Épidémiologie de l’arthrose en 2011

B. MAZIÈRES,

Centre de rhumatologie, CHU Purpan, Toulouse

 

L’arthrose est la première des affections articulaires, loin devant les rhumatismes inflammatoires et les arthropathies microcristallines. La coxarthrose et la gonarthrose symptomatiques touchent respectivement en France 1,9 et 4,7 % des hommes et 2,5 et 6,6 % des femmes. Hérédité, obésité, traumatismes et microtraumatismes professionnels et sportifs en sont les principaux facteurs de risque. Elle représente une charge pour la collectivité de l’ordre de 1,6 milliard d’euros par an. 

L’arthrose est une des principales causes de handicap du sujet âgé, la source première d’indications de prothèses de hanche et de genou et donc un problème majeur de santé publique. Prévalence, incidence, facteurs de risque de la maladie et de sa progression, conséquences socio-économiques sont les pièces du puzzle épidémiologique de l’arthrose. Qu’en savons-nous en 2011 ? L’ambiguïté vient de la définition même de la maladie, qui reste purement anatomo- clinique : « L’arthrose est la résultante des phénomènes mécaniques et biologiques qui déstabilisent l’équilibre entre la synthèse et la dégradation du cartilage et de l’os sous-chondral. Ce déséquilibre peut être initié par de multiples facteurs : génétiques, de développement, métaboliques et traumatiques. L’arthrose touche tous les tissus de l’articulation diarthrodiale et se manifeste par des modifications morphologiques, biochimiques, moléculaires et biomécaniques des cellules et de la matrice cartilagineuses conduisant à un ramollissement, une fissuration, une ulcération et une perte du cartilage articulaire, une sclérose de l’os sous-chondral avec production d’ostéophytes et de kystes sous-chondraux. Quand elle devient symptomatique, l’arthrose entraîne douleur et raideur articulaires, un éventuel épanchement articulaire avec des degrés variables d’inflammation locale » (1). Il n’y a pas de caractérisation univoque, de marqueur unique, de la maladie arthrosique.

Prévalence

La prévalence et l’incidence de l’arthrose sont élevées (figure 1), augmentent avec l’âge, sont plus importantes chez la femme que chez l’homme au-delà de la cinquantaine( 2). Globalement, la prévalence radiologique de l’arthrose dans la tranche d’âge 65-75 ans est de 75 % au rachis, 60 % aux mains, 30 % au genou, 10 % à la hanche. Toutes les autres localisations anatomiques sont inférieures à 10 %(3). Cependant, la prévalence de la coxarthrose et de la gonarthrose ont été rarement décrites, spécialement en Europe. Des différences ethniques et géographiques ont été rapportées, mais les chiffres publiés varient en fonction de la définition même de la maladie : arthrose radiologique, arthrose clinique ou les deux. En termes de santé publique, c’est l’arthrose symptomatique, radiologiquement définie qui est la plus pertinente car elle cerne le poids réel de la maladie, le besoin du recours aux soins, l’accès au système de santé (tableau 1).

 

Incidence

Le nombre de nouveaux cas par an est encore plus mal connu. Dans le comté d’Olmstrad (Minnesota), l’incidence de la gonarthrose symptomatique a été chiffrée à 2/1 000 adultes/an et celle de la coxarthrose à 0,5/1 000, confirmant ainsi la notion classique que la gonarthrose est au moins deux fois plus fréquente que la coxarthrose. Cette incidence augmente avec l’âge et atteindrait 1 % chez la femme de plus de 50 ans et l’homme de plus de 70 ans. L’incidence de l’arthrose des mains a été chiffrée à 4 % par an chez l’homme.

Un travail récent trouve même des chiffres d’arthrose symptomatique plus élevés : 1/1 000/an pour l’arthrose digitale, 0,88 pour la coxarthrose et 2,4 pour la gonarthrose.

Facteurs de risque d’arthrose

Les facteurs de risque d’arthrose (tableau 2) peuvent être classés en facteurs généraux (ex. : obésité, hérédité) et facteurs mécaniques locaux (ex. : traumatismes), mais dans une perspective d’intervention préventive ou curative, on peut préférer un classement différent.

Facteurs de risque non modifiables

• L’âge : âge et arthrose progressent ensemble (figure 1).

• Un facteur héréditaire semble bien exister notamment dans l’arthrose des doigts où l’on retrouve cette atteinte de mère en fille. L’étude comparée de jumelles mono- et di-zygotes montre que l’héritabilité (part attribuable aux facteurs génétiques) de l’association gonarthrose-arthrose des mains est de 70 %. Cette héritabilité est de l’ordre de 50 % pour la gonarthrose, de 30 % pour la coxarthrose. Le facteur héréditaire semble plus marqué chez la femme que chez l’homme, pour l’arthrose des mains plus que pour les autres arthroses périphériques.

