Paris, le jeudi 20 septembre 2012 – La culture d’organismes
génétiquement modifiés (OGM) est très restreinte en Europe : deux
légumes de ce type sont en effet autorisés, le maïs MON810 et la
pomme de terre Amflora. Par ailleurs, plusieurs pays (dont la
France) appliquent une « clause de sauvegarde » visant à
empêcher la production de ces deux OGM sur leur territoire, dont la
France. Au nom du principe de précaution, l’Europe et en son sein
plus particulièrement la France, tendent en effet le plus possible
à écarter les OGM de nos assiettes.
Une opinion publique très hostile
Il faut dire que beaucoup, au sein de la classe politique, mais
également parmi les scientifiques, ont conforté les inquiétudes de
l’opinion publique, déjà encline à refuser « naturellement
» ce type de « progrès », l’incitant plus que jamais à
rejeter les OGM. Le professeur de biologie moléculaire et chercheur
à l’Institut de biologie fondamentale et appliquée de l’université
de Caen, Gilles-Eric Séralini compte parmi ceux-là. Depuis de
nombreuses années, à travers notamment la création du Comité de
recherche et d’informations indépendantes sur le génie génétique
(Crii-gen) il multiplie en effet les travaux allant dans le sens
d'une toxicité des OGM.
Des doses comparables à ce que mangent les Américains
Après une étude très commentée ayant consisté à reprendre les
résultats obtenus par la firme Monsanto concernant son maïs
transgénique MON 863 afin de mettre en évidence de nombreux
éléments inquiétants non pris en compte par le semencier,
Gilles-Eric Séralini et son équipe sont à l’origine d’un nouveau
coup d’éclat avec la publication de l’étude In vivo. Ces travaux
ont porté sur 200 rats divisés en sous-groupe de dix individus
étudiés pendant 24 mois (la durée moyenne de vie de l’animal). Les
premiers groupes de rongeurs ont été soumis à un régime alimentaire
contenant 11 %, 22 % ou 33 % de maïs transgénique NK603
commercialisé par la firme Monsanto, dont la particularité est
d’être résistant au Rondup. Le maïs transgénique utilisé avait été
traité ou non par le célèbre herbicide. Par ailleurs, trois autres
groupes de rongeurs ont été abreuvés par une eau contaminée par
l’herbicide. Enfin, l’évolution de ces rats a été comparée à des
groupes témoins.
Concernant le nombre d’animaux choisis et les doses retenues,
l’équipe de Gilles-Eric Séralini explique dans le Nouvel
Observateur qui a rendu l’étude publique hier : « Les dosages
de maïs OGM sont comparables à ce que mangent en une vie les
populations du continent américain. (…) Nous exposons trois groupes
de rats à trois dosages de Roundup différents. La dose la moins
forte correspond celle qu’on peut retrouver dans l’eau du robinet
en Bretagne pendant la période d’épandage. La dose moyenne
correspond à la dose résiduelle dans les aliments considérée comme
acceptable pour l’homme aux Etats-Unis. La dose la plus forte
enfin, correspond à ce qu’un agriculteur peut absorber quand il
fait un épandage sans précaution. Nous sommes dans des situations
qui correspondent vraiment à la réalité environnementale et aux
risques émergents ». Par ailleurs sur le site du Crii-gen, son
équipe note : "Nous avons étudiés 200 rats, 10 rats / groupe" ce
qui est conforme aux recommandations de l'OCDE.
