport. A l’origine de cette attitude, l’IGAS signale le rôle joué par un « véritable dogme », qu’elle va jusqu’à considérer comme une « vision erronée (…) selon laquelle le "tout préservatif" devait se suffire à lui-même en matière de prévention ». Mais les erreurs sont également politiques : l’IGAS déplore ainsi « l’influence excessive des associations de lutte contre le VIH sur la décision publique, ayant abouti à une forme de "cogestion" du système de santé VIH en France ». Les inspecteurs regrettent encore la « dictature des essais randomisés contrôlés en double aveugle sur le raisonnement médical ». Ils finissent par dresser un bilan global critique en évoquant : « la faiblesse persistante de la santé publique en France, et singulièrement celle de l’administration sanitaire ».

La RTU un cadre trop lourd et mal adapté à certains enjeux de santé publique

Si aujourd’hui, l’affaire de l’autorisation de la PrEP est derrière nous (malgré les difficultés d’accès qui persistent comme nous l’évoquions hier en présentant les enjeux d’une campagne de sensibilisation lancée par AIDES), sa gestion doit permettre de tirer des leçons. L’IGAS juge ainsi que la procédure suivie par l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) pour l’octroi d’une RTU est « complexe et lourde » et dans le cas d’espèce était mal adaptée au Truvada. Aussi, le rapport propose de « remplacer le cadre juridique de la RTU par une recommandation d’usage émanant de la Haute autorité de santé avec octroi d’une AMM d’office par l’ANSM ». Les auteurs n’ignorent pas cependant que « cette orientation s’inscrit toutefois difficilement dans le cadre juridique communautaire actuel relatif au médicament ». Enfin, plus consensuels, les auteurs formulent deux préconisations concernant la prévention du VIH : l’adoption d’un programme propre à la Guyane pour répondre aux spécificités épidémiques et l’élargissement de la PrEP aux « adolescents à risque substantiel de contamination par le VIH ».

Virulence

Si ces propositions pourraient être l’objet d’attention de la part des pouvoirs publics (mais pour une instruction de quelle durée ?), la tonalité du rapport pourrait échauder certains responsables politiques et associatifs. Elle est telle que le communiqué qui accompagne la publication du rapport signale une prise de distance entre l’IGAS et les auteurs du rapport. « En dépit du caractère très documenté et circonstancié de ce rapport, le ton virulent parfois employé par ses auteurs, ainsi que certains propos excessifs sont regrettables » indique l’IGAS.

Après la passe d'armes entre l'Académie de médecine et la HAS sur la maladie de Lyme, on assiste donc pour la deuxième fois en quelques jours à une bataille, qui tient presque du règlement de compte, entre des institutions de la République.


Aurélie Haroche

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Vos réactions (1)

  • Beaucoup à dire

    Le 10 juillet 2018

    Quand un train déraille, au moins il s'arrête. Il y a bcp à dire sur les rapports de l'Igas, depuis longtemps, trop longtemps. Cela étonne bcp à l'étranger.
    https://www.thelancet.com/journals/lancet/article/PIIS0140-6736(11)60862-3/fulltext?code=lancet-site

    Dr Alain Braillon

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