La Thrombocytémie Essentielle (TE) est le plus fréquent des
syndromes myéloprolifératifs chromosome Phi négatifs et est
caractérisée par une élévation du chiffre plaquettaire et par
ailleurs par un risque augmenté de manifestations hémorragiques ou
thrombotiques. Les thromboses touchent le territoire artériel et
veineux. Sur le long terme il existe un risque de transformation
vers la myélofibrose et la leucémie aiguë. Chez les patients à haut
risque vasculaire (dont l’âge est supérieur à 60 ans et/ou qui ont
présenté des accidents thrombotiques) les études cas /témoins ont
montré un risque thrombotique accru justifiant la prescription d'un
traitement cytoréducteur. Cependant les études rétrospectives ou
les résultats de ces essais n'ont pas montré d'association
statistique entre le chiffre des plaquettes et la survenue de
thrombose : la valeur cible du chiffre plaquettaire n'est donc pas
établie. Or depuis quelques années, et ceci est controversé, il est
suggéré que le chiffre des leucocytes lors du diagnostic pourrait
être corrélé au taux de survenue de thromboses.
Dans l'étude présente, la corrélation entre les valeurs des
paramètres sanguins (chiffre plaquettaire, chiffre leucocytaire,
taux d'hémoglobine) et la survenue de complications vasculaires
(hémorragie majeure ou accident thrombotique) a été analysée en se
référant à la cohorte de patients faisant partie du protocole
prospectif PT1 dont la description et les résultats ont déjà été
publiés (Harrison CN et al: N Engl J Med., 2005; 353: 33-45). Ce
protocole comportait trois groupes de patients. Le premier groupe
était formé par les patients à haut risque vasculaire randomisés
pour recevoir soit l’hydroxyurée, soit l’anagrélide toujours
associé au traitement par aspirine ; dans le groupe de risque
intermédiaire (malades de 40 à 60 ans sans accident vasculaire) les
sujets étaient randomisés pour recevoir soit l’aspirine seule, soit
associée à l’hydroxyurée. Et enfin le groupe de patients à faible
risque vasculaire (patients de moins de 40 ans sans antécédent
vasculaire) recevait un traitement par aspirine seule.
Pas de corrélation avec la numération formule sanguine au
moment du diagnostic
Cette cohorte réunissait donc 776 patients qui ont tous eu une
recherche de la mutation V617F sur la tyrosine kinase JAK2 et qui
ont été suivis en moyenne de façon prospective sur une durée
médiane de 36 mois (2-87). Les résultats présentés concernent 21
887 données d’hémogramme. Les études statistiques ont utilisé des
courbes de Cox semi paramétriques. Il a en effet été fait
l'hypothèse que la corrélation entre les paramètres sanguins et la
survenue de complications vasculaires n’était à priori pas
forcément linéaire et qu'il était ainsi difficile d'établir un
seuil à partir duquel ce type de complication surviendrait de façon
plus importante.
Globalement sur les 776 patients, 58 ont présenté au moins un
accident thrombotique et 31 une hémorragie majeure. Il n'a pas été
retrouvé de corrélation statistiquement significative entre le
chiffre plaquettaire, le chiffre leucocytaire et le taux
d’hémoglobine au diagnostic d’une part et la survenue de thrombose
d'autre part (respectivement p=0,4 ; p=0,6 et p=1,0). Il n'a pas
été retrouvé non plus de corrélation avec la survenue d'hémorragie
majeure (p=0,6 quel que soit le paramètre sanguin retenu). Enfin
ces paramètres, chiffre plaquettaire, chiffre leucocytaire et taux
d'hémoglobine n'étaient pas corrélés non plus à la survenue de
leucémie, de myélodysplasie ou de myélofibrose (respectivement p=
0,50, 0,9 et 0,8).
L’existence d’une corrélation statistique entre le chiffre
leucocytaire au diagnostic et la survenue de complications
vasculaires, corrélation qui avait pu être montrée dans des études
antérieures mais de façon controversée, n’est donc pas confirmée
ici.
Mais une association entre le risque de thrombose et le nombre
de leucocytes en cours de suivi
En ce qui concerne la relation possible entre les paramètres
sanguins pendant le suivi et la survenue des complications
vasculaires (survenues dans les 60 jours après la pratique de
l'hémogramme), il a été observé que le risque de thrombose à la
fois artérielles ou veineuses n'était pas significativement associé
au nombre de plaquettes durant le suivi (p= 0,4) ; par contre il a
été retrouvé une association significative entre le chiffre des
leucocytes (sans que l'on puisse établir de valeur seuil) au cours
du suivi et le risque de thrombose (p= 0,03). Enfin, aucune
association n’a été constatée entre la survenue de thromboses et le
taux d'hémoglobine (p=0,8). De façon intéressante le relation entre
le chiffre plaquettaire et le risque de survenue d'hémorragie
(p=0,0005) suivait une courbe en U. Ce dernier était ainsi
particulièrement augmenté en cas de thrombopénie ou en cas
d'hyperplaquettose supérieure à 450 G/L.
Au total les résultats de cette étude indiquent que le chiffre
plaquettaire au cours de la TE est corrélé avec un risque immédiat
d'hémorragie majeure mais non de complication thrombotique. De
façon tout à fait claire le risque de survenue d’hémorragies
majeures est plus faible lorsque le chiffre plaquettaire est dans
la zone normale, argument supplémentaire en faveur du traitement
cytoréducteur prescrit selon les recommandations énoncées plus
haut. Argument aussi pour essayer d’obtenir un chiffre plaquettaire
dans les valeurs normales. En outre cette étude montre une
association linéaire entre le chiffre leucocytaire durant le suivi
et la survenue de thrombose venant confirmer les données de
certaines études antérieures. Que l’objectif du traitement doive
être de normaliser le chiffre leucocytaire n’est cependant pas
établi : seules des études prospectives contrôlées pourraient
permettre de l’affirmer.
Dr Sylvia Bellucci
Campbell P et coll.: Correlation of blood counts with vascular complications in Essential Thrombocythemia: analysis of the prospective PT1 cohort.
Blood2012; 120: 1409-1411.
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