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Hémophilie A modérée ou mineure : qu’en est-il de la survenue d’anticorps inhibiteurs anti-facteur VIII après substitution intensive lors de chirurgies ?

Publié le 05/07/2012 Partager sur Twitter Partager sur Facebook Imprimer l'article Envoyer à un confrère Réagir à l'article Enregistrer dans ma bibliothèque Reduire Agrandir

L’hémophilie A est une maladie de l’hémostase de transmission récessive liée à l’X due à une anomalie sur le gène de structure du facteur VIII de la coagulation entraînant une diminution du taux plasmatique de celui-ci. L’hémophilie A est classée en 3 formes selon  le taux du facteur VIII plasmatique : l’hémophilie est dite sévère si le taux de facteur VIII est inférieur à 2 UI pour 100ml (< 2%), elle est dite modérée si ce taux est compris entre 2 et 5UI pour 100ml (2-5 %) et elle est dite mineure si le taux est compris entre 6 et 40UI pour 100ml (6-40 %). Au cours de l’hémophilie modérée, le saignement spontané est rare et il survient le plus souvent après traumatisme ou chirurgie. Généralement ces manifestations sont traitées ou prévenues par l’administration de DDAVP (Desmopressine) chez les patients répondeurs mais les hémorragies massives ou les chirurgies à fort risque hémorragique requièrent l’administration prolongée de facteur VIII administré sous la forme de concentré.

Le développement d’anticorps inhibiteurs dirigés contre le facteur VIII est la complication la plus sévère du traitement utilisant les concentrés de facteur VIII : cette complication est bien connue au cours de l’hémophilie A sévère et de nombreuses études ont porté sur sa fréquence et ses conditions d’apparition. Le traitement consiste en l’induction d’un protocole de tolérance immune par l’administration répétée de fortes doses de facteur VIII en intra veineux mais n’est efficace que dans 50 à 70 % des cas. Le risque de voir apparaître ce type d’anticorps existe également, bien que beaucoup moins connu et étudié, chez les hémophiles dits modérés ou mineurs ; ils peuvent induire un phénotype d’hémophilie A sévère lorsqu’ils reconnaissent également par une réaction croisée le facteur VIII endogène entraînant une symptomatologie hémorragique particulièrement sévère et préoccupante. L’incidence d’apparition de ces anticorps chez l’hémophilie A modérée ou mineure est de l’ordre de 3 à 13 % alors qu’elle est de 25 à 30 % au cours de l’hémophilie A sévère  selon des données portant essentiellement sur des études rétrospectives. L’incidence d’apparition de ce type d’anticorps chez les hémophiles modérés ou mineurs ayant reçu de fortes doses de facteur VIII du fait d’une chirurgie hautement hémorragipare n’est pas connue de façon précise à ce jour. D’où l’intérêt de cette étude prospective conduite chez des patients hémophiles A mineurs ou modérés ayant déjà reçu une ou plusieurs administrations de facteur VIII avant une prise en charge pour une intervention chirurgicale nécessitant une administration de facteur VIII prolongée. Cette dernière était caractérisée par une dose cumulée de facteur VIII d’au moins 10 000 UI soit 250 U par kilo pendant au moins 5 jours consécutifs. Les patients étaient exclus s’ils avaient présenté des anticorps dans leurs antécédents. Au total, 46 patients présentant une hémophilie A (43 mineures et 3 modérées) avec une médiane de facteur VIII de 16 UI pour 100 ml (8- 25) et un âge médian de 54 ans (40 - 59) ont été inclus dans l’étude. La recherche d’apparition d’anticorps anti facteur VIII était réalisée par un test hémostatique fonctionnel selon la méthode de Nijmegen correspondant à une modification de la méthode de Bethesda. Quarante-trois patients (93 %) ont eu un séquençage du gène du facteur VIII qui a permis de révéler 20 mutations différentes de type missense dont 4 nouvellement décrites. Parmi les caractéristiques des patients, il faut noter que 3 patients appartenaient à une famille ayant des antécédents d’apparition d’anticorps ; ces patients avaient déjà reçu un traitement par facteur VIII avec un taux d’exposition variable. Trente-trois patients (70 %) avaient déjà subi une intervention chirurgicale et 11 d’entre eux avaient reçu à cette occasion un traitement par facteur VIII de plus de 3 jours consécutifs. Quatorze patients (38 %) avaient déjà été traités de façon intensive pour une ou plusieurs manifestations hémorragiques avant l’inclusion dans l’étude. Les interventions chirurgicales étaient orthopédiques dans 12 cas, digestives (cure de hernie) dans 11 cas, urologiques dans 6 cas, vasculaires dans 3 cas, de type chirurgie plastique dans 2 cas, thoraciques dans 2 cas et concernaient d’autres pathologies dans 10 cas. Trente patients (65 %) ont été traités par un facteur VIII recombinant tandis que 16 patients (35 %) ont reçu un facteur VIII issu du plasma des donneurs. En moyenne la médiane de traitement était de 9 jours d’exposition (variant de 7 à 13 j) après la chirurgie ce qui a correspondu à une concentration médiane de facteur VIII de 453 UI/kilo (variant de 251-610 UI). Chez 26 patients (59 %), l’administration de concentré de facteur VIII était initialement instituée par une perfusion continue suivie après plusieurs jours par des injections en bolus.

