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MISES AU POINT

Critique de la classification actuelle des dépressions

Publié le 10/08/2010   |  1 réaction Partager sur Twitter Partager sur Facebook Imprimer l'article Envoyer à un confrère Réagir à l'article Enregistrer dans ma bibliothèque Reduire Agrandir

A.Cohen,

Paris

 

Illustration : la mélancolie vue par Albrecht Dürer.

 

Toujours en partie arbitraire et reflétant l’état du savoir à un moment donné, toute classification peut, bien sûr, être remise en question par des connaissances nouvelles. Mais un consensus global s’impose, ne seraitce que pour faciliter les communications entre professionnels, a fortiori de nationalités différentes. Et même si certains psychiatres français (surtout de formation analytique) déplorent l’exclusion des structures mentales classiques (maniaco-dépressive…) par la nosographie américaine dominante et contestent cet « impérialisme conceptuel » du DSM, force est de constater que celui-ci est devenu la référence incontournable en matière de psychopathologie. À tort ou à raison…

Avant le DSM

Il faut reconnaître que la confrontation de la classification traditionnelle (telle qu’on pouvait la retrouver jusqu’à la fin du XXe siècle dans des ouvrages réputés,par exemple ceux de H.Ey et coll. ou de T.Lempérière et coll.) à la nosographie moderne imposée par le DSM a de quoi déconcerter le praticien « conservateur », attaché de façon indéfectible à un savoir longuement accumulé durant des années d’études. Avant le DSM, la classification des états dépressifs était simple, reposant sur une alternative binaire,puisqu’une dépression relevait schématiquement de l’une de ces deux catégories :

– « réactionnelle » ou « névrotique», ou encore de nature « exogène », c’està- dire secondaire à un événement extérieur traumatisant, lié aux péripéties de l’existence : échec amoureux, difficultés professionnelles, coexistence d’une affection somatique, etc. Ces états dépressifs étaient généralement de meilleur pronostic (car peu susceptibles d’être soustendus par une coupure grave avec la réalité), ce qui ne signifie pas qu’ils étaient toujours faciles à traiter pour autant, même si les psychothérapies y trouvaient naturellement leur terrain de prédilection, y compris avant l’apparition des antidépresseurs ;

– « endogène », à connotation plus grave. Pour le psychiatre, le spectre nosologique à combattre avait un nom étymologiquement évocateur d’une humeur (hippocratique) à coloration noire : la mélancolie.

Cette forme de dépression redoutable présentait elle-même plusieurs variantes cliniques :

• mélancolie simple (la plus fréquente, à la symptomatologie modérée et répondant souvent bien au traitement antidépresseur),
• mélancolie stuporeuse (marquée par l’importance de l’inhibition psychomotrice, avec aspect figé et douleur morale),
• mélancolie agitée (caractérisée par l’intensité de l’angoisse et de l’agitation, avec le risque de raptus suicidaire),
• mélancolie délirante (où la thématique interprétative ou franchement délirante peut inciter au suicide, notamment en cas d’hallucinations, comme des voix intérieures ou des visions terrifiantes).

C’est en particulier dans le traitement de la mélancolie que l’apport des antidépresseurs s’est révélé un progrès décisif, et que la précaution d’y associer des anxiolytiques s’impose le plus, pour éviter un passage à l’acte suicidaire si la levée des inhibitions survient avant la normalisation thymique. Le diagnostic de l’accès mélancolique franc soulevait généralement peu de difficultés, sauf dans les formes dites « mineures ou atypiques », en particulier dans les dépressions masquées par une symptomatologie d’apparence somatique au premier plan, par laquelle « le patient exprime son affect dépressif »,et risquant d’égarer le diagnostic : asthénie, précordialgies, dyspnée, gastralgies, lipothymie… Et la dépression mélancolique s’inscrivait dans un contexte plus général,en rapport avec un concept philosophique, l’énantiodromie, ou retournement des choses en leur contraire, perceptible dans des expressions comme « Tel qui rit vendredi, dimanche pleurera » (Racine), « De l’épine naquit la rose » ou « Il n’y a pas loin du Capitole à la roche Tarpéienne ».Comme la fortune dans la Rome antique, l’humeur pouvait s’inverser, passant d’un pôle exalté à un pôle déprimé, ou vice versa, dans le cadre d’une psychose dite maniaco- dépressive (ou cyclothymie). Mais le tout-puissant DSM est passé par là ! Répétition de la querelle des Anciens et des Modernes ?

