Paris, le jeudi 27 septembre 2012 – Il n’est désormais plus
possible de lancer l’opération « Octobre rose » sereinement.
L’année dernière déjà, l’inauguration de cette campagne automnale
de sensibilisation au dépistage du cancer du sein s’était vue voler
la vedette par la publication d’un livre signé par une
kinésithérapeute, Rachel Campergue annonçant la couleur dès son
titre : « No Mammo ». Cette professionnelle de 47 ans y exposait
ses doutes sur la pertinence du dépistage en terme de santé
publique en s’appuyant sur plusieurs études parues sur le sujet et
semblant de fait invalider l’hypothèse selon laquelle la recherche
systématique d’un cancer du sein chez les femmes de 50 à 74 ans
pourrait avoir un impact sur le taux de mortalité liée à ce type de
tumeur.
Vous avez dit « sur traitements » ?
Cette année encore, les organisateurs d’octobre rose doivent
composer avec la polémique. Dans le rôle du critique, l’Union
française des consommateurs (UFC) qui une fois n’est pas coutume ne
passe pas au crible des produits, mais un message de santé
publique. Une longue enquête publiée par l’organisation à point
nommé, c'est-à-dire la veille de la présentation de sa campagne
annuelle par le ministère de la Santé, rappelle tout d’abord qu’il
existe une « importante controverse scientifique autour de
l’intérêt du dépistage ». Si l’UFC Que-Choisir n’a pas l’intention
de se faire apprenti épidémiologiste, il regrette que dans leur
très grande majorité, les campagnes de sensibilisation au dépistage
ne relaient pas les doutes très importants mis en avant par la
communauté scientifique. Ainsi, l’organisation observe que « les
principales sources d’information à destination des femmes sur le
sujet du cancer du sein » éludent la question des « sur-traitements
». Le sujet est ainsi le plus souvent passé sous silence et
lorsqu’il est évoqué c’est pour minimiser son incidence.
Le modèle canadien
L’UFC note plus généralement que le message adressé aux femmes
relève plus souvent de l’injonction que de l’incitation. Si la
critique vaut pour les campagnes publiques, elle vise de façon plus
sévère encore la presse. L’utilisation de ressorts émotionnels (le
témoignage de personnalités évoquant la mort d’une proche touchée
par un cancer du sein) ou encore la promotion du dépistage avant
même 50 ans tel qu’il a pu être fait par Marie-Claire sont ainsi
dénoncés. Ce que démontre par ailleurs l’UFC Que Choisir est qu’une
telle présentation manichéenne des choses n’est pas une fatalité.
Elle cite ainsi l’exemple du modèle canadien qui propose une
information « objective » sur la balance bénéfice/risque du
dépistage » à l’aide entre autres de documents qui se présentent
comme des « aides à la prise de décision ».
245 euros si 80 % de vos patientes font bien leur
mammographie
La critique formulée par l’UFC Que Choisir concerne également la
« prime au dépistage » dont peuvent bénéficier les médecins. Elle
rappelle ainsi que dans le cadre du Contrat d’amélioration des
pratiques individuelles (CAPI), appelé à être généralisé, l’un des
31 indicateurs pouvant rapporter des points concerne le dépistage
du cancer du sein. Ainsi, les praticiens dont 80 % des patientes
âgées de 50 à 74 ans participent au dépistage peuvent espérer
recevoir une prime annuelle de 245 euros. « Dans ces
conditions, on peut craindre que l’information que les femmes
viennent chercher auprès de leur médecin soit biaisée, puisque
celui-ci est financièrement incité à les inclure dans le programme
de dépistage organisé du cancer du sein ». De ces
observations, l’UFC Que Choisir a tiré trois « revendications »
majeures : le réexamen des données scientifiques, l’objectivation
dans l’attente des résultats de ce « bilan » de la campagne
actuelle et l’exclusion de l’indicateur « dépistage du cancer
du sein » dans la rémunération à la performance des
médecins.
Embarras de Marisol Touraine
A l’heure de dévoiler la nouvelle campagne d’octobre rose, le
ministre de la Santé, Marisol Touraine n’a répondu que
partiellement et de façon plutôt ambiguë aux interpellations de
l’UFC Que Choisir. Tout en annonçant que la réflexion était engagée
sur le sujet en France et qu’elle souhaitait même qu’elle soit «
accélérée », elle a réaffirmé que « personne (sic) ne remet en
cause la pertinence du dépistage ». Par ailleurs, elle a admis que
les femmes devaient disposer de « toute l’information
nécessaire », mais que la liberté de choix ne lui semblait
aujourd’hui pas « menacée ».
Campagne objective ? Peut-être en 2013 !
Au-delà de ces déclarations caractérisées par un net refus de «
trancher », que peut-on retenir du dispositif de communication mis
en place cette année ? A première vue, le slogan retenu n’est pas
un exemple d’information nuancée, puisqu’il invite les femmes (et
les médecins) à « Vérifier de quand date votre dernière
mammographie ». Le dossier de presse parle même d’un « mot
d’ordre » qui sera relayé par les stars de France Télévision.
Cependant, dans le dossier de presse disponible sur le site du
ministère la question du surdiagnostic n’est pas éludé : une fiche
entière est même dédiée aux « limites et incertitudes sur le
dépistage » et promet « un état des lieux des connaissances
actuelles ». Néanmoins, là encore, les données en faveur du
dépistage sont principalement mises en avant. « Pour la
première fois, une revue complète sur les programmes européens de
dépistage a été publiée en septembre 2012 (dans le Journal of
Medecine Screening, ndrl). Elle conclut que, pour 1000 femmes
soumises tous les deux ans à une mammographie entre 50 et 69 ans,
sept à neuf décès sont évités et quatre femmes sont
surdiagnostiquées. Le dépistage sauverait ainsi deux fois plus de
vies qu’il n’occasionnerait de surdiagnostic. Les auteurs de cette
étude concluent que le bénéfice du dépistage est supérieur à ses
risques, même si ceux-ci ne sont pas négligeables » peut-on
ainsi lire. De même, l’une des études publiées par le bulletin
épidémiologique hebdomadaire (BEH) entièrement consacré pour
l’occasion au cancer du sein, affirme en contradiction avec
plusieurs autres travaux que « les essais randomisés montrent
une baisse de 21 % de la mortalité par cancer du sein suite à
l’invitation au dépistage ».
D’ailleurs, l’efficacité du programme en terme de mortalité est
tellement peu discutée par les pouvoirs publics que cette question
à la différence du sujet des surdiagnostics n’apparaît à aucun
moment au sein du dossier de presse du ministère.
Aurélie Haroche
Copyright © http://www.jim.fr