Dans sa biographie, le célèbre alpiniste américain Ed Viesturs
relatait une altercation avec un journaliste qui lui démontrait,
statistiques à l’appui, le risque élevé de l’alpinisme, en termes
de mortalité. Ed Viesturs estimait que c’était le fait de grimpeurs
mal entraînés et qu’à son avis l’expérience personnelle était la
meilleure assurance contre l’accident.
Intuitivement, ce point de vue se défend. Il est pourtant
contraire aux conclusions d’une étude menée en 2010 par Boyce et
Bischack, qui concluaient que pour une expédition donnée,
l’expérience acquise personnellement aux cours des précédentes
montées ne diminue pas le risque d’accident mortel.
Le British Medical Journal publie ces jours-ci une nouvelle
étude sur le sujet. Il s’agit d’une étude rétrospective de toutes
les expéditions menées vers les sommets de l’Himalaya entre 1970 et
2010.
Les auteurs donnent tort à notre alpiniste Ed Viesturs. En
effet, le vétéran des sommets himalayens n’a ni plus ni moins de
risque que celui qui n’a jamais grimpé dans la région de trouver la
mort au cours d’une expédition. Ce résultat est obtenu après
ajustement pour plusieurs facteurs influençant le risque, tels le
plan de route, le sommet choisi, l’âge et le sexe du grimpeur, la
saison, l’atteinte du sommet et l’année de l’expédition (OR [odds
ratio] = 1,00 ; intervalle de confiance à 95 % [IC95] de 0,96 à
1,05 ; p = 0,904). Cela est contraire à la majorité des autres
activités humaines, au cours desquelles l’expérience est
généralement liée à une plus grande sécurité.
De plus, malgré les jugements parfois négatifs dressés contre
les expéditions organisées par les agences commerciales, force est
de constater qu’une au moins des critiques est infondée : la
participation à ce type de voyage tend en effet à diminuer de 37 %
le risque d’accident mortel par rapport à une expédition préparée
traditionnellement, sans que cette valeur ne soit statistiquement
significative (OR = 0,67 ; IC95 de 0,37 à 1,09 ; p = 0,100).
Que les alpinistes se rassurent, le risque de décès au cours des
expéditions diminue régulièrement au fil des années, passant de 3,0
% dans les années 80 à 0,9 % depuis 2000, alors que dans le même
temps, la probabilité d’atteindre les sommets passe de 21,4 % à
39,8 %. Des modifications qui sont le résultat des innovations
technologiques ayant amélioré la logistique des expéditions, les
entraînements, les équipements, les stratégies d’acclimatation ou
encore les prévisions météorologiques et qui expliquent sans doute
que dans l’alpinisme, l’expérience collective est plus importante
que l’expérience individuelle en termes de survie.
Selon les auteurs, et bien qu’il soit difficile de comparer des
sports différents, la mortalité attachée à l’alpinisme est 3 fois
supérieure à celle du parachutisme ou du deltaplane et 300 fois
supérieure à celle du football américain.
Dr Roseline Péluchon
Westhoff JL et coll. : Effects of experience and commercialisation on survival in Himalayan mountaineering: retrospective cohort study.
BMJ 2012 ; 344 : e3782 doi : 10.1136/bmj.e3782; Publication le 13 juin 2012.
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