La France doit-elle se piquer d’expérimenter les « salles de shoot » ?

Paris, le mardi 2 septembre 2014 – Quatre ans après le premier rapport sur le sujet, le ministère de la Santé prévoit une expérimentation de salles de consommation de drogue à moindre risque (SCMR), surnommés « salles de shoot », pour une durée de six ans, selon l'avant projet de loi relatif à la santé dont l'AFP a obtenu copie.

L’expérimentation en pratique

Dans son article 8, le texte indique qu’« à titre expérimental et pour une durée de six ans » doivent être créés des espaces où seront « accueillis des usagers de stupéfiants et d'autres substances psycho-actives, majeurs, qui apportent et consomment sur place ces produits, sous la supervision de professionnels de santé et du secteur médico-social ».

Le projet indique aussi que cette expérimentation visera également à « mettre en garde les usagers contre les pratiques à risques, à les accompagner et leur prodiguer des conseils sur les modalités de consommation des drogues, afin de prévenir ou de réduire les risques de transmission des infections et les autres complications sanitaires, sans que les professionnels participent aux gestes de l'injection ».

Dans son exposé des motifs, le ministère rappelle par ailleurs que de telles salles existent dans plusieurs pays européens (Allemagne, Luxembourg, Espagne, Suisse) et que c’est fort du « bilan plutôt positif » de ces SCMR (dont 90 se situent en Europe sur 92 au total dans le monde) que le dispositif est testé en France. Ces salles ont aussi pour objectif de réduire les nuisances dans l'espace public.

Une évaluation de l'expérimentation aura lieu six mois avant sa fin.

Dans l'attente, ce projet de loi doit être présenté en Conseil des ministres en septembre, pour un examen au Parlement début 2015. Les centres qui mettront en place ces salles de shoot seront ensuite désignés par arrêté du ministre de la Santé.

Rappelons qu’un centre de ce type devait voir le jour l'an dernier près de la gare du Nord à Paris. Son ouverture avait été annulé en octobre 2013 par le Conseil d'Etat qui avait recommandé, en préalable à toute expérimentation, l'adoption d'une nouvelle loi, afin d'assurer une meilleure garantie juridique au dispositif, la consommation de stupéfiants étant toujours interdite par une loi de 1970.

Un bilan si positif ?

Cette expérimentation est loin de faire l’unanimité.

Ainsi Joséphine Baxter, vice-présidente de la Fédération mondiale contre les drogues expliquait au Figaro en 2012 que ces salles « entretiennent la dépendance aux drogues au lieu d'aider les gens à s'en débarrasser » et affirmait qu’en Australie, la salle d'injection de King's Cross, créée en 2001 à Sydney, est très controversée et qu' aucun parti politique ne milite plus, d'ailleurs, pour d'autres ouvertures.

Les salles de shoot, augmenteraient aussi paradoxalement le risque d’overdose de ces usagers. Ainsi, l'association Drug Free Australia a démontré en 2006 que le risque était trente-six fois plus important d'avoir une overdose dans la salle que dans le quartier alentour ! « Les toxicomanes utilisent la présence de personnel médical comme une assurance contre les risques d'expérimenter des dosages plus forts d'héroïne », explique l'association.

Au Canada, ou de tels dispositifs existent depuis 2003, les autorités ont noté une augmentation constante de l’utilisation du Narcan,  administré en cas d'overdose.

Ces salles auraient aussi le désavantage (attendu) d’attirer les dealers à ses portes. « Ces endroits créent un effet “pot de miel” », notait ainsi Joséphine Baxter. Même constat en suisse et au Pays-Bas. A Genève, où se situe le Quai 9, une des premières SCMR, « l'avis des experts est peut-être très positif, mais pas celui des riverains ! », fustigeait en 2012 au Figaro Patrice Bo-Sieger, de l'association Dites non à la drogue. « Les dealers prolifèrent, parfois agressifs. C'est comme un supermarché, avec plein de petites boutiques tout autour… Des gens viennent même de France pour s'acheter leur dose ».

Même constat aux Pays-Bas, qui compte une quarantaine de sites dans quinze villes. « Il y a deux ans, je suis allé voir une salle d'injection dans le quartier rouge à Amsterdam, raconte Serge Lebigot, président de Parents contre la drogue. Il n'y avait presque personne à l'intérieur, mais une vingtaine de trafiquants autour, et sous les portes cochères, en plein jour, des gens qui se piquaient. La police n'a pas le droit d'intervenir dans un certain périmètre autour des salles.».

