Troubles bipolaires : quelles conséquences psychosociales ?

B.ÉTAIN,
Pôle de psychiatrie et INSERM U955, groupe hospitalier Mondor-Chenevier, Créteil  

C’est durant la période de normothymie que le patient bipolaire va devoir affronter les conséquences psychosociales de son trouble. Elles peuvent toucher l’ensemble des domaines de sa vie (1). 

Sur le plan familial

Même si la première personne à subir les conséquences de la maladie est le patient lui-même, l’entourage n’est pas épargné. De manière générale, l’incompréhension face à la maladie sera la règle dans le milieu familial, tout particulièrement en début d’évolution des troubles. Les conséquences familiales peuvent être liées plus spécifiquement à certains pôles de la maladie (2). Dans les phases maniaques, des dépenses inconsidérées, des conduites d’infidélité ou d’hypersexualité, l’agressivité du patient (1) peuvent avoir un impact sur le fonctionnement du couple et peuvent conduire à une séparation ou à un divorce. Dans les phases dépressives, certains symptômes peuvent avoir un impact sur le fonctionnement familial, comme le repli, le manque d’intérêt manifesté pour le conjoint et/ou pour les enfants, mais aussi la diminution de la libido. Ces situations vont potentiellement générer des conflits conjugaux, des tensions ou des attitudes critiques et/ou hostiles (3). D’autres situations sont à risque de conflits familiaux. Les proches peuvent se montrer hypervigilants face à l’éventualité d’une rechute avec un patient qui pourra avoir tendance à se sentir « surveillé » ou infantilisé. De son côté, le patient peut adresser certains reproches à ses proches, surtout si ceux-ci ont été à l’origine d’une hospitalisation sur demande d’un tiers par exemple. Les répercussions peuvent donc être majeures sur le fonctionnement du couple. Plus d’un patient sur deux présente des difficultés à maintenir des relations à long terme (4), avec une fréquence élevée de séparation ou de divorce (5). Une très large majorité de l’entourage du patient rapporte une détresse d’intensité significative (2,6).

Sur le plan affectif et amical

Les phases d’excitation et de dépression peuvent également nuire aux relations avec les amis, cette situation débouchant sur un isolement social. Aussi, de très nombreux patients estiment- ils avoir perdu des amis en raison de leur trouble bipolaire, situation que l’on observe chez un patient sur deux (1). Certains patients vont vivre alors des situations d’isolement affectif important en n’ayant pas d’autre contact que ceux qu’ils ont dans le cercle familial.

Sur le plan financier

Les conséquences financières d’un trouble bipolaire peuvent être extrêmement importantes et handicapantes (2) et ont différentes origines : dépenses inconsidérées lors des épisodes d’excitation, absentéisme lié à la maladie accompagné d’une perte de salaire, mise en invalidité, démission impulsive ou licenciement, frais financiers occasionnés par les procédures judiciaires en cas d’actes médico-légaux. Ces conséquences peuvent conduire à une situation sociale dramatique chez certains patients qui voient leur niveau de vie diminuer en termes de qualité et d’autonomie financière. On estime que 45 % des patients éprouvent des difficultés financières du fait de leur maladie (1). Ces difficultés sont souvent très en lien avec les difficultés que les patients vont pouvoir rencontrer sur le plan professionnel.

Sur le plan professionnel

Ici encore, selon la polarité des épisodes, les conséquences peuvent être quelque peu différentes. Dans les phases de manie, différentes situations peuvent générer des conflits sur le plan professionnel : désinhibition sexuelle sur le lieu du travail, conflits avec les collègues ou la hiérarchie, idées érotomaniaques vis-à-vis de la hiérarchie, absentéisme (7)… Dans les phases de dépression, l’absentéisme, la lenteur ou le manque de productivité peuvent également entraîner des difficultés. Après une hospitalisation ou un arrêt de travail, le retour sur le lieu de travail peut s’avérer extrêmement complexe pour certains patients : difficultés à réintégrer leur poste, perte de salaire, rétrogradation dans un niveau de responsabilité inférieur ou licenciement. Une démission impulsive lors d’une phase d’excitation peut également mettre le patient en grande difficulté sur le plan professionnel et financier. Un cas particulier concerne les sujets ayant un début précoce de troubles, avec des conséquences scolaires/ universitaires, notamment une interruption précoce des études. Plus de la moitié des patients atteints de troubles bipolaires n’aurait pas d’activité rémunérée et un quart travaillerait seulement à temps partiel (5,7). Chez les patients atteints de troubles bipolaires, et comparativement aux sujets sains, le statut professionnel s’améliore moins avec le temps ; le statut social et professionnel se dégrade plus. Les revenus des patients bipolaires augmentent moins qu’une population du même âge et ayant les mêmes compétences socioprofessionnelles ou la même formation universitaire de base (5).

