Projet contre projet : Ségolène Royal marque sa différence sur l’éthique

Alors que le second tour de l’élection présidentielle l’opposera à Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal semble résolument déterminée à marquer sa différence avec le candidat UMP. Dans l’interview que nous a accordée ce jeudi 26 avril  (en concertation avec la candidate), le Dr Jean-Marie le Guen en charge des questions de santé au Parti Socialiste, certaines des propositions du challenger UMP sont ainsi clairement épinglées et en particulier la mise en place d’une « franchise » laissée à la charge du patient. Si sur plusieurs questions, le porte-parole de la candidate semble préférer marquer sa volonté de rupture avec le gouvernement précédent et rappelle que certaines mesures à prendre doivent faire l’objet de concertations après évaluation, d’autres interrogations mettent à jour des positions plus tranchées et parfois inattendues. C’est ainsi que par la voix de Jean-Marie Le Guen, Ségolène Royal souligne la nécessité de revenir sur le « caractère exclusif du paiement à l’acte », tandis que face à des enjeux éthiques, elle n’exclue pas la légalisation très encadrée de la gestation pour autrui.

 

Souvent présenté comme le « spécialiste santé » du parti socialiste, Jean-Marie Le Guen est médecin et député de la neuvième circonscription de Paris. Participant à tous les débats concernant l’organisation des soins et la santé publique à l’Assemblée, il est notamment l’auteur d’une proposition de loi récente visant à la réduction des taux de graisses « trans » dans les aliments transformés.


JIM : Quelle est votre position sur le numerus clausus qui sanctionne la fin de la première année de médecine ?

Jean-Marie Le Guen : La question me semble plutôt être celle du contenu et de l’organisation des études médicales.

Un type d’épreuve qui mériterait d’évoluer

Car, le système repose non seulement sur une très forte sélection, mais aussi sur un type d’épreuve qui mériterait d’évoluer.

JIM : Pour des impératifs de santé publique (et notamment l’amélioration du dépistage de certains cancers) envisagez-vous une libéralisation de l’accès direct aux médecins spécialistes ?

Jean-Marie Le Guen : Il est certain que la réforme de 2004 ne fonctionne pas et doit être remise à plat, dans le but de redonner de la lisibilité au système : cette question relève d’une vraie démarche.

JIM : Concernant les honoraires des médecins libéraux, êtes-vous favorable à une homogénéisation totale des honoraires entre généralistes et spécialistes ? Dans l’affirmative, comment offrir une réelle reconnaissance pour les trois à quatre ans d’études consacrées à la spécialisation ?

Jean-Marie Le Guen : Le processus de  parité est engagé, compte tenu de la reconnaissance de la médecine générale comme une spécialité.

Le caractère exclusif du paiement à l’acte doit être dépassé

Mais on voit bien que le caractère exclusif du paiement à l’acte doit être progressivement dépassé en laissant place à des formules nouvelles, comme par exemple les forfaits. Cette évolution fera bien entendu l’objet d’une large concertation avec tous les partenaires concernés.

JIM : Quelles sont vos propositions quant à la revalorisation de la profession d’infirmière ?

Jean-Marie Le Guen : Il faut, comme pour tous les professions de santé, assurer la pleine reconnaissance de ce métier, quel qu’en soit le mode d’exercice. Ce n’est pas le cas aujourd’hui, malgré de multiples promesses. Ce chantier doit être ouvert, dans la transparence.

JIM : La maîtrise des dépenses de santé vous semble-t-elle possible ? Pensez-vous qu’il faille mettre en place une franchise laissée à la charge du patient ? Si oui, selon quelles modalités ?

Jean-Marie Le Guen : La franchise est techniquement inepte, comme l’indiquent les économistes, y compris les plus libéraux. Elle engendrerait surtout une grave régression sociale et sanitaire. C’est sans doute pourquoi M. Sarkozy n’a cessé de changer de définition en la matière.  

