Des marqueurs cérébraux prédisent notre rapport aux inégalités sociales

Paris, le mercredi 12 avril 2017 - Une équipe de l’Institut des sciences cognitives-Marc Jeannerod du CNRS vient de publier les résultats d’une étude dans la revue Scientific Reports dans laquelle elle met en évidence que la réponse du cerveau des individus les plus enclins à légitimer les hiérarchies sociales est exacerbée lorsque ces derniers sont exposés à des sujets les ayant préalablement dominés au cours d’une tâche compétitive. L’expérience mise en place par Romain Ligneul, Romuald Girard et Jean-Claude Dreher est partie du constat qu’il existe une variabilité comportementale inexpliquée face aux mécanismes de la dominance qui apparaissent dans les interactions sociales.

Bien que des facteurs démographiques ou économiques comme l’âge, l’éducation, le sexe ou l’appartenance ethnique expliquent en partie les divisions idéologiques qui existent entre les individus sur cette question du bien-fondé ou non des hiérarchies sociales, de nombreuses recherches basées sur un questionnaire d’orientation à la dominance sociale (SDO en anglais) montrent, en effet, que  la propension à légitimer ou à condamner l’existence des inégalités humaines reste en réalité très variable, même au sein de groupes homogènes au regard de ces facteurs.

Une corrélation robuste et significative

Partant de l’hypothèse que cette variabilité comportementale, en partie inexpliquée par les sciences sociales, pourrait reposer sur une sensibilité cérébrale elle aussi variable vis-à-vis des situations de dominance ou de subordination sociale, l’équipe du CNRS a élaboré un scénario dont l’issue a conforté leur hypothèse de départ.

Pour ce faire, 28 étudiants d’origine caucasienne ont été invités à se mesurer dans une tâche de compétition à 3 autres individus dont les performances étaient en réalité contrôlées par un algorithme de manière à induire progressivement une hiérarchie sociale composée d’un individu « supérieur » (66 % de victoires), d’un individu « moyen » (50 % de victoires) et d’un individu « inférieur » (33 % de victoires). Dans un second temps, le visage de chacun de ces individus a été présenté aux 28 jeunes hommes de l’étude afin de mesurer les réponses cérébrales induites à l’aide d’une IRM fonctionnelle.

La neuroimagerie a, dans un premier temps, clairement montré que deux aires cérébrales, la partie postérieure du sulcus temporal supérieur et la partie antérieure du cortex préfrontal dorsolatéral (CPDL), étaient significativement plus activées par la présentation d’un individu « supérieur » que par celle d’un individu « inférieur ». Pour vérifier l’hypothèse de départ, les chercheurs ont ensuite évalué la corrélation potentielle entre ce contraste d’activité cérébrale et la tendance des participants à légitimer, voire à renforcer les inégalités sociales existantes. Indexée par des scores hauts sur le questionnaire SDO, cette tendance était effectivement corrélée « de façon positive, robuste et significative » avec la sensibilité du CPDL antérieur droit aux asymétries de dominance, telles qu’induites à travers la tâche compétitive. Plus précisément, les sujets qui ont tendance à préférer les structures sociales hiérarchiques et à promouvoir des comportements socialement dominants ont présenté des réponses neurales plus fortes du CPDL antérieur droit devant l’image d’un individu s’étant révélé supérieur dans un contexte compétitif.

Mieux comprendre la renaissance de l’extrémisme politique ou religieux

Afin de renforcer la précision des résultats et d’écarter un maximum de biais potentiels, des analyses supplémentaires de contrôle ont été effectuées en mesurant la corrélation entre la sensibilité du CPDL antérieur droit et de nombreux facteurs comme l’âge, le niveau d’étude, l’existence de symptômes dépressifs, la consommation d’alcool ou de tabac ou encore le besoin d’approbation sociale (échelle de Marlow-Crowne).  Dans tous les cas, aucune de ces corrélations ne s’est révélée pertinente, démontrant encore une fois que le seul facteur significatif était le score au questionnaire SDO.

En guise de conclusion, les auteurs expliquent que les résultats de leur étude « ne déterminent pas si le CPDL antérieur droit joue un rôle causal dans la formation des attitudes politiques, mais suggèrent un lien entre la fonction de cette région du cerveau et les traits psychologiques qui interviennent dans les attitudes politiques en ce qui concerne les hiérarchies de dominance ». La révélation de ce phénomène qui « joue probablement un rôle dans la prédisposition aux comportements antisociaux ou discriminatoires, parfois violents, des individus ayant un SDO élevé » pourrait, à terme, déboucher sur d’autres travaux permettant « de mieux comprendre les facteurs neurobiologiques sous-tendant la renaissance de l'extrémisme politique ou religieux ».

Benoît Thelliez

Référence
Ligneul R, Girard R, Dreher JC : « Social brains and divides: the interplay between social dominance orientation and the neural sensitivity to hierarchical ranks », Scientific Reports 7, Article number: 45920. Publié en ligne le 05 avril 2017.

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