La vision du DSM

Contrairement à la déesse Athéna née toute armée de la tête de Zeus, le DSM n’est pas apparu ex nihilo. Il couronne un long parcours pour introduire une démarche scientifique dans la nosographie psychiatrique. En phase avec les exigences actuelles de l’Evidence-Based Medicine (EBM, une médecine fondée sur les faits), cette volonté d’une approche plus objective est censée exorciser les démons d’un passé préscientifique où « la probabilité de concordance des diagnostics portés par deux psychiatres était difficilement supérieure au hasard ! ». Dans un article sur l’évolution des idées ayant conduit à la revalorisation des symptômes et des diagnostics dans la nosographie américaine, K.S.Kendler et coll. retracent ce cheminement et l’illustrent en comparant les critères successivement proposés pour le diagnostic de la « dépression majeure » (major depression) entre 1950 et 1980 (époque du DSM-III). Malgré une bonne concordance globale,certaines nuances apparaissent dans cette confrontation. Par exemple, trente ans plus tard, la constipation n’est plus considérée comme un critère pertinent de dépression. Et l’appétit et le poids ne doivent plus être effondrés systématiquement : une boulimie et un gain de poids peuvent se révéler aussi évocateurs qu’une anorexie avec amaigrissement. De même, l’insomnie (critère classique) peut être remplacée par une hypersomnie (selon les critères de Feighner). Relevant des troubles de l’humeur (mood disorders), les dépressions sont classées actuellement sur l’axe I (consacré aux syndromes cliniques) du DSM-IV (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders,quatrième édition). Émanant de l’American Psychiatric Association, cette classification fait dorénavant autorité au plan international, en concurrence avec l’ICD-10 (International Classification of Diseases), le système de codification adopté officiellement par les autorités sanitaires des États- Unis. Publiée sous l’égide de l’OMS, l’ICD sauve en quelque sorte l’honneur de la nosographie européenne, à l’heure de son laminage (irréversible ?) par la déferlante américaine du DSM : en effet, l’ICD s’appuie sur un socle d’origine européenne, puisqu’elle remonte à 1893,avec les travaux du médecin et statisticien français Jacques Bertillon, frère du célèbre promoteur de l’anthropométrie judiciaire. Selon les préconisations du DSM-IV, le diagnostic de dépression majeure est évoqué devant la coexistence d’au moins cinq symptômes présents depuis au moins deux semaines,dans une liste de neuf critères pertinents :

– humeur dépressive (tristesse, aboulie) ;
– anhédonisme (diminution ou perte du plaisir) ;
– modification involontaire du poids (en plus ou en moins) d’au moins 5 % par mois ;
– insomnie ou à l’inverse hypersomnie;
– troubles de la concentration et de l’idéation ;
– troubles du comportement (agitation psychomotrice ou au contraire bradypsychie) ;
– asthénie,sensation de perte d’énergie;
– sentiment de culpabilité, autodépréciation, perte de l’estime de soi ;
– idées noires (pensées macabres, thématique suicidaire).

Les symptômes observés doivent constituer un changement perceptible par rapport au fonctionnement antérieur et, pour pouvoir réellement parler de dépression, au moins l’un de ces symptômes doit être soit une humeur dépressive, soit une perte d’intérêt ou de plaisir. Schématiquement, le DSM-IV parle surtout de «désordres bipolaires» (bipolar disorders), de « troubles dépressifs » (depressive disorders), d’« épisode dépressif majeur » (major depressive episode),d’« épisode mixte » (mixed episode) et de « troubles de l’humeur non spécifiés» (mood disorder not otherwise specified). Les troubles bipolaires sont déclinés à leur tour (bipolar disorder I ou II) :

– le trouble bipolaire I est un trouble de l’humeur se caractérisant par au moins un épisode maniaque ou mixte. Il peut s’agir aussi bien d’épisodes d’hypomanie que de dépression majeure. Cette subdivision des troubles bipolaires se rapproche de la notion classique de « maladie maniaco-dépressive » chez les aliénistes européens ;

– le trouble bipolaire II comporte au moins un épisode hypomaniaque et un épisode dépressif majeur,mais les épisodes dépressifs y sont plus fréquents et plus intenses que les épisodes maniaques.

L’ère des codes

Pour parachever le malentendu (le divorce ?) déprimant avec la présentation européenne classique des maladies, le DSM et l’ICD complètent leur description des troubles par un code numérique complètement illisible sans un tableau de correspondance, mais devenu désormais un passage obligé (bureaucratie hospitalière oblige) dans les comptes-rendus d’hospitalisation, notamment à des fins statistiques ou d’études épidémiologiques.

