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Dépistage des troubles psychiatriques dès 3 ans : étiquetage ou politique de l’émeu ?

Publié le 30/09/2012 Partager sur Twitter Partager sur Facebook Imprimer l'article Envoyer à un confrère Réagir à l'article Enregistrer dans ma bibliothèque Reduire Agrandir

On se souvient certainement de la controverse provoquée en France par un rapport de l’INSERM sur la question du dépistage précoce en pédopsychiatrie[1] (2005). Ce sujet sensible n’épargne nullement les antipodes, puisque The Australian and New Zealand Journal of Psychiatry lui consacre un débat, suscité par l’intention du gouvernement fédéral de promouvoir auprès des médecins généralistes une campagne de « dépistage précoce » (dès l’âge de 3 ans) « suivi par l’orientation vers des psychologues ou des pédopsychiatres lorsque cela paraîtra nécessaire. »

Pas vraiment une bonne idée

Le mensuel présente les opinions opposées de deux professionnels. Margot Prior (Université de Melbourne, Australie) estime que ce projet « n’est pas une aussi bonne idée » que certains le pensent, car la fiabilité de l’outil de dépistage proposé (Healthy Kids Check)[2] est inconnue, de même que « les risques d’étiqueter dès le plus jeune âge (prematurely labelling) des enfants comme porteurs d’un trouble. » Cet étiquetage est d’autant plus aléatoire (voire néfaste) que « les enfants se montrent très changeants à cet âge » (passant par exemple très vite de la joie à la tristesse, ou de l’excitation au calme) et qu’ils sont « très sensibles à leur environnement et surtout au comportement de leurs parents. »

Ce constat est d’autant plus important que « des chercheurs australiens (Barrett et coll., 1996 ; Sanders, 2008) ont montré que la stratégie consistant à traiter les parents » (d’enfants avec certains troubles psychiatriques) peut se révéler plus efficace que l’option du traitement réservé à l’enfant seul. Dans ce dépistage systématique des « bambins à problèmes », il semble aussi difficile de prévoir la proportion des « faux positifs » et des « faux négatifs », de sorte que cette prédiction précoce de troubles psychiatriques ultérieurs « est une entreprise douteuse », avec le risque supplémentaire de « gaspiller des ressources » (humaines et financières) sans aucune certitude de retour sur investissement, ni pour l’individu ni pour la société.

Mais peut-être un intérêt prédictif

    À l’inverse, John Toumbourou (Université Deakin, Geelong, Australie) pense que les risques d’un étiquetage indu sont en principe « bien connus » et qu’il n’est donc « pas inéluctable que les évaluations précoces des enfants suscitent une inflation des diagnostics psychiatriques ni des prescriptions médicamenteuses. » Mais l’exemple des troubles déficitaires de l’attention avec hyperactivité semble contredire cette appréciation optimiste, dans la mesure où les traitements ciblant les troubles de l’attention et l’hyperactivité ont augmenté en proportion des diagnostics formulés.

L’auteur s’efforce toutefois de rassurer les opposants à cette stratégie du dépistage précoce, en rappelant que, parmi les enfants diagnostiqués « avec une importante symptomatologie psychiatrique » dès l’âge de 3 ans (16 % d’entre étant des garçons et 26 % des filles), la majorité se révèle ensuite sans séquelle perceptible : loin d’être marqués irrémédiablement dans leur existence future, « seuls 5 % de ces jeunes conservent des troubles sévères (high-symptom trajectories) jusqu’à l’âge de 15 ans », alors que pour la plupart d’entre eux au contraire l’intensité de cette problématique diminue. L’auteur estime aussi que ces évaluations précoces auraient un « intérêt prédictif », des troubles du comportement vers l’âge de 3 ans pouvant augurer « une dépression à l’adolescence. » Il faudrait surtout dépister les « troubles des comportements physiques » (violence, pleurs, troubles du sommeil ou des conduites alimentaires), ceux des « émotions typiques » (colère, tristesse, peur), et de la « socialisation » (agressivité, retrait). Et ces évaluations seraient d’autant plus significatives que les constatations de « différents observateurs » (parents, professionnels de santé, travailleurs sociaux, enseignants) se révéleraient convergentes. Deux écueils opposés doivent ainsi être évités : un étiquetage abusif risquant de stigmatiser fâcheusement les intéressés, et une insouciante politique de l’autruche (ou plutôt de l’émeu, dans cette région du monde !) où l’on nierait purement et simplement tout problème précoce, susceptible d’anticiper parfois une réelle évolution psychopathologique.


[1] http://www.scienceshumaines.com/enfants-violents-depister-n-est-pas-reprimer_fr_22426.html
[2] http://www.health.gov.au/internet/main/publishing.nsf/content/Healthy_kids_check



Dr Alain Cohen


Prior M : Why screening and treating 3-year-olds for mental health problems is not such a good idea. Australian & New Zealand Journal of Psychiatry 2012 ; 46 : 700–701.
Toumbourou JW : Would a universal check of 3-year-olds prevent or create childhood mental health problems? Australian & New Zealand Journal of Psychiatry 2012 ; 46 : 703.



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