• Le traumatisme. Bien sûr, la fracture articulaire, mais aussi l’entorse, la lésion méniscale, la simple contusion sont génératrices d’arthrose. Les articulations les plus superficielles sont les plus exposées (doigts, genou, cheville, pied). Dans la fracture articulaire, le trait de fracture et sa réduction jouent un rôle, mais celui de la contusion contemporaine de la fracture est prépondérant : bien et tôt réduite, opérée ou non, l’arthrose reste aussi fréquente. Les ruptures méniscales ou des ligaments croisés sont génératrices d’arthrose du genou (encadré).

Facteurs partiellement modifiables

• Facteur hormonal

L’arthrose est plus fréquente chez l’homme jusqu’à la cinquantaine, le rapport s’inverse ensuite avec la ménopause chez la femme faisant suspecter un facteur endocrinien que d’autres données confortent : existence de récepteurs estrogéniques sur le chondrocyte, survenue plus tardive d’une arthrose symptomatique chez les femmes bénéficiant d’un traitement hormonal substitutif. Mais le traitement « curatif » d’une arthrose installée par le THS n’est pas efficace.

• Le rôle des microtraumatismes professionnels et sportifs est plus difficile à affirmer, mais de nombreuses enquêtes semblent le prouver. L’obser vation la plus classique est celle des travailleuses d’une filature de laine en Virginie. Ces employées étaient au même poste de travail depuis au moins 20 ans et exécutaient 3 différentes taches stéréotypées : soit des mouvements de préhension précis opposant les 4 doigts au pouce, soit des gestes de force demandant peu de précision, soit enfin des mouvements de précision épargnant les 2 derniers doigts. La répartition des lésions arthrosiques était corrélée au mouvement réalisé : dans le premier groupe, les 4 doigts étaient également atteints ; dans le 2e groupe, existait surtout une arthrose du poignet ; dans le 3e groupe, les 2 derniers doigts étaient épargnés. Un travail japonais part du même principe, en étudiant 3 groupes de Japonaises selon le nombre de repas préparés : des cuisinières de collectivité préparant 150 à 450 repas par jour, des cuisinières préparant 30 à 80 repas par jour, des employées municipales ne cuisinant que chez elles. L’incidence des nodosités d’Heberden est significativement plus élevée chez les femmes confectionnant le plus de repas. De même, les travailleurs exerçant une activité accroupie ou soulevant des poids ont une fréquence d’arthrose des genoux et des hanches multipliée par deux par rapport à des témoins. Cependant, il ne semble pas y avoir plus de gonarthrose ou de coxarthrose chez des coureurs de fond que chez des témoins.

Il faudrait toutefois des études longitudinales pour affirmer le fait. Globalement, il semble que ce ne soit pas le sport lui-même qui induise l’arthrosemais les inévitables traumatismes liés aux sports.

  Figure 1.
Prévalence de la coxarthrose et  de la gonarthrose
symptomatique en population générale en France.

Ainsi, les sports collectifs, les sports de contact, surtout pratiqués en compétition et débutés jeune (avant la puberté), sont-ils les plus « arthrogènes ».

C’est le rôle de la médecine du travail que de minimiser ces risques par l’aménagement du poste de travail, l’utilisation de machines, la prévention des accidents. Dans le domaine sportif, la prévention peut également jouer : apprentissage des gestes techniques, installations sportives adéquates, échauffement, progressivité de l’entraînement. Si un accident survient, il faut veiller à le soigner tôt, respecter un temps de convalescence suffisant, reprendre progressivement l’entraînement.

Facteurs accessibles à une intervention

• L’obésité est un important facteur de risque de gonarthrose surtout chez la femme et surtout après laménopause.

Chez l’obèse, la gonarthrose est plus volontiers bilatérale et plus douloureuse à stade radiologique égal que chez le sujet de poids normal (30). C’est également un facteur de risque d’aggravation symptomatique de cette arthrose et la probabilité de devoir recourir à une prothèse (hanche ou genou) augmente avec le poids. Elle est également un facteur de risque d’arthrose des doigts.

Figure 2. Douleurs mécaniques de hanche gauche sur dysplasie, depuis 6 mois, chez une femme de 23 ans. A : L’angle de couverture de la tête fémorale par le toit du cotyle (angle de Wiberg) est insuffisant (normalement > 25°). B : Un greffon osseux prélevé sur la crête iliaque du malade est vissé sur le cotyle pour augmenter sa surface portante (tectoplastie du cotyle ou « butée cotyloïdienne »). Il s’agit d’une intervention extracapsulaire.

En ce qui concerne la coxarthrose, les résultats sont plus controversés. L’obésité joue-t-elle uniquement par mécanisme de surcharge articulaire ? C’est peu probable car la liaison coxarthrose- obésité devrait également être forte, ce qui n’est pas le cas et a contrario la liaison arthrose des mains et obésité ne s’expliquerait pas. L’obésité joue-t-elle un rôle par le biais de cytokines adipocytaires (adipokines) pro-inflammatoires dont on connaît les récepteurs sur le chondrocyte ? Cette piste est très explorée ces dernières années. Or, une perte de poids de 5 kg à 30 ans diminue le risque de gonarthrose symptomatique à 50 ans de 50 % (prévention primaire). Une perte de poids qui ferait revenir des obèses en simple surpoids, ou des malades en surpoids au poids normal, permettrait de diminuer le risque de gonarthrose d’environ 33 % chez la femme et d’environ 21 % chez l’homme(4).