Voici quelques exemples tirés du DSM-IV :

– 296.2x Major depressive disorder, single episode (trouble dépressif majeur,épisode isolé) ;
– 296.3x Major depressive disorder, recurrent (trouble dépressif majeur, répétitif), etc.

Pour la description des troubles de l’humeur, le cinquième chiffre de ce code numérique a pour fonction d’indiquer la sévérité de l’épisode dysthymique (qu’il soit de type maniaque, dépressif ou mixte), selon la convention suivante :

– .01 = léger (mild) ;
– .02 = modéré (moderate) ;
– .03 = sévère mais sans caractéristiques psychotiques (severe without psychotic features) ;
– .04 = sévère avec caractéristiques psychotiques (severe with psychotic features) ;
– .05 = en rémission partielle (in partial remission) ;
– .06 = en rémission complète (in full remission) ;
– .00 = non spécifié (unspecified).

On le voit, devant tout ce « charabia informatico-médical », Freud et Lacan doivent sans doute se retourner dans leur tombe… Et dans leur résistance face au risque de pensée unique lié à la domination exclusive du DSM, certains n’hésitent pas à parler d’une « exception psychiatrique française ».

DSM-V : progrès ou effet pervers ?

Des modifications sont attendues pour la prochaine révision du célèbre manuel, le DSM-V. D’abord prévue pour 2011 ou 2012, sa publication est maintenant annoncée pour mai 2013 (1). Déjà fréquemment évoquée, la catégorie des « troubles anxiodépressifs » (mixed anxiety depression) devrait être intégrée dans la classification des dépressions. Inversement, la catégorie 296.6x (Bipolar I disorder most recent episode mixed [trouble bipolaire I,épisode mixte récent]) devrait disparaître de l’inventaire officiel, car les groupes de travail n’ont pu s’accorder sur des critères précis à proposer. D’autres troubles de l’humeur devraient voir leur statut inchangé par rapport au DSM-IV, par exemple : 301.13 Cyclothymic disorder (trouble cyclothymique) et 296.90 Mood disorder not otherwise specified (trouble de l’humeur non spécifié). Mais paradoxalement, les progrès attendus du DSM-V (des formulations plus claires pour l’inclusion de nouveaux critères dans la définition d’une maladie) peuvent aussi entraîner un effet pervers : en facilitant un diagnostic, on risque aussi de le susciter par excès (2). Ce risque de faux positifs dans les diagnostics (identification accrue de symptômes chez des gens normaux) s’avère particulièrement élevé pour les troubles à la frontière de la normalité où existe une échelle continue entre absence et présence de symptômes, comme les troubles de l’humeur et l’anxiété. Et les essais cliniques eux-mêmes ont leurs limites (2). Car il n’est pas toujours facile de choisir des échantillons aussi représentatifs que possible de la population générale concernée. Par exemple, quand on réalise une étude sur la dépression modérée (minor depression), il est préférable de la réaliser sur le terrain, avec des échantillons choisis au hasard dans la population générale, et dans un contexte de soins primaires (primary care settings), plutôt que sur des patients déjà suivis en milieu psychiatrique, afin d’éviter un biais méthodologique dans la représentativité des sujets. On a montré que les incertitudes peuvent conduire à des erreurs de diagnostic fréquentes (large numbers of misclassified people), après transposition de l’étude à la population générale. Ainsi, un taux de diagnostics erronés de 1 % dans une dépression reste acceptable en milieu psychiatrique, mais il se traduirait dans la population générale par un diagnostic erroné pour plusieurs millions de personnes (2) !

Références

1. http://www.dsm5.org/Pages/Default.aspx.
2. Frances A.Issues for DSM-V :the limitations of field trials : a lesson from DSM-IV.Am J Psychiatry 2009 ;166 :1322.



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Vos réactions

DSM5 : où est le progrès ?

Le 24 août 2010

La question du DSM5 est la même que celle du DSM4 ou que toute classification ne prenant pas en compte l'économie psychique, mais un inventaire de symptômes: la transposition de cette classification, utile en pharmacologie, à la clinique et à la psychiatrie praticienne entraîne en effet des effets pervers comme l'inflation actuelle de troubles bipolaires. Cet étiquetage par les patients, aidé par internet et certaines associations de malades rend la tache plus compliquée pour le psychiatre traitant qui doit rectifier un diagnostic erroné et aider le patient à assumer son trouble et non à adopter une position passive comme en médecine somaticienne.

Si le DSM5 réintroduit la notion d'anxio-dépression (terme de médecine générale) qui est bannie depuis une trentaine d'années (naissance du DSM3), on n'aura perdu que 30 ans de vérité clinique. Où est le progrès ?

O. Borrione

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