Sur le plan judiciaire

Les conséquences judiciaires des troubles bipolaires peuvent être en lien avec différentes problématiques : surendettement, actes hétéro-agressifs ou dégradation de biens (surtout en phase d’excitation), conduite automobile en état d’ivresse ou à vitesse excessive… L’ensemble de ces situations pouvant avoir des conséquences en termes de stress lié aux procédures judiciaires et à la nécessité de financer un avocat par exemple.

Stigmatisation et vision de la société sur les malades psychiatriques

Les conséquences concernent également le degré de stigmatisation ressenti par le patient (2), l’impression d’être un « malade mental » ou un « fou» avec toute l’image péjorative que la société peut porter sur les malades psychiatriques. Cette situation favorise l’isolement et le repli avec des patients qui peuvent éviter de nouer de nouvelles relations sociales, ne pas s’engager dans des relations conjugales ou refuser un engagement professionnel en se sentant incapables de travailler.

L’image que le sujet a de lui-même peut ainsi être très perturbée par l’expérience de la maladie avec un sentiment d’incompétence, d’échec, de frustration, d’incapacité, accompagné d’une estime de soi basse.

Ces sentiments, souvent présents dans les phases de dépression, peuvent également être observés dans les phases de normothymie et nuirent à la qualité de fonctionnement du sujet.

Au-delà de la prise en charge des épisodes…

La prise en charge des troubles bipolaires ne se limite donc pas uniquement au traitement des épisodes et à la prévention des rechutes, mais inclut également la gestion des phases inter-critiques.

Durant celles ci, il conviendra d’être particulièrement vigilant dans le repérage des conséquences psychosociales puisqu’elles touchent toutes les sphères du fonctionnement du sujet. Elles sont importantes à quantifier et leur impact en termes de qualité de vie doit être mesuré. Des prises en charge spécifiques peuvent être proposées. Par exemple, une prise en charge de couple peut être utile en cas de répercussions conjugales, la thérapie de soutien peut s’avérer particulièrement aidante, l’aide à la reprise d’emploi (7) peut permettre aux patients de dépasser un sentiment d’incapacité à la reprise d’une activité professionnelle. Enfin, la psychoéducation ou les contacts avec les associations de patients constituent des stratégies pour lutter contre la stigmatisation et l’isolement (8). 

Références 

1. Pan European Survey Study (PESS). The impact of bipolar disorders on individuals, their families and partners. Elli Lilly and Taylor Nelson Sofres Healthcare, November 2001-February 2002.
2. Laxman KE et al. Impact of bipolar disorder in employed populations. Am J Manag Care 2008 ; 14 : 757-64.
3. Ogilvie AD et al. The burden on informal caregivers of people with bipolar disorder. Bipolar Disord 2005 ; 7 : 25-32.
4. Sajatovic M. Bipolar disorder: disease burden. Am J Manag Care 2005 ; 11 : S80-4.
5.Coryell W et al. The enduring psychosocial consequences of mania and depression. Am J Psychiatry 1993 ; 150 : 720-7.
6. Perlick DA et al. Perceived stigma and depression among caregivers of patients with bipolar disorder. Br J Psychiatry 2007 ; 190 : 535-6.
7. Bowden CL. Bipolar disorder and work loss. Am J Manag Care 2005 ; 11 : S91-4. 
8. Colom F, Vieta E. Manuel de psychoéducation pour les troubles bipolaires. Éditions Solal, Marseille, 2006.

Copyright © Len medical, Neuronale, juin 2010

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