Philippe BRENOT,
Directeur DIU de sexologie, Université Paris Descartes
« Il n’y a pas d’urgence de couple ! », c’est une
affirmation réfléchie que je délivre souvent devant l’insistance
des couples à consulter « immédiatement ». Il n’y a pas d’urgence
dans un couple, car lorsqu’il y a une crise, le point de départ est
évidemment bien antérieur. Depuis quelques années, on doit
cependant infléchir cette position de principe devant des
situations vécues comme urgences conjugales, pratiquement toujours
par la femme, et à la suite de la découverte d’une pratique
secrète. C’est le cas de la si fréquente révélation d’une
infidélité par un mail, un texto ou tout autre artifice
informatique négligemment oublié : c’est le cas lorsqu’une femme –
souvent très idéaliste et peu autonome dans sa sexualité – découvre
que son conjoint regarde du porno !
Maisons closes
L’origine des représentations pornographiques (photos et films)
est intéressante à connaître. Les premiers films furent tournés
dans des maisons closes au début du XXe siècle, d’abord
photographies intimes des deux partenaires, puis très vite des «
gros plans » des parties génitales en action. Pour quelles
raisons me direz-vous ? Une seule réponse : pour procurer de
l’excitation. Les maisons closes, qui se sont surtout développées
depuis le XIXe siècle dans les grandes métropoles occidentales
qu’étaient Londres ou Paris, par exemple, avaient deux fonctions
bien spécifiques. Première fonction : initier les jeunes à la
sexualité (60 à 70 % d’une classe d’âge de nos grands-pères et
arrière-grandspères avaient leur premier rapport sexuel avec une
prostituée) ; deuxième fonction : redonner de la vigueur aux
membres qui n’en avaient plus, c’est-à-dire en permettant des
conditions d’excitation qui réveillaient la libido et, chez
l’homme, le mécanisme érectile. Pour cela, quelques trucs pratiques
: la stimulation visuelle des attraits physiques de femmes
désirables, la vue des organes génitaux et notamment du sexe
féminin « ouvert » comme un appel au coït ; les pratiques
érotiques excitatoires que sont fellation, cunnilingus et même
sodomie (aujourd’hui normales dans les couples puisque les maisons
closes n’existent plus !) ; la flagellation et autres excitants
externes ; les pseudos- aphrodisiaques et l’alcool comme excitants
internes ; la multiplicité des partenaires ou les coïts multiples
en raison de l’excitation provoquée par la simultanéité des actes
sexuels… Mais cela, me direz-vous, est terminé depuis longtemps,
depuis Marthe Richard et la fermeture des maisons closes en 1946 !
Nenni, nenni ! Comment voulez-vous arrêter le besoin impératif
d’excitation sexuelle que nécessite la sexualité masculine ?
Surtout au milieu de la vie, lorsque le réflexe érectile est moins
puissant et que des aléas pathologiques peuvent en réduire
l’incidence. Les films et les photos X n’ont jamais eu d’autre
fonction que de remplacer des sources d’excitation défaillantes.
L’accès trop facile aux sites pornos via Internet en est
aujourd’hui l’aboutissement naturel. Il est évident qu’une part des
hommes a recours à cela comme support d’excitation pour permettre
l’éjaculation par masturbation.
Trahison !
Lorsqu’une femme peu construite dans sa sexualité découvre une
page pornographique sur l’historique de l’ordinateur familial, le
couple, au bord de la rupture, demande une consultation immédiate,
l’urgence étant plus dans la blessure majeure vécue par cette femme
que dans la culpabilité de son compagnon. L’affaire n’est jamais
simple, et il faut alors être très pédagogue, car cette femme n’a,
la plupart du temps, aucune idée de l’utilité de cette image
pornographique. Elle le vit comme une infidélité et voit cette
représentation comme une rivale (dont elle se sent bien
inférieure). La question n’est pas là, il va falloir amener cette
femme à comprendre que les hommes ont besoin d’une excitation qui
fait défaut dans leur couple, mais que leur sexualité sera plus
épanouie si elle accepte de procurer cette excitation à son
partenaire et, à défaut, de la tendresse. Car la tendresse est
toujours un exutoire à l’absence suffisante d’érotisme.
Copyright © Len medical, Gynecologie pratique, juin 2010