Non à la franchise, mais une réflexion doit s’engager sur les meilleurs modes de prise en charge

Dans l’ensemble, nous savons que les dépenses de santé sont appelées à augmenter : il faut donc réfléchir aux meilleurs modes de prise en charge, fondés sur le service médical rendu mais aussi, et d’abord, agir sur les recettes par une politique de croissance riche en emplois.

JIM : Pensez-vous qu’il soit nécessaire d’augmenter le nombre de médicaments non remboursés ou diminuer le taux de remboursement de certaines spécialités ? Etes-vous favorable au déremboursement des médicaments homéopathiques ?

Jean-Marie Le Guen : Je suis favorable, je le répète, à une évaluation scientifique rigoureuse du service médical rendu, mais il faut tenir compte aussi du point de vue du malade, trop souvent négligé ces dernières années. Au-delà, il faut rationaliser le circuit de décision en matière de médicament, aujourd’hui morcelé à l’extrême

JIM : Etes-vous favorable à une diminution de la durée des brevets sur certains médicaments, afin de favoriser l’accès aux traitements dans les pays pauvres ?

Jean-Marie Le Guen : Tout ce qui favorise la santé dans ces pays y compris, j’y insiste, la mise en place de véritables systèmes de soins primaires sans lesquels il ne peut y avoir de véritable observance des traitements, doit être tenté et la France doit être en tête du concert international sur ce plan.

La remise en cause des brevets n’est pas une solution durable

La protection des brevets est indispensable à la poursuite du progrès thérapeutique et leur remise en cause n’est pas une solution durable. Beaucoup peut être fait avec la palette déjà importante de médicaments génériques. Pour les produits encore brevetés, il faudrait déjà que les dispositions juridiques existantes soient appliquées puis évaluées.

JIM : Etes-vous favorable à des incitations à l’installation dans les régions « sous médicalisées » ou à des sanctions à l’encontre des médecins choisissant de s’installer dans des zones « sur médicalisées » ?

Jean-Marie Le Guen : Oui, il faut que nous expérimentions à grande échelle les meilleures pratiques en la matière, afin de pouvoir en tirer un bilan fiable.

JIM : Quelle est votre position sur les 35 heures à l’hôpital ?

Jean-Marie Le Guen : Elles ont provoqué des difficultés mais il ne faut pas, pour autant, céder à la démagogie, car certains secteurs rencontrent de réelles difficultés de recrutement : les personnels, largement mobilisés, n’aspirent pas, loin s’en faut, à travailler encore plus. Ils sont plutôt désireux de travailler mieux et dans de meilleures conditions.

JIM : Pensez-vous que la réforme hospitalière engagée par Jean-François Mattei doit aller à son terme ? Sur quel point en particulier, souhaitez-vous la modifier ? Quelle est notamment votre position sur la réorganisation des hôpitaux en pôles ?

Jean-Marie Le Guen : Comme souvent depuis 2002, ces réformes ont manqué de continuité et de moyens pratiques ; la seule « ligne » a consisté à étrangler financièrement les établissements au prétexte d’une course déraisonnable à la convergence tarifaire avec le secteur privé. En outre, la concertation s’est déroulée à une échelle des plus réduites. Ce n’est pas ma conception de la réforme et ce n’est pas ainsi que la modernisation pourra être conduite.

JIM : Etes-vous favorable à la fermeture des maternités réalisant moins de 300 accouchements par an ?

Jean-Marie Le Guen : Il existe désormais des normes de sécurité sanitaire qu’il faut respecter.

JIM : Envisagez-vous de mettre en place un programme de lutte contre les méfaits de l’alcoolisme comparable à celui mis en œuvre contre le tabac ? Envisagez-vous des mesures tendant à diminuer la consommation de vin ? Quelles mesures proposez-vous contre les ravages de l’alcoolisme passif (accidents de la route, du travail, désorganisation de la vie familiale…) ?

Jean-Marie Le Guen : L’éducation à la santé est la base de tout, et nous sommes globalement en retard sur ce plan, de même qu’en matière d’information.

