Cinq à 15 % des sujets ayant eu un cancer dans l' enfance
développeront une seconde néoplasie maligne (SMN) dans les 20 à 30
ans suivant le diagnostic du premier cancer, à un âge donc plus
jeune que dans la population générale. Il s' agira fréquemment d'
un cancer digestif, surtout après irradiation abdominale. De fait,
il est classiquement recommandé, chez les survivants ayant été
exposés à plus de 30 Gy d'irradiation de pratiquer une colonoscopie
au moins tous les 5 ans, dès la 10e année suivant l'irradiation, ou
dès l' âge de 35 ans, ce qui pourrait déjà être tardif.
Peu d'études ayant pris en compte l' impact des champs
d'irradiation ou de la chimiothérapie (CT) dans la survenue d' une
SMN colo-rectale, T. O. Henderson et collaborateurs se sont
attachés à préciser quels étaient, parmi les survivants d'un cancer
pédiatrique, ceux à plus haut risque de développer un second cancer
digestif. Au total, 14 358 patients ayant présenté un premier
cancer avant 21 ans et ayant survécu plus de 5 ans ont été inclus
dans leur analyse. ils avaient, entre 1970 et 1986, étaient traités
pour une leucémie, un cancer du système nerveux central, une
maladie de Hodgkin ou un lymphome non hodgkinien, un neuroblastome,
un sarcome des tissus mous ou encore une tumeur de Wilms. L'
ensemble des données médico- sociales fut recueillie auprès des
patients, de leur famille ou de leur entourage ainsi que la
totalité des protocoles de soin du cancer initial, dont notamment
les champs précis et les doses de rayonnement et les types de CT.
Toutes les SMN digestives furent inclus jusqu'en novembre 2008.
Deux oncologues pédiatriques reprirent l'ensemble des données
en s'attachant à préciser plus particulièrement si le second cancer
était dans le champ, proche ou en dehors du champ d'irradiation.
L'incidence des SMN fut comparée à celle de la population globale
nord américaine.
Sur les 14 358 sujets de la cohorte initiale, 12 592 furent
effectivement inclus après avoir recueilli l'ensemble des données.
Au total, 802 SMN furent identifiées, dont 45 cancers digestifs
chez 45 patients, de survenue en moyenne 22,8 ans (5,5-30,2) après
le premier cancer. Il n' y avait, parmi les survivants, aucune
différence significative quant au sexe, à l'âge, aux antécédents
familiaux et au tabagisme entre ceux ayant développé un SMN et ceux
qui restèrent indemnes.
Plus de 80 % des 45 SMN digestives survinrent plus de 24 ans
après le cancer pédiatrique; leur localisation fut
préférentiellement colique, puis ano- rectale. Il s'agissait, pour
56 % d'entre eux, d'adénocarcinomes et ils furent responsables
directement du décès du patient dans 15 cas. Quatre-vingt sept pour
cent des patients avec SMN avaient été préalablement irradiés, le
second cancer survenant, dans 86 % des cas, dans le champ
d'irradiation.
Globalement, les survivants d'un cancer pédiatrique avaient un
risque 4,6 fois plus important de développer une SMN digestive et
ce risque était de 11 fois supérieur en cas d' irradiation
abdominale, notamment pour tumeur de Wilms ou maladie de Hodgkin.
Bien que moins élevé, le risque était encore de 2,4 chez les
survivants qui n' avaient pas été irradiés. De fait, des doses
fortes de procarbazine ou de sels de platine sont apparues comme
des facteurs de risque indépendants.
Cette large étude rétrospective confirme donc que les patients
ayant survécu à un cancer de l'enfance, et plus particulièrement à
une tumeur de Wilms, une maladie de Hodgkin, un lymphome non
hodgkinien, à un sarcome ou encore une tumeur du système nerveux
central, sont à très haut risque de développer une SMN digestive.
Le risque est très considérable lors d'une irradiation abdominale
antérieure mais encore notable après CT exclusive. La procarbazine
et les sels de platine constituent des facteurs de risque propres
de SMN survenant dans le champ d'irradiation, soulevant l'hypothèse
d' un effet potentialisateur de la CT sur le risque
carcinogénétique lié à la radiothérapie. Ces données confirment les
conclusions de travaux précédents, dont ceux de van den
Belt-Dusebout à propos du rôle du cis- platine et également ceux de
la cohorte britannique d'étude du suivi des cancers pédiatriques.
Ils rejoignent les données plus spécifiques recueillies par Bhatia
dans la maladie de Hodgkin de l'enfant.
Les auteurs reconnaissent toutefois plusieurs limites à leur
travail. Avant tout, malgré une recherche attentive, le nombre de
SMN retrouvés fut faible et une sous déclaration ne peut être
exclue. De ce fait, il fut impossible de mettre en avant le rôle
éventuel d'une même tendance génétique à la cancérogenèse, commune
à la tumeur initiale et à la SMN ultérieure, diminuant d' autant l'
effet propre des traitements. Enfin, seules les SMN suivant de plus
de 5 ans le premier cancer ont été incluses dans l'étude.
Ces données confirment que, dans l'appréciation du risque d'un
second cancer, les praticiens doivent prendre en compte non
seulement des antécédents d'irradiation abdomino-pelvienne, mais
également ceux de CT. En pratique, elles reprennent les
recommandations déjà établies de colonoscopie au minimum tous les 5
ans, débutant 10 ans après la radiothérapie et dés l' âge de
35 ans pour les survivants de cancer de l'enfance ayant été exposés
à plus de 30 Gy d'irradiation.
Dr Pierre Margent
Henderson TO et coll. : Secondary Gastrointestinal cancer in Childhood Cancer Survivors. A Cohort Study. Annals of Internal Medecine 2012 ; 156 ; 757-766.
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