Le développement d’anticorps inhibiteurs est survenu chez 2 patients (4 %). Le 1er cas était un patient de 35 ans subissant une chirurgie plastique de reconstruction ayant déjà reçu une quantité importante de facteur VIII correspondant à l’équivalent de 50 jours d’exposition. La survenue de l’anticorps est apparue 2 jours après que la perfusion continue ait été arrêtée : son titre était de 2,5 U Bethesda/ml ce qui correspond à un faible titre. Après qu’une tolérance immune ait été instituée, l’inhibiteur a disparu en 3 mois. Ce patient était porteur de la mutation Arg531 Cys sur le gène du facteur VIII. Le 2ème cas correspondait à un patient caucasien de 58 ans. L’apparition de l’anticorps inhibiteur à un titre de 1 unité Bethesda (titre faible) est apparue après une chirurgie vasculaire sans que la dose cumulée reçue avant l’intervention ait été importante. Là encore le facteur VIII au décours de l’intervention a été administré par perfusion continue suivie d’injections en bolus. L’inhibiteur était encore détecté 40 jours après la chirurgie : il n’a pas entraîné de diminution notable du taux du facteur VIII ni de complication hémorragique. Cet inhibiteur a disparu spontanément après 3 mois. Ce patient était porteur de la mutation Arg593-Cys sur le gène du facteur VIII.

Ainsi il s’agit de la 1ère étude prospective nationale qui mesure le taux d’incidence cumulé d’apparition d’anticorps inhibiteurs dirigés contre le facteur VIII après substitution intensive chez des sujets hémophiles A modérés ou mineurs ayant subi une chirurgie fortement hémorragipare. Deux sur 46 patients (4 %) ont développé un inhibiteur. Dans cette étude, il s’agissait d’inhibiteurs à un titre faible qui ont été régressifs. Il faut noter que dans un cas un inhibiteur est survenu alors que le patient avait déjà reçu à l’occasion de plusieurs chirurgies, une dose de facteur VIII importante. La survenue tardive de tels inhibiteurs est connue au cours des hémophilies A sévères. Au cours de l’hémophilie A sévère l’incidence d’inhibiteurs est plus importante chez les patient de moins de 5 ans et par ailleurs chez ceux de plus de 60 ans. Ce fait est à prendre en considération au cours des chirurgies portant chez les patients hémophiles A mineures ou modérées dont l’âge peut être supérieur à 60 ans.

Le génotype peut aussi être considéré comme un facteur de risque important de survenue de ce type d’anticorps inhibiteurs : les 2 patients concernés présentaient une mutation sur le gène du facteur VIII considérée comme entrainant un fort risque de ce type de complications car elle introduit une cystéine en remplacement d’un autre acide aminé, ce qui entraîne l’apparition de ponts disulfure et donc un changement de conformation de la molécule de  facteur VIII endogène. Ainsi la formation d’allo anticorps dirigés contre le facteur VIII perfusé est favorisée, anticorps qui reconnaissent de façon croisée le facteur VIII endogène.

Au total, si plusieurs facteurs peuvent influencer la survenue d’anticorps inhibiteurs (âge, dose de facteur VIII reçue antérieurement, mutation génétique), cette étude montre aussi que la survenue de ce type d’anticorps peut apparaître à un âge plus jeune et avec une dose d’exposition au facteur VIII antérieure très modérée. Il faut donc être particulièrement vigilant chez ce type de patients devant subir une lourde chirurgie et envisager de préférence à la substitution en facteur VIII, l’utilisation de desmopressine soit seule soit en association avec le  facteur VIII afin de diminuer la dose administrée. La surveillance régulière de l’apparition des anticorps doit être effectuée. D’autres études prospectives devraient être envisagées pour valider ces premiers résultats, études qui devraient porter par ailleurs chez des sujets hémophiles A modérés et mineurs n’ayant pas reçu au préalable de traitement par le facteur VIII.



Dr Sylvia Belluci


Eckardt CL et coll. : Inhibitor incidence after intensive F.VIII replacement for surgery in mild and moderate haemophilia A : a prospective national study in the Netherlands
Brit.J.of.Haematology 2012 ; 157 : 747-752.



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