Les textes actuels, s’ils ne sont pas contournés, semblent suffisants

Ainsi le plan « addiction » du ministère de la santé a-t-il été inaudible. Les textes me semblent suffisants, à condition de ne pas les contourner, comme l’a fait le candidat de l’UMP, au motif de défendre la consommation de vin.

JIM : Quelles mesures préconisez-vous pour améliorer la lutte contre l’obésité ?

Jean-Marie Le Guen : Ici encore, un double effort de sensibilisation, accompagné de moyens concertés, portant à la fois sur l’alimentation et le développement de l’activité physique, notamment à l’école, est urgent, en favorisant les messages positifs et non stigmatisants.

JIM : Etes-vous favorable à une dépénalisation du cannabis ? Proposez-vous des mesures pour améliorer la délivrance des produits de substitution à l’héroïne ?

Jean-Marie Le Guen : Ségolène Royal s’est déjà prononcée en défaveur de la dépénalisation du cannabis. Il faut néanmoins réformer la loi de 1970, afin que les usagers ne soient plus considérés comme des délinquants  et que les moyens de l’Etat soient déployés contre le trafic de stupéfiants.

JIM : Quelle est votre position en matière de recherche sur les cellules souches embryonnaires ?

Jean-Marie Le Guen : La loi Bioéthique doit être adaptée. Le compromis trouvé en 2006 autorise des recherches sur les cellules souches embryonnaires humaines, en contradiction avec la loi Bioéthique de 2004.

Achever la réflexion sur ces questions avant 2009

L'adaptation de la loi aux progrès très rapides des connaissances biologiques est un chantier à ouvrir de toute urgence pour aboutir au plus tard en 2009, car il faudra laisser du temps au débat sur des sujets aussi sensibles. D'autres voies scientifiques se sont ouvertes, comme l'utilisation des cellules souches adultes qui ne posent pas les mêmes difficultés éthiques et la transposition nucléaire, qui ne sont plus exclues par les missions parlementaires sous réserve d'un encadrement suffisant. C'est une fois de plus un investissement important dans la recherche scientifique qui permettra de surmonter les difficultés initiales. J'ai confiance dans la capacité de la France à retrouver sa place dans une recherche qui suscite d'immenses espoirs pour les malades.


JIM : Etes-vous favorable à un nouveau débat parlementaire sur l’euthanasie et à l’adoption d’une loi allant plus loin que la loi Léonetti ?

Jean-Marie Le Guen : J’ai indiqué que je n’étais pas hostile à un réexamen de la loi s’il se révélait nécessaire au vu de l’évaluation qui en sera faite.

JIM : Etes-vous favorable sous certaines conditions à l’autorisation des mères porteuses ?

Jean-Marie Le Guen : Je préfère le terme de gestation pour autrui, plus précis, c’est à dire le fait de porter et mettre au monde un enfant conçu avec les gamètes du couple qui élèvera l’enfant et dont la grossesse est impossible.

Une autorisation très encadrée ne semble pas inenvisageable

Cette pratique est autorisée dans de nombreux pays, par exemple au Royaume-Uni, et les études ne montrent pas de conséquences négatives pour les enfants qui en sont issus. Une autorisation très encadrée, sous le contrôle du juge, ne semble donc pas inenvisageable. Il ne faut à aucun prétexte prendre le risque de dérive commerciale dans l’utilisation du corps des femmes.

JIM : Pour finir, quelle différence par rapport à l'autre candidat voulez-vous mettre en avant vis-à-vis des professionnels de santé ?

Jean-Marie Le Guen : Je leur tiens le langage de la vérité et de l’estime. Le candidat de l’UMP se préoccupe des spécialistes les mieux rémunérés et propose d’aller encore plus loin dans le sens des dépassements tarifaires, tandis que les usagers, y compris les rmistes, se verraient de nouveau taxés, cette fois avec une franchise. Ségolène Royal a proposé un pacte de confiance aux professionnels de santé et a clairement indiqué son attachement d’une part, à un service public hospitalier fort, d’autre part à une médecine de première ligne digne d’un grand pays, fondée sur l’égalité d’accès aux soins.

 

Entretien réalisé par Aurélie Haroche

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