Paris, le jeudi 11 mars 2010 – A Rome, le 18 novembre
dernier, l’issue du sommet de l’Organisation des nations unies pour
l’alimentation et l’agriculture (FAO) décevait tous ceux qui
fondaient leurs espoirs dans cette nouvelle réunion dédiée à la
lutte contre la faim dans le monde. La rencontre, privée de la
présence des grands responsables politiques de la planète, ne
s’acheva en effet que sur une déclaration de principe, ne déclinant
ni objectif, ni calendrier. L’urgence demeure pourtant à l’heure où
le nombre de personnes souffrant de la faim atteint désormais près
d’un milliard. Avec Stéphane Doyon, responsable d’un programme
dédié à la nutrition au sein de l’organisation Médecins sans
frontière (MSF), nous revenons sur les attentes des équipes qui
prennent en charge la malnutrition infantile, mais aussi sur les
nouveaux outils dont elles disposent pour offrir de meilleures
chances de survie aux dizaines de millions d’enfants qui à travers
le monde ne reçoivent pas une alimentation suffisante et adaptée.
Il évoque notamment pour nous la révolution permise par les
produits prêts à l’emploi (RUTF, Ready-to-Use Therapeutic Food),
avant de souligner la nécessité de proposer une aide alimentaire
adaptée aux plus jeunes. Aujourd’hui, les produits reçus dans les
pays touchés par la malnutrition se composent en effet encore trop
souvent de bouillie de maïs,
de blé ou de soja, qui ne satisfont nullement les besoins
d’enfants en pleine croissance.
JIM : Quel bilan l'organisation MSF tire-t-elle du denier
sommet sur la sécurité alimentaire ?
Stéphane Doyon, chargé du dossier nutrition pour la Campagne
d'Accès aux Médicaments Essentiels (CAME) de MSF : Pour nous,
c’était un non événement. En effet, l’ensemble des mesures prises
dans le cadre de ce sommet l’avait en réalité déjà été. Il n’y a eu
aucune mesure concrète nouvelle et l’on semble s’être contenté
d’effets d’annonce. On peut en outre déplorer l’absence de
responsables publics pouvant exercer une véritable influence, tels
les représentants des pays membres de l’OCDE à l’exception du
Président Berlusconi, le sommet se déroulant en Italie.
JIM : Aujourd’hui, sur combien de sites distribuez-vous la
pâte nutritive, Plumpy Nut et avec quels résultats ?
Stéphane Doyon : Dans un grand nombre de pays où MSF
intervient, on retrouve des situations de malnutrition. Dans
beaucoup d’entre eux, des programmes s’appuyant sur l’utilisation
de pâtes nutritives thérapeutiques ont été mis en place. Ainsi, en
2008, nous avons pris en charge 150 000 jeunes patients souffrant
de malnutrition sévère et 300 000 enfants au total, ceci dans 27
pays sur un total d’environ 70 états d’intervention. Tous les
enfants présentant une forme sévère ont reçu des sachets de pâtes
nutritives, ainsi qu’une bonne partie des enfants atteints de forme
modérée.
Une prise en charge ambulatoire mieux acceptée socialement
L’apport de ces rations nutritionnelles prêtes à l’emploi marque
une évolution importante en termes de traitement et de prise en
charge. Elles sont en effet facilement dispensables et permettent
de limiter les hospitalisations, qui ne sont désormais plus
réservées qu’aux cas présentant des complications. Or, huit enfants
dénutris sur dix ne présentent aucune autre pathologie. On peut
donc, grâce à des outils tels que ces pâtes nutritives prêtes à
l’emploi, proposer une prise en charge en ambulatoire et les
familles acceptent cette aide bien plus facilement. Socialement,
c’est en effet une solution beaucoup plus simple. Par exemple, les
mères n’ont plus besoin de quitter la maison et les autres membres
de la famille pour conduire leur enfant à l’hôpital et
l’accompagner durant tout le temps d’une hospitalisation. On
obtient ainsi de très bons résultats, confirmant l’efficacité de
cette pratique. D’ailleurs, l’utilisation des pâtes nutritives
prêtes à l’emploi pour la prise en charge de la malnutrition aiguë
sévère est désormais le protocole recommandé par l’Organisation
mondiale de la Santé, le Programme Alimentaire mondial et
l’UNICEF.
JIM : Selon vous quelle autre méthode permettrait d’avoir un
réel impact sur la diminution de la malnutrition dans le monde
?
Stéphane Doyon : Les limites des traitements de la
malnutrition infantile s’observent face aux formes les plus
sévères. Il apparaît donc essentiel de ne pas attendre que les
enfants soient atteints d’une forme sévère pour agir. Plusieurs
évolutions récentes sont en la matière à signaler.
De nouveaux critères anthropométriques
Ainsi, récemment, les critères de diagnostic ont évolué.
Désormais, on considère qu’un enfant souffre de malnutrition sévère
sur des critères anthropométriques comme par exemple lorsque le
périmètre brachial, calculé grâce à un bracelet gradué et coloré
(le MUAC, Mid Upper Arm Circumference) est inférieur à 115 mm.
Avant ce critère était de 110 mm, ce qui était assez restrictif et
générait une prise en charge tardive, à un stade de détérioration
de l’enfant fortement avancé et plus difficile à récupérer.
Evolution des approches
Un autre levier d’action semble concerner la qualité des
aliments distribués dans le cadre de l’aide alimentaire. En effet,
le problème de la malnutrition infantile est très concentré chez
les enfants de moins de 2/3 ans. Or, la majeure partie des denrées
proposées dans le cadre de l’aide alimentaire ne répond pas aux
besoins nutritionnels de ces jeunes enfants.
Enfin, il existe également, on le sait, un arsenal de mesures
sociales contribuant à lutter contre la malnutrition infantile.
Dans ce domaine, on assiste à une évolution des approches. Jusqu’à
très récemment était principalement développée une approche axée
sur le développement, centrée sur l’importance de renforcer
l’agriculture et l’éducation. On considérait ainsi agir sur le long
terme, on estimait qu’il s’agissait d’un investissement durable,
alors que l’assistance était assimilée à une dépense, à une vision
à court terme. Aujourd’hui, on est en train de revenir sur cette
conception en se concentrant sur le problème crucial de l’accès à
l’alimentation. Les programmes développés en Amérique latine sont à
ce titre très intéressants. Ils associent à des programmes de
distribution, mettant notamment l’accent sur des compléments
spécifiques adaptés aux jeunes enfants, des mesures d’éducation, de
soins et une aide financière. Ces dispositifs permettent d’obtenir
de bons résultats.
Propos recueillis par Aurélie Haroche
Copyright © http://www.jim.fr