187 000 suicides en Inde : et moi et moi et moi ?

Selon une estimation de l’OMS de 2004, 84 % des suicides ont lieu dans des pays à revenus moyens ou faibles. Or, presque tout ce que nous savons sur le suicide vient de notre expérience quotidienne et de l’épidémiologie occidentale. On le sait, l’épidémiologie du suicide peut être radicalement différente d’un pays à l’autre, tant cette cause de mortalité est liée aux particularités locales médicales, religieuses, culturelles, sociales, économiques etc… On comprendra donc que la prévention du suicide dans le monde entier (responsable de 900 000 décès en 2012 selon l’OMS) passe nécessairement par l’analyse des données épidémiologiques mondiales, en particuliers celles issues des pays émergents.

En Inde, les estimations de l’OMS font état d’environ 170 000 décès annuels par suicide, bien plus que l’estimation proposée par le National Crime Records Bureau indien d’environ 135 000. Le suicide est considéré comme un crime en Inde, ce qui en plus de mettre le doute sur la fiabilité d’une telle estimation, nous donne une idée de la difficulté à mettre en place une politique de prévention efficace.

Un million de zones

Pour répondre au besoin de compréhension du suicide en Inde, Patel et coll. ont mené une étude épidémiologique d’envergure à l’échelle nationale, ce qui n’avait jamais été réalisé auparavant. Ils ont utilisé pour cela les données de la Million Death Study de 2001 à 2003. Cette étude (menée de 1993 à 2003) était basée sur le découpage de l’Inde en un million de zones. Parmi elles 6 671 zones (d’environ 1 000 habitants) ont été sélectionnées aléatoirement. A chaque décès survenant dans celles-ci les habitants recevaient à domicile la visite d’un investigateur chargé de rédiger une « autopsie verbale » d’environ 2 pages, dans la langue locale (en Inde, 37 langues différentes sont parlées par plus de 5 millions de personnes !), précisant entre autre la cause de la mort, le statut marital, l’emploi, la consommation d’alcool et le niveau d’éducation.  Ces documents ont ensuite été repris par 2 praticiens entraînés chargés de coder les données selon la Classification Internationale des Maladies.

Durant cette période il y a eu 95 335 décès, dont 2 684 par suicides (environ 3 % des décès survenant après 15 ans). Un total de 3 275 décès a été sélectionné au hasard pour être réévalué par une équipe indépendante. A l’issue de cette deuxième évaluation, l’attribution de la cause de la mort comme suicide avait une sensibilité de 82 % et une spécificité de 75 %. 

Les résultats obtenus de 2001 à 2003 ont été ensuite appliqués à l’estimation de la mortalité en Inde par les Nations Unies en 2010.

La fin du mythe de la veuve éplorée

Les auteurs ont ainsi estimé le nombre de suicides annuels en Inde à 187 000 en 2010 (115 000 hommes et 72 000 femmes), correspondant à 26,3 pour 100 000 hommes et 17,5 pour 100 000 femmes de plus de 15 ans. L’âge médian du suicide était de 34 ans pour les hommes et 25 ans pour les femmes, avec un pic dans la tranche d’âge 15-29 ans bien plus marqué parmi les femmes. Ces résultats font du suicide la deuxième cause de mortalité parmi les 15-29 ans dans les deux sexes en Inde en 2010 (respectivement 13 et 14 % des décès pour les hommes et les femmes, la première cause étant les accidents de la route pour les hommes et les complications liées à la maternité pour les femmes). Le risque cumulé de mourir par suicide au cours de la vie était de 1,3 % entre 15 et 80 ans.

La première méthode de suicide, loin devant la pendaison, était l’empoisonnement, principalement par des pesticides organophosphorés, et ce pour les 2 sexes (49 % des suicides des hommes et 44 % des suicides des femmes). A noter la part importante des suicides par brûlure parmi les femmes (15 % contre 4 % parmi les hommes). Les suicides étaient 2 fois plus fréquents en zone rurale et étaient très variables en fonction des états indiens, avec une prédominance nette pour ceux du sud, qui cumulent respectivement chez les hommes et les femmes 42 % et 40 % des suicides, et ne représentent que 22 % de la population totale du pays.

Des résultats encore plus étonnants sont obtenus dans une étude cas-témoins (les témoins étant représentés par les décès de toute autre cause que le suicide) ajustée pour l’âge et les autres facteurs de risque. Un niveau d’éducation élevé était associé à un risque plus élevé de mortalité par suicide (Odds ratio [OR] : 1,43, Intervalle de confiance à 95 % [IC95] : 1,1 à 1,8 chez les hommes, et 1,90 chez les femmes  IC95 1,4 à 2,6). Le fait, pour les femmes, d’être veuve, divorcée ou séparée, était un facteur protecteur (OR: 0,64 ; IC95 : 0,4 à 0,9). Pour les hommes, la consommation d’alcool était associé à un risque accru (OR : 1,84 ; IC95 : 1,6 à 2,2) ainsi que le fait d'être cultivateur (OR : 1,3 ; IC95 : 1,1 à 1,6).

Limiter l’accès aux pesticides

Cette étude présente certaines limites inhérentes aux études cas-témoins (en particulier un biais de mémorisation), accrues par le fait que les enquêteurs étaient généralement connus des foyers visités (ils ont visité les zones tous les 6 mois de 1993 à 2003), ce qui pourrait être la cause d’une sous-estimation globale du nombre de suicides en Inde. Il faut également souligner qu’il peut être parfois difficile de différencier a posteriori sur un simple interrogatoire un suicide d’un assassinat (notamment en ce qui concerne les suicides par brûlures, qui pourraient être pour certains des « crimes de dot ».

Ces résultats mettent cependant en évidence d’importantes différences avec le monde occidental. Le ratio homme/femme de 1,5 (contre 3 dans les pays à haut revenu), l’utilisation massive des pesticides, le risque accru parmi les populations à haut niveau d’éducation, et à l’inverse plus faible chez les femmes séparées ou veuves nous rappellent que nous ne devons pas appliquer nos représentations du suicide aux populations du monde entier. Mieux comprendre ces données, en particulier l’importante variation géographique, est un enjeu important de l’épidémiologie du suicide en Inde. Mais cette enquête permet déjà de suggérer quelques mesures de prévention qui, à court terme, sans même rentrer dans l’analyse de la structure de la société indienne si différente de la nôtre, pourraient être efficace : la limitation de l’accès à des pesticides létaux, une politique active contre l’alcoolisme, un meilleur accès aux soins psychiatriques.

Alexandre Haroche

Référence
Patel V et coll. : Suicide mortality in India: a nationally representative survey. Lancet, 2012; 379: 2343-51

Copyright © http://www.jim.fr

Réagir

Vos réactions

Soyez le premier à réagir !

Les réactions aux articles sont réservées aux professionnels de santé inscrits
Elles ne seront publiées sur le site qu’après modération par la rédaction (avec un délai de quelques heures à 48 heures). Sauf exception, les réactions sont publiées avec la signature de leur auteur.

Réagir à cet article