Au-delà de cette limite votre sperme n'est plus valable

Paris, le mardi 13 mars 2012 – Drôle de monde ! La semaine dernière, la lecture de la presse suisse nous révélait qu’une femme de 66 ans venait de donner naissance à des jumeaux. Hier, le journal du dimanche évoquait le cas d’un homme français de 66 ans s’étant vu refuser par l’Agence de biomédecine le droit de disposer des paillettes de son sperme congelé il y a plusieurs années en vue de réaliser un projet parental avec sa compagne âgée aujourd’hui de 40 ans. Le télescopage de ces deux histoires révèle comment le développement de l’Assistance médicale à la procréation (AMP) ces trente dernières années a complètement modifié notre rapport à la reproduction et en a éloigné les représentations traditionnelles, marquées schématiquement par des femmes à la fécondité limitée dans le temps et des hommes pouvant se reproduire jusqu'à leur mort.

Pas de bébé en Espagne

Au-delà de ces réflexions pseudo naturalistes, l’affaire relance le débat sur l’opportunité de limiter pour les hommes l’accès à l’AMP au delà d'un certain âge. Concernant les faits, si des précisions manquent, on retiendra qu’Henry, âgé de 66 ans aujourd’hui souhaitait pouvoir utiliser des paillettes de son propre sperme congelé il y a plusieurs années (pour des raisons que l’on ignore) afin de pouvoir faire réaliser, en Espagne, une fécondation grâce à un don d’ovocyte. En effet, sa compagne, actuellement âgée de 40 ans, souffre d’insuffisance ovarienne. Aussi après trois échecs de grossesse, le Professeur François Olivennes leur a conseillé de recourir à un don d’ovocytes et d’utiliser le sperme d’antan d’Henry, celui d’aujourd’hui se révélant moins performant. Le couple se satisfait de cette solution et envisage de se déplacer en Espagne pour bénéficier d'un don d’ovocyte car les délais d’attente y sont bien moins longs qu’en France. Pour ce faire, il devait cependant bénéficier de l’autorisation « d’exporter » les paillettes de sperme. Autorisation qui leur a été refusée il y a quelques mois par l’Agence de biomédecine. « Le nombre de fausses couches augmente avec l’âge du père, et le taux de réussite s’effondre après 60 ans. Je peux considérer, en fonction du dossier, que l’âge est trop élevé » explique la directrice de l’agence, Emmanuelle Prada-Bordenave citée par le JDD. Face à ce refus, le couple a décidé de renoncer à ses voies de recours et se rendra bientôt en Espagne pour bénéficier d’un don d’embryon.

Abus de pouvoir

Si les différents attendus qui ont motivé la fin de non recevoir de l’Agence ne sont pas tous élucidés, la décision est néanmoins aujourd’hui très commentée. Les réactions sont d’autant plus nombreuses que rien dans la loi n’imposait un tel refus : en effet en France, il est précisé que l’AMP est accessible aux couples en « âge de procréer »… soit en théorie pour les hommes, tout au long de leur vie. Aussi, pour François Olivennes interviewé ce lundi 12 mars dans le journal de France 2 sommes nous en présence d’un « abus de pouvoir ». Même analyse du côté de Véronique Fournier, directrice du Centre d’éthique clinique de l’hôpital Cochin, interrogée par le JDD. « Je vois trois arguments implicites : l’intérêt de l’enfant, le maintien de l’ordre social et l’idée qu’il n’y a pas de « droit à l’enfant ». Le problème, c’est qu’on peut brandir l’intérêt de l’enfant pour couvrir n’importe quelle position morale (…). Qui sommes nous pour rentrer dans leur projet. On n’interdit à aucun homme de 60 ans de se reproduire naturellement, et on ne détruit pas les gamètes congelés au-delà de cet âge ! ».

Le bon âge pour ne plus être père ?

Pas sûr cependant que ces positions soient partagées par l’ensemble des spécialistes. Dans les faits, si la loi se montre discrète, dans la majorité des cas, les équipes d’AMP refusent les pères de plus de 60 ans. Cependant des exceptions existent, certains centres se montrent plus tolérants, accueillant des papas fringants de 70 ans, voire exceptionnellement de 80 ans. Des différences qui semblent plaider en faveur d’une réglementation plus précise . « Cela exclurait des couples mais réduirait les inégalités » estime le professeur Luis Bujan président de la Fédération des Centres d’étude et de conservation des œufs et du sperme humains (CECOS), cité par le JDD. Et quelle serait cette limite d’âge ? Le chiffre de 60 ans est souvent retenu. Cependant, une enquête réalisée en 2010 auprès de 600 spécialistes avaient révélé que 80 % des praticiens souhaitaient que soit imposée une limite d’âge d’accès à l’AMP pour les hommes… et fixaient en moyenne celle-ci à 53,19 ans !

Un bébé quand je veux (pas si sûr !)

Les arguments des partisans d’une telle restriction  mettent notamment en avant les résultats de plusieurs études scientifiques, évoquant d’une part d’éventuels risques associés de pathologies psychiatriques chez l’enfant avec l’élévation de l’âge paternel et d’autre part surtout une augmentation du nombre de fausses couches. Une enquête menée par le centre d’aide médicale à la procréation Eylau à Paris, présentée en juillet 2008, avait en effet révélé que le taux de fausse couche atteignait 35 % lorsque le père dépassait les 40 ans, contre 10 à 15 % pour un papa de moins de trente ans. De même, le taux de grossesse après FIV s’établissait à 13,4 % à 40 ans et 10,9 % à 44 ans.

Ils se marièrent vieux et eurent quand même beaucoup d’enfants

L’impact de ces arguments médicaux peut cependant être nuancé en rappelant que le fait même de devoir recourir à l’AMP suppose d’être confronté à des échecs, dont les couples ont souvent bien conscience et qu’ils choisissent d’accepter. Dès lors l’opposition des praticiens relève sans doute plus certainement de présupposés sociétaux. Est-il souhaitable qu’un jeune enfant soit élevé par un père dont l’état de santé risque de se dégrader avant la fin de son adolescence, voire de mourir ? Pour le docteur Joëlle Belaisch-Allart, interrogé sur ce sujet par le site Slate.fr en 2010, il n’existe pas face à ces interrogations de « bonne réponse. Sans aller vers une généralisation abusive (…) on peut retenir que s’il y a un âge biologique et social pour être mère, certains des arguments sont également valables contre les paternités tardives ». De son côté, Véronique Fournier à propos du cas présenté aujourd’hui observe : « Ce refus trahit une vision conservatrice et figée », à l’heure de la multiplication des remariages et de l’allongement de la durée de la vie.

Aurélie Haroche

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