Comment parler de l’électrosensibilité ?

Paris, le jeudi 16 février 2012 – Monde invisible, répondant à des règles complexes et difficiles à maîtriser, les ondes électromagnétiques engendrent naturellement interrogations et inquiétudes. Depuis l’invention de la radio diffusée par ses hautes fréquences, la généralisation du micro-ondes et plus encore l’avènement du portable et du wi-fi, beaucoup s’interrogent sur la nocivité potentielle des ondes qui nous entourent. Heureusement, à ce jour, aucune étude biophysique ou clinique n’a pu démontrer la plausibilité  ou l’existence d’un tel risque. Cependant, certains patients rapportant des troubles très variés (cinquante-cinq symptômes différents ont été recensés par l’étude d’Irvine, 2005 !) sont convaincus que leurs maux (érythème, picotements, sensations de brûlure, fatigue, lassitude, céphalées, vertiges…) sont liés à l’exposition aux champs électromagnétiques (CEM). Pourtant, les études menées à ce jour et notamment les essais de provocation en double aveugle n’ont pas pu confirmer l’existence d’un lien entre CEM et symptômes. Les travaux de ce type ont été très nombreux : le docteur Lynda Benfesa-Colas du service de pathologie professionnelle du groupe hospitalier Cochin (Paris) en a répertorié quarante-six ayant porté sur 1 175 volontaires. Certains de ces travaux ont pu mettre en évidence que des expositions simulées et des expositions réelles entraînaient chez les patients la survenue des mêmes symptômes, ce qui concourt très fortement à l’hypothèse d’un effet nocebo en dépit des limites que l’on ne peut nier à ce type d’études, comme l’a noté le professeur De Sèze.

Une étude d’une envergure inédite…

Néanmoins, la souffrance réelle des patients ne peut être niée, comme l’ont observé l’ensemble des spécialistes venus évoquer cette question des syndromes d’intolérance aux CEM, ce mardi 14 février à l’invitation de trois facultés de médecine parisiennes organisant un diplôme inter universitaire dédié à la santé et à l’environnement. Or, aujourd’hui, semblent s’être installés entre les patients et les praticiens un véritable malaise, une profonde incompréhension, liés à la sensation des premiers d’une absence de reconnaissance de leurs troubles par les seconds.

Dans ce cadre, l’étude présentée par le docteur Lynda Benfesa-Colas pourrait contribuer à renouer ce dialogue entre malades et patients. De grande envergure, ce programme hospitalier de recherche clinique (PHRC) est une étude multicentrique prospective non randomisée qui doit permettre de disposer d’une meilleure caractérisation des symptômes et d’évaluer l’efficacité d’une prise en charge individualisée des patients. Elle s’appuie sur la mise en place de consultations spécialisées, accueillies dans vingt-quatre des trente-deux centres du réseau national de vigilance et de prévention des pathologies professionnelles (RNV3P). Le protocole s’articulera autour de cinq consultations, dont la première doit permettre un recensement très précis des symptômes évoqués par le patient. Un dosimètre lui sera également remis afin qu’il puisse effectuer pendant une semaine des mesures des ondes auxquelles il est « exposé » dans sa vie quotidienne. Le recrutement se fera sur la base du volontariat (à raison d’une cinquantaine de patients par an) sur des critères larges (les patients prenant rendez-vous pour « électro hypersensibilité » seront réputés éligibles). Une prise en charge individualisée sera proposée aux patients. Le suivi s’étalera sur une période de quatorze mois.

… mais critiquée par avance

Cette étude qui témoigne clairement d’une volonté de dialogue avec les patients et qui devrait notamment contribuer à améliorer l’accès aux soins de ces malades qui connaissent souvent une grande « errance » médicale, selon l’expression du professeur Dominique Choudat (chef du service de pathologie professionnelle du groupe Cochin qui conduira l’étude) a été l’objet de nombreuses critiques de la part des représentants très actifs des électrosensibles présents lors du séminaire. Avant même que le protocole ne débute, ces derniers ont en effet suggéré qu’ils remettraient en doute ses résultats. Sans la violence lisible dans certains communiqués de presse (où les spécialistes qui concluent à l’absence de nocivité des champs électromagnétiques sont traités de « négationnistes ») les patients présents lors du dévoilement du protocole ont fait part de leurs réticences. Ils ont notamment affirmé qu’un seul dosimètre ne permettra pas de prendre la réelle mesure de l’ensemble des champs électromagnétiques et électriques susceptibles de provoquer leurs troubles. A leur sens, par ailleurs, l’étude est focalisée sur certains types de fréquence. Des arguments qui ne sont pas restés sans résonance chez les organisateurs de l’étude qui ont cependant rappelé l’impossibilité de se concentrer sur tous les types de fréquence et d’équiper les patients de deux dosimètres (quand l’utilisation d’un seul n’est déjà pas toujours optimale). Les critiques des patients ne s’arrêtaient cependant pas à ces seuls éléments. Pour eux, l’étude n’est menée que pour valider le traitement par la thérapie cognitivo-comportementale (ce qui n’est pas exact si l’on se réfère au protocole présenté) : or beaucoup des patients dénient toute dimension psychologique à leur maladie. Enfin, une voix s’est élevée pour suspecter un conflit d’intérêt qui lierait l’Assistance publique des hôpitaux de Paris à EDF ! Ces critiques formulées en amont de la réalisation de l'étude témoignent des crispations qui entourent ce sujet et révèlent les difficultés auxquelles doivent faire face les praticiens dans la prise en charge.

« L'électrosensibilité n'est-elle pas un avatar moderne de la possession démoniaque ? »

On notera, a contrario, que de la salle s’est élevée une interrogation totalement à contre courant : ouvrir des consultations spécifiquement dédiées à l’électrosensibilité ne risque-t-il pas d'être totalement contre productif  en confortant les patients dans l’idée qu’il existe bien des trouble associés aux ondes électromagnétiques ? N’est-ce pas une façon particulière (voire inédite) de prendre en considération ce qui relève très probablement d’une pathologie psychiatrique ? « Pour utiliser une comparaison historique (et audacieuse), l'électrosensibilité n'est-elle pas un avatar moderne de la possession démoniaque et l'ouverture de consultations spécifiques au cours desquelles on tente de mesurer les ondes néfastes n'est-elle pas une réponse à cette pathologie mentale du même ordre que l'utilisation de l'exorcisme pour combattre les possessions démoniaques » se demande, non sans provocation, ce praticien à l’issue des débats.

Mieux comprendre les mécanismes psychologiques en jeu

Si cette question n’a pu être tranchée, il est certain que des études supplémentaires apparaissent nécessaires pour approfondir les mécanismes psychologiques en jeu, comme l’a souligné le psychiatre Mirabel-Sarron, directrice de l’Unité fonctionnelle de psychothérapie à l’hôpital Sainte-Anne. Elle regrette en effet entre autres l’absence d’études rigoureusement menées concernant les comorbidités psychiatriques.

Enfin, cette réunion sur les champs éléctromagnétiques a permis de confirmer que le sujet touche à des sphères non strictement médicales. Les « croyances » ici en jeu (qui renvoient à des mécanismes très anciens) sont à cet égard un sujet d’étude passionnant comme l’a laissé entrevoir le sociologue Gérald Bronner de l’université de Strasbourg.

Croyances que le discours des médias pourrait (hélas) avoir tendance trop souvent à conforter.

Aurélie Haroche

Référence
Séminaire sur l’intolérance aux champs électromagnétiques, 14 février 2012

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