Comme le serpent de mer, la question de l’euthanasie resurgit en
France périodiquement. Que ce soit à la faveur d’un fait divers
tragique, comme l’affaire Vincent Humbert, ou à l’occasion d’une
élection nationale comme cela a été le cas récemment. Et il faut
nous attendre à ce que le débat soit relancé dans les prochains
mois si le gouvernement décide de présenter aux parlementaires un
nouveau projet de loi sur la fin de vie comme peuvent le laisser
penser certaines déclarations du Président de la république lors de
la campagne.
Pour nous aider dans nos réflexions sur la légalisation
éventuelle de l’euthanasie ou du suicide assisté, il est utile,
loin des a priori religieux ou culturels, de nous pencher sur
l’expérience des pays ayant les premiers autorisé ces pratiques. Le
Lancet nous en donne l’opportunité en publiant une étude très
fouillée sur l’état des lieux aux Pays-Bas, l’un des très rares
pays (avec les deux autres membres du Benelux) qui depuis 2002
autorise à la fois l’euthanasie et le suicide assisté.
Bedgie Onwuteaka-Philipsen et coll. ont pu évaluer l’impact de
ce changement législatif majeur sur les pratiques des médecins
néerlandais en comparant les résultats d’enquêtes nationales
conduites avec des méthodologies très proches en 1990, 1995, 2001,
2005 et 2010. Ces études réalisées sur des échantillons
représentatifs des décès survenus aux Pays-Bas ont tenté de
déterminer par des questionnaires postaux adressés aux médecins des
sujets décédés les circonstances dans lesquelles la mort était
survenue (les taux de réponse ont oscillés entre 74 et 78 %). Pour
toutes ces enquêtes, le ministère de la justice néerlandais avait
garanti qu’aucun médecin ne pourrait être poursuivi sur la base des
informations transmises aux chercheurs, ce qui renforce la
crédibilité des réponses.
Les auteurs ont ainsi pu distinguer parmi les décès, ceux qui
avaient été l’aboutissement d’une décision médicale de fin de vie
sans demande explicite du patient (en contravention avec les lois
néerlandaises qu’elles soient anciennes ou nouvelles), ceux qui
avaient suivi une euthanasie ou un suicide assisté (légaux depuis
2002), ceux qui avaient été précédés par des traitements destinés à
atténuer les symptômes et les autres.
Pas de flambée d’euthanasie depuis la loi de
libéralisation
Le premier enseignement de ce travail est qu’il ne semble pas y
avoir eu d’inflation des euthanasies ou des suicides assistés
depuis l’entrée en vigueur de la loi. Ainsi le taux d’euthanasie
parmi les décès qui était de 2,6 % en 2001, alors que cette
pratique n’était pas autorisée, n’était que de 2,8 % en 2010. Dans
le même temps le pourcentage de suicides assistés est également
resté stable (0,1 % en 2010 comme en 2001). Ces résultats globaux
paraissent donc exclure des dérives et un élargissement incontrôlé
des « indications » de ces pratiques. Dans le détail, euthanasies
et suicides assistés ont concerné le même type de patients avant et
après la loi : préférentiellement les sujets de moins de 65 ans
(5,6 % des décès en 2010) et nettement plus souvent les malades
atteints de cancers évolués (7,6 % des morts en 2010) que les
sujets souffrant d’affections cardiovasculaires au stade terminal
(0,5 % des morts en 2010). Dans la majorité des cas, euthanasies et
suicides assistés ont été pratiqués par les médecins généralistes
en dehors du milieu hospitalier. Malgré l’obligation légale de
déclarer les euthanasies à des comités ad hoc, seuls 8 euthanasies
sur 10 pratiqués depuis la promulgation de la loi le sont
effectivement.
Un recours plus fréquent à des traitements palliatifs
Le second enseignement est que les décisions d’euthanasie prises
par les médecins sans demande explicite du malade sont devenues
exceptionnelles en 2010 (0,2 % contre 0,7 % en 2001).
Le troisième enseignement est que le renforcement des
traitements visant à soulager les symptômes survenant en fin de vie
(essentiellement par des opiacés et des benzodiazépines) est de
plus en plus souvent pratiqué par les médecins néerlandais (36,4 %
des décès en 2010 contre 20,1 % en 2001) et que ces modifications
de la prise en charge sont décidées après discussion avec le
patient dans un tiers des cas.
Pour tous ces chiffres, qui proviennent des déclarations des
médecins ayant eu en charge des sujets décédés, on ne peut bien sûr
éliminer des biais de déclaration (surtout pour les périodes ou
l’euthanasie n’était pas autorisée formellement). On doit également
souligner que l’acception des différents termes utilisés pour
qualifier les décisions de fin de vie (euthanasie, soulagement des
symptômes, sédation profonde continue) n’était pas
nécessairement la même pour les praticiens répondeurs et les
auteurs de l’étude. Ainsi, par exemple, 18 % de ce que les auteurs
considèrent comme répondant à la définition d’une euthanasie ne
sont qualifiés par les médecins concernés que de soulagements des
symptômes.
Malgré ces limites, inhérentes à toute étude sur un tel sujet,
il s’agit du travail le plus complet sur la fin de vie dans un pays
ayant légalisé l’euthanasie et le suicide assisté. Il devrait
éclairer le débat à venir dans notre pays et aider les
parlementaires dans leur difficile décision.
Dr Céline Dupin
Onwuteaka-Philipsen B et coll. : Trends in end-of-life practices before and after the enactment of the euthanasia law in the Netherlands from 1990 to 2010: a repeated cross-sectional survey. Lancet 2012; publication avancée en ligne le 11 juillet 2012 (doi:10.1016/S0140-6736(12)61034-4).
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