Quel est le risque carcinologique des scanners pratiqués chez
l’enfant et l’adulte jeune ? Cette question, qui se pose avec
d’autant plus d’acuité que le nombre d’examens augmente, n’a pas
reçu jusqu’ici de réponse satisfaisante.
Les travaux sur lesquels on s’appuie le plus souvent pour
évaluer le risque d’induction tumorale par des radiations
ionisantes sont basés sur l’étude Life Span qui a suivi des
survivants des bombardements nucléaires d’Hiroshima et de Nagasaki
et il ne s’agit donc que d’extrapolations. Leur pertinence a été
remise en cause par beaucoup, certains estimant même que les
faibles doses utilisées pour les scanners ne majorent nullement les
risques carcinologiques.
Pour essayer de quantifier ce risque (s’il existe) plusieurs
études épidémiologiques de grande envergure ont été lancées dans le
monde ces dernières années. Leurs résultats seront publiés au fil
des mois jusqu’en 2016 et la première d’entre elles vient de l’être
dans le Lancet.
Près de 200 000 enfants suivis au long cours
Le travail de Mark Pearce et coll. est une étude rétrospective
ayant inclus tous les sujets de moins de 22 ans ayant bénéficié
d’un scanner en Grande Bretagne entre 1985 et 2002. Les doses de
radiations absorbées au niveau de la moelle osseuse et du cerveau
lors de cet (ou de ces) examen(s) ont été estimées pour chaque
patient. Et ces données ont été croisées avec celles de l’état
civil et des registres du cancer britanniques pour déterminer s’il
existait une corrélation entre la dose de radiations reçue et la
prévalence des leucémies et des tumeurs malignes cérébrales dans
cette population.
Pour éliminer les sujets pour qui un scanner aurait pu être
demandé dans le cadre du diagnostic ou de la surveillance d’une de
ces deux pathologies, le suivi n’a été effectif que 2 ans après la
première tomodensitométrie pour les leucémies et 5 ans après pour
les cancers cérébraux.
Une fois exclus les sujets pour lesquels les données étaient
incomplètes ou ininterprétables, les résultats ont porté au total
sur 178 604 sujets pour l’étude des leucémies et sur 176 587
patients pour celle des tumeurs malignes cérébrales.
Un risque de leucémie multiplié par 3 après 5 à 10 scanners
cérébraux
Au 31 décembre 2008, 74 leucémies et 135 cancers cérébraux
avaient été diagnostiqués dans ces populations.
Une association positive a été retrouvée entre la dose estimée
de radiations absorbées et la prévalence des leucémies et des
tumeurs cérébrales malignes (p=0,0097 pour les leucémies et
p<0,0001 pour les cancers cérébraux). Ainsi, sur cette période
de suivi, le risque de leucémie est apparu multiplié par 3,18 chez
les sujets ayant reçu une dose cumulée d’au moins 30 mGy comparés à
ceux ayant reçu moins de 5 mGy (intervalle de confiance à 95 %
[IC95] entre 1,46 et 6,94). De même le risque de néoplasie
cérébrale était multiplié par 2,82 chez les patients ayant reçu une
dose cumulée de 50 à 74 mGy au niveau de l’encéphale comparés à
ceux ayant reçu moins de 5 mGy (IC95 entre 1,33 et 6,03).
De façon plus simple à appréhender, en tenant compte des doses
réduites administrées depuis 2001 chez l’enfant, la pratique de 5 à
10 scanners céphaliques avant 15 ans triple le risque de leucémie
tandis que 2 à 3 tomodensitométries cérébrales multiplient
également par 3 le risque de néoplasie cérébrale. Ces affections
malignes étant relativement rares dans la population générale, en
valeur absolue l’augmentation du risque apparaît cependant limitée
et a été estimée par Pearce et coll. à une leucémie et un cancer
cérébral supplémentaires dans les 10 ans pour 10 000 scanners
céphaliques chez des enfants de moins de 10 ans.
Un appel à la modération des indications du scanner chez
l’enfant
Ces résultats, très proches de ceux de l’étude Life Span, seront
bien sûr discutés. En effet si les principaux facteurs de confusion
ont pu être écartés, on ne peut exclure formellement tout biais et
en particulier ceux liés aux autres sources de radiations qui
n’étaient pas évalués dans ce travail. Mais, en tout état de cause,
l’existence d’un effet dose démontrée dans cette étude de cohorte
est très en faveur d’une relation causale entre ces faibles doses
de radiations reçues et la survenue de tumeurs malignes.
La publication des autres études épidémiologiques portant sur le
même thème dans les prochaines années (et notamment celle de
l’EPI-CT regroupant tous les travaux européens en 2016) et la
poursuite de la surveillance de cette cohorte britannique
permettront d’étendre cette évaluation des risques à l’ensemble des
tumeurs malignes.
En pratique, le travail de Pearce devrait avoir deux types de
conséquences opposées.
Il peut permettre tout d’abord de rassurer les parents lorsque
l’on prescrit un scanner à leur enfant en leur montrant, chiffres à
l’appui si besoin, que le risque très faible encouru est bien
inférieur au bénéfice attendu.
Mais à l’inverse il doit conduire à renforcer deux types de
mesure de précaution :
- Continuer, si possible, à réduire les doses absorbées lors
des scanners chez l’enfant grâce à des réglages personnalisés des
appareils.
- Limiter les indications du scanner pédiatrique en se posant
systématiquement la question de son intérêt réel ou de son
remplacement éventuel par un examen n’émettant pas de radiations
ionisantes.
Dr Nicolas Chabert
Pearce MS et coll.: Radiation exposure from CT scans in childhood and subsequent risk of leukaemia and brain tumours: a retrospective cohort study. The Lancet. 2012; publication avancée en ligne le 7 juin 2012 (doi:10.1016/S0140-6736(12)60815-0)
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Contradiction avec des décennies d'observations pointilleuses
Le 18 juin 2012
C'est toujours un sujet d'étonnement pour un connaisseur de constater qu'il n' y a pas de semaine ou de mois sans qu'une "étude" (toujours épidémiologique comme par hasard) fasse état de résultats qui contredisent des décennies d'observations pointilleuses.
Il s'agit évidemment toujours de pathologies rares, c'est à dire survenant en des nombres tellement faibles que la loi des grands nombres y est inapplicable; autrement dit, en l'absence de causalité claire, biochimique, biologique, génétique etc.., les fréquences d'apparition sont tellement faibles que l'on peut raconter absolument n'importe quoi (une des supercheries, mais c'est loin d'être la seule, est de faire l'hypothèse de distributions poissonniennes d'apparition; que diraient des tests non paramétriques, par exemple ?).
Dans cet article, il est en particulier très curieux de voir apparaître une augmentation du taux de tumeurs cérébrales. Tout d'abord, de quelles tumeurs s'agit t-il ?
Une tumeur cérébrale, en soi, si l'on ne précise pas le type histologique, ne veut rien dire; ensuite, les tissus cérébraux sont précisément et de loin les moins radio radiosensibles qui existent (en raison de leur taux pratiquement nul de division cellulaire).
De même, les cellules hématopoïétiques, les plus radiosensibles de l'organisme (mises à part les cellules embryonnaires) ne se mettent à muter que pour des doses bien supérieures à celles annoncées dans l'article.
Au surplus, je signale que pour les très faibles doses citées, la notion de dose cumulée n'a aucune pertinence biologique.
Mais ce que j'en dit...
Dr Y. Darlas
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