Hécatombe
Il est difficile de résumer en quelques lignes les résultats
obtenus par l’équipe du professeur Séralini publiés dans la revue
Food and Chemical Toxicology (et notamment d’apprécier la toxicité
comparée de chaque régime et de distinguer effets du Roundup et des
OGM). Nous ne retiendrons donc que les principales déclarations du
scientifique. Dans le communiqué de presse paru sur le site du
Crii-gen, on apprend ainsi que : « Les résultats révèlent des
mortalités plus rapides et plus fortes au cours de la consommation
de chacun des deux produits, avec des effets hormonaux non
linéaires et reliés au sexe. Les femelles développent des tumeurs
mammaires importantes et en grand nombre et des perturbations
hypophysaires et rénales, et les mâles présentent des atteintes
hépato-rénales chroniques sévères ». Dans l’interview qu’il a
accordée au Nouvel Observateur, le professeur Séralini précise par
ailleurs : « Le premier rat mâle nourri aux OGM meurt un an
avant le premier témoin. La première femelle huit mois avant. Au
17ème mois, on observe cinq fois plus de mâles nourris avec 11 % de
maïs OGM, morts ». Il ajoute encore : « A la dose la plus faible de
Rondup (…) on observe 2,5 fois plus de tumeurs mamaires ».
Plus globalement, le Nouvel Observateur résume : « Au début du
vingt-quatrième mois, c’est-à-dire à la fin de leur vie, de 50 % à
80 % des femelles nourries aux OGM sont touchées, contre seulement
30 % chez les non-OGM. Et surtout, les tumeurs surviennent
nettement plus vite chez les rats OGM : vingt mois plus tôt chez
les mâles, trois mois plus tôt chez les femelles ». Enfin,
dernier chiffre ayant retenu notre attention, dans le dossier de
presse du Crii-gen, l’équipe signale une importante perturbation
des paramètres rénaux. « Nous avons 48 % de paramètres rénaux
parmi tous les paramètres mesurés, or 76 % des perturbés sont des
marqueurs d’activité rénale ! ». Bref, une «
hécatombe » (selon le terme employé par de nombreux
médias) d’autant plus inquiétante que certaines de ces conclusions
pourraient être « transposables » à l’homme.
Biais ?
L’ensemble de ces résultats ne manque donc pas d’apparaître très
inquiétant. Cependant de nombreux éléments d’appréciation font
défaut, comme le remarque cité dans le Figaro le toxicologue Gérard
Pascal. « Il manque des données chiffrées sur les tumeurs et
les analyses biochimiques, mais aussi sur le régime alimentaire et
l’historique de la souche de rats utilisée ». Par ailleurs, le
dossier publié sur le site du Crii-gen laisse lui-même apparaître
que certains résultats ne sont pas aussi alarmants. Ainsi,
concernant la mortalité liée au Roundup, la réponse suivante est
formulée : « Les mâles traités ont été plus malades que les
contrôles en tout cas, même si dans un cas sur six traitements
(trois chez les mâles et trois chez les femelles), il n’y a pas de
surmortalité pour aucune dose avant l’espérance de vie moyenne
». Enfin, des interrogations pourront porter sur l’indépendance de
l’équipe. Bien sûr à la différence de très nombreuses études menées
sur les OGM, le spectre d’un financement par les semenciers est de
toute évidence écarté. Mais comment ne pas s’interroger sur
l’influence du parti pris affiché clairement et de tout temps par
le professeur Séralini ?
Ping Pong
En tout état de cause, il est certain que cette étude a d’une
part le mérite d’exister et d’autre part celui d'être vécue comme
un électrochoc par la classe politique. Il a ainsi été répété à
l’envi qu’il s’agissait de l’étude la plus longue et la plus
complète jamais réalisée sur le sujet. Elle est de fait
certainement plus large que les évaluations de toxicité auxquelles
doivent se soumettre les semenciers pour espérer faire sauter le
verrou européen. Le gouvernement en a d’ailleurs rapidement pris
conscience qui a immédiatement demandé une nouvelle analyse des
résultats publiés et affirmé qu’ils pourraient, s’ils étaient
confirmés, motiver un durcissement des conditions d’autorisation
des OGM au sein de l’Europe. Cette réaction très rapide est sans
doute en grande partie liée à l’ampleur de l’opération médiatique
savamment orchestrée par le Crii-gen et le Nouvel Observateur.
C’est notamment à l’hebdomadaire que l’on doit la comparaison mille
fois répétée ces dernières heures de la taille des tumeurs avec des
balles de ping-pong. Jusqu’au prochain rebondissement.
Aurélie Haroche
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