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A qui appartient le corps des femmes enceintes ?

Publié le 03/07/2012 Partager sur Twitter Partager sur Facebook Imprimer l'article Envoyer à un confrère Enregistrer dans ma bibliothèque Reduire Agrandir

Tallahassee, le mardi 3 juillet 2012 – Le droit des patients de refuser tout traitement médical ou chirurgical a été clairement établi aux Etats-Unis par le Patient Self-Determination Act qui s’applique depuis 1991 et qui suppose que toute hospitalisation doit s’accompagner d’un rappel au malade de son droit de s’opposer aux soins mis en œuvre. Comme l’observait le philosophe Suzanne Rameix spécialiste de l’éthique médicale dans une réflexion publiée par le Centre national de documentation pédagogique (CNDP), cette « représentation jurido-politique de l’autodétermination se double d’une certaine conception juridique du corps. En effet, dans la philosophie politique britannique, la propriété du corps est un droit individuel fondamental (…). Cette propriété du corps fonde, outre-atlantique, la validité des testaments de vie (…), comme la possibilité de vendre son sang, son sperme ou ses ovocytes, ou d’être mère porteuse ».

Résidence surveillée à l’hôpital

Cette conception a d’autres implications rappelées récemment dans le New England Journal of Medicine par le docteur Julie Cantor qui enseigne entre autres l’éthique médicale à l’Université de Californie. « Les citoyens n’ont aucune obligation légale d’utiliser leur corps pour sauver quelqu’un, même les parents n’ont pas de telle obligation envers leurs enfants ». Une liberté dont pourraient cependant ne pas jouir si facilement les femmes enceintes. C’est une affaire récemment survenue au Tallahassee Memorial Hospital (TMH) qui a inspiré cette réflexion à Julie Cantor. Elle concernait une femme enceinte, Samantha Burton, ayant rompu les membranes à 25 semaines de grossesse. Pour préserver l’enfant, l’obstétricien a recommandé un alitement complet. Celui-ci a cependant été refusé par Samantha Burton souhaitant retrouver ses deux enfants aînés. Pour l’empêcher de quitter l’hôpital contre l’avis de l’équipe médicale, le TMH a entamé une procédure d’urgence contre la jeune femme. Très rapidement, la cour s’est prononcée en donnant droit à tous les professionnels de l’établissement de mettre en œuvre l’ensemble des soins nécessaires à la survie et à la santé de l’enfant. Samantha Burton ainsi condamnée à demeurer sous la bonne garde des professionnels du TMH perdra cependant son bébé quelques jours plus tard.

Des obstétriciens majoritairement favorables à l’intervention de la justice

De telles interventions des tribunaux, difficilement concevables en France, ne seraient pas exceptionnelles. Ainsi, pour l’année 2003, neuf cas de « soins contraints par la justice » avaient été recensés par une étude menée par les chefs de service de médecine fœtale. Par ailleurs, une enquête réalisée en 2007 auprès de 229 obstétriciens et de 126 avocats spécialistes de question de santé avaient révélé que 51 % étaient favorables au recours à la justice pour contraindre une femme à consentir à une césarienne.

« Pourquoi la grossesse diminuerait-elle le droit d’une femme adulte à refuser les soins ? »

Or, tant ces décisions que cette adhésion majoritaire des praticiens à la possibilité de faire intervenir la justice, posent de nombreuses questions quant aux droits des femmes lorsqu’elles sont enceintes. Tout d’abord Julie Cantor remarque que les droits de la défense paraissent quelque peu bafoués par ce type de procédure (impossibilité pour les patientes de bénéficier d’un conseil, conflit d’intérêt des juristes hospitaliers appelés à jouer le rôle de procureur de l’état). Mais surtout, Julie Cantor souligne que ces interventions de la justice témoignent d’une dévalorisation du statut de la femme lorsqu’elle est enceinte. « Pourquoi la grossesse diminuerait-elle le droit d’une femme adulte à refuser les soins ? » s’interroge-t-elle. Elle estime par ailleurs que ces traitements contraints minimisent les risques inhérents à la santé de la mère. « Les soins forcés (…) renforcent l’inégalité entre les sexes (…) et ferment les yeux sur une tradition de coercition » observe-t-elle.

Poursuivre les femmes en cas de complication lorsqu’elles auront refusé un traitement ?

Avant elle, les cours suprêmes de divers états s’étaient exprimées sur les dérives induites par de telles décisions. « Au nom de la protection de la santé du fœtus, on fait naître une série de questions troublantes » ont ainsi remarqué les juges de la cour suprême de Floride. « Peut-on en effet sous l’égide d’une logique similaire interdire aux femmes enceintes de fumer et de boire de l’alcool. Pourra-t-on poursuivre les femmes en cas de complication lorsqu’elles auront rejeté les soins médicaux ? Doit-on les enfermer jusqu’à la délivrance ? » énumère Julie Cantor, marquant bien par ces différentes interrogations le danger d’une conception inspirée par la seule défense de l’enfant à naître. En France, cependant, si cette réflexion n’est pas soulevée ce n’est pas uniquement parce que la notion « d’enfant à naître » est appréciée très différemment mais aussi parce qu’il est plus difficile d’imaginer une future mère s’opposer aux prescriptions de son praticien.



Aurélie Haroche


Julie Cantor : "Court Ordered Case : A complication of Pregnancy to avoid", NEJM, 14 juin 2012



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