Ces salles, qui donnent par définition une plus grande visibilité et accessibilité aux drogues injectables, entraineraient egalement pour certains une augmentation de la consommation. Ainsi, en Allemagne, qui compte une vingtaine de salles, si le nombre de décès liés à la drogue a baissé de 20 % en 2011 par rapport à 2010, le nombre de nouveaux consommateurs aurait grimpé de près de 15 % sur la même période (sans qu'une relation causale entre les deux phénomènes soient bien sûr démontrée).

Sans oublier le problème majeur de l’utilisation d’héroïne de « mauvaise qualité », à la posologie incertaine et contaminée par des micro-organismes, qui peut faire se demander s’il ne serait pas préférable que des médecins fournissent une héroïne pharmaceutique en même temps que le matériel nécessaire à l’injection.

Tout n’est pas noir au pays de la salle de shoot !

Malgré ces réserves il faut rappeler que plusieurs études européennes ont démontré une réduction des comportements à risque chez les toxicomanes qui fréquentent les SCMR. Ainsi, 37 % des utilisateurs ont affirmé avoir amélioré leur mode de consommation. Par exemple, à Berne, presque tous les usagers ont indiqué avoir utilisé du matériel stérile.

Point important qui semble unanimement salué et notamment par un rapport de l'Inserm publié en  2010, ces « centres d’injection supervisés » permettent de diminuer les risques infectieux liés à la prise de drogues injectables et de toucher des populations exclues, en facilitant leur intégration dans un parcours de soins.

Frédéric Haroche

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Vos réactions (4)

  • Assurer la sécurité des praticiens, des usagers de drogues et des riverains

    Le 07 septembre 2014

    Le message du projet de loi semble toutefois assez clair : la réduction des dommages et donc des coûts des infections transmises. C'est 40 k€ en moyenne pour un nouveau VIH par an et autant pour une HVC, sans compter les nouveaux traitements aux prix exorbitants que l'industrie aurait elle vue venir... Et le gouvernement avec...
    Ce qui manque tout de même c'est tout les à-côtés législatifs tant pour la sécurité des praticiens, des usagers de drogues et des riverains. Que ce soit sur un plan physique ou pénal. Le côté psychologique comme au temps de la loi Weil ne doit pas être pour autant être occulté.
    Cela ressemble à une loi inapplicable sur un bon fond pieux comme on sait les faire dans notre pays. La aussi et une fois de plus tout dépendra de la qualité du personnel et de ses motivations à accompagner les errants de la toxicomanie à qui il est vital de rencontrer une aide et une autorité bienveillante. Et pour cela il n'y a aucune loi.
    Je suggèrerais à madame Touraine d'inclure rapidement un programme éducatif de prévention des risques dès le primaire dans les lieux habituels d'enseignement, et dans les quartiers pour les familles. La formation initiale des étudiants en médecine et pharmacie est à renforcer sérieusement, comme la formation continue des médecins, associées, à l'aide aux usagers de drogues.
    Quant aux dealers il est clair que la répression est très mal faite, les radars rapportant plus que les gilets pare-balles.

    Dr Pierre-Jean Carre

  • Ne pas se tromper de combat

    Le 07 septembre 2014

    On est complètement à côté de la plaque, c'est contre la consommation de drogue elle-même qu'il faut lutter en priorité !

    Dr Michel de Guibert

  • Pas de demi-mesures

    Le 07 septembre 2014

    J'ai été quarante ans psychiatre et les dégâts dus aux drogues licites (alcool, Lexomil, etc, je ne parle pas du tabac, n'étant ni cancérologue, ni pneumologue) m'ont toujours paru infiniment supérieurs aux drogues illicites dont l'interdiction est une illusion qui ne fait qu'entretenir le fléau (joie de la transgression), prospérer les dealers et engraisser quelques (soyons gentils) politiciens. Soit on permet tout (ce qui permettrait de dégager les forces de l'ordre - et les psychiatres - sur leur vraies missions, de favoriser l'éducation et de supprimer les trafics parallèles), soit on interdit tout, ce qui est évidemment illusoire. Les demi-mesures cumulent les inconvénients.
    DR Jean Pierre Huber

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