A l’exact opposé des principes de l’Evidence Based
Medicine se développe, venu de Hollande, le concept du «
gut feeling » (que l’on pourrait traduire au plus près par
« sentiment viscéral »). Recouvrant les éléments subjectifs
intervenant dans la prise de décision, « intuition », « impression
» ou encore « conviction », il s’applique principalement à la
pratique du médecin généraliste. Certains le considèrent comme un
outil à part entière dans le processus d’élaboration du diagnostic,
autant dans le sens d’une réassurance (« sentiment » positif) que
d’une alarme (« sentiment » négatif) et le concept fait depuis
quelques années l’objet de nombreux travaux. Il paraît en effet
important de comprendre la part prise par le « gut feeling » dans
le processus de la décision médicale et la valeur qui peut lui être
accordée.
Une équipe belge a cherché à apprécier ce que peut apporter de
plus, au cours de l’examen d’un enfant, l’intuition que l’enfant
présente une infection plus grave que ce que suggère l’examen
clinique objectif. Au total 3 890 enfants, âgés de 0 à 16 ans, et
amenés par leurs parents chez le médecin généraliste ont été
inclus. Ils présentaient un syndrome infectieux depuis moins de 5
jours. L’examen clinique concluait à une infection peu sévère chez
3 369 enfants. Six d’entre eux (0,2 %) ont pourtant été
hospitalisés les jours suivants pour une infection sévère. Il
apparaît que si les médecins consultés avaient écouté leur
intuition que « quelque chose n’allait pas », malgré un examen
clinique rassurant, 2 diagnostics d’infection sévère auraient été
posés plus rapidement, en provoquant toutefois 44 « fausses alertes
» (chiffre que les auteurs ne jugent pas « ingérable »).
Les auteurs ont comparé la spécificité de l’examen clinique et
du « gut feeling ». Ils en concluent que dans cette étude, le « gut
feeling » serait plus spécifique, quel que soit l’âge de l’enfant,
le diagnostic et l’expérience du médecin (98 % vs 92 %).
C’est l’inquiétude des parents qui semble finalement avoir eu le
plus d’influence pour faire naître l’intuition d’un problème plus
sérieux que ne le laissait apparaître l’examen clinique, mais aussi
l’apparence générale de l’enfant et dans une moindre mesure des
antécédents de convulsions, une perte de poids ou une respiration «
anormale ».
Les auteurs estiment que les praticiens devraient exploiter un
peu plus ce qu’ils considèrent comme un outil pour améliorer leur
démarche diagnostique, à la condition de réfléchir plus
spécifiquement à ce qui préside à l’élaboration de ces intuitions.
Un concept qui était probablement l’un des constituants de ce
fameux « sens clinique », qui paraît aujourd’hui un peu désuet,
relégué aux oubliettes par la consécration de l’Evidence Based
Medicine.
Dr Roseline Péluchon
Van den Bruel A. et coll. : Clinicians’ gut feeling about serious infections in children: observational study. BMJ 2012; 345 :e6144
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