• Les dysplasies et les troubles statiques sont pourvoyeurs d’arthrose de la hanche et du genou notamment. La coxarthrose débutante par dysplasie d’un cotyle qui couvre insuffisamment la tête fémorale (figure 2) peut être stoppée par une tectoplastie (chirurgie « préventive » de l’arthrose). Le conflit antérieur fémoro-acétabulaire peut être diagnostiqué et éventuellement traité devant les premières douleurs coxales, avant l’arthrose confirmée. La gonarthrose fémorotibiale interne sur genu varum constitutionnel peut être soulagée est structuralement stabilisée pendant une dizaine d’années par une ostéotomie tibiale (chirurgie « curative »).

La coxarthrose débutante par dysplasie d’un cotyle qui couvre
insuffisamment la tête fémorale peut être stoppée par une tectoplastie.

Facteurs de risque de progression structurale

Une fois installée, l’arthrose semble évoluer de façon non linéaire : à des périodes de destruction (et donc de pincement radiologique) succèdent des périodes de quiescence. Mais quels sont les facteurs qui permettent de prédire son aggravation ? Peu de travaux concernent ce point pourtant crucial pour sélectionner les malades et adapter nos thérapeutiques.

Au genou, la poussée d’arthrose semble s’accompagner d’une accélération du pincement. L’obésité est également un facteur de risque d’aggravation symptomatique de cette arthrose et la probabilité de devoir recourir à une prothèse augmente avec le poids. À la hanche, le risque de progression du pincement de l’interligne est corrélé à un interligne déjà très pincé au départ (première visite : hauteur de l’interligne ≤ 2 mm), un pincement supéroexterne, le sexe féminin, un indice algo-fonctionnel de Lequesne > 10, un âge à la première visite supérieur à 65 ans.

Retentissement socio-économique

L’arthrose est la principale cause de morbidité dans tous les pays développés. Elle est déjà — plusieurs enquêtes européennes le montrent — le premier motif de consultation auprès du médecin généraliste. Le vieillissement de la population ne fait qu’alourdir ce bilan au fil des années. Son retentissement socio-économique est très important. Ainsi, en 1979, dans le groupe des affections non traumatiques de l’appareil locomoteur, l’arthrose était à l’origine de 11,3 % des hospitalisations à l’Assistance Publique de Paris et entre pour 17,6 % des journées d’hospitalisation. Les économistes de la santé chiffrent le coût (direct et indirect) de l’arthrose en France à 1,6 milliard d’euros par an, en augmentation de 160 % en 10 ans(5). Elle est responsable annuellement de 8,7 millions de consultations qui génèrent 14 millions d’ordonnances, 300 000 examens radiologiques au moins, 100 000 journées d’hospitalisation. L’arthrose représente 0,8 % des dépenses de santé en France. Un travail de la Mayo Clinic a comparé les coûts d’une population d’arthrosiques à ceux d’une population d’autres malades ajustée pour le sexe et l’âge : le surcoût de l’arthrose est de 200 dollars pour les frais médicaux directs, et de plus de 200 dollars pour les coûts indirects. Dix pour cent des arthrosiques avaient eu des arrêts de travail du fait de leur maladie contre seulement 1,7 % dans la population de référence. Enfin, aux États-Unis, on considère que le coût de l’arthrose est de l’ordre de 1 % du PNB.

Références

1.OMS. Introduction. In Osteoarthritic disorders. Workshop, Monterey, California, April 1994. Kuettner KE & Goldberg VM eds. American Academy Orthopaedic surgeons, 1995.
2. Guillemin F et al. Prevalence of symptomatic knee and hip OA: a population-based survey in France. ACR, Atlanta, novembre 2010.
3. Van Sasse JLCM et al. Epidemiology of osteoarthritis: Zoertermeer survey. Comparison of radiologic osteoarthritis in a Dutch population with that in 10 other populations. Ann Rheum Dis 1989 ; 48 : 271-80.
4. Mazières B. Traitement médical de l’arthrose. EMC (Elsevier Masson SAS, Paris), Appareil locomoteur, 2008 ; 14-003-C-40.
5. Le Pen C et al. Financial cost of osteoarthritis in France. The « COART » France study. Joint Bone Spine 2005 ; 72 : 567-70.
6. Mazières B et al. Risk factors of Knee osteoarthritis (KOA): a case-control study of 600 patients (Abstract #OP20). Communication at the Annual European Congress of Rheumatology, EULAR, Stockholm, 2002. Ann Rheum Dis 2002 ; 61 : 39-40.
7. Englund M et al. Incidental meniscal findings on knee MRI in middle-aged and elderly persons. N Engl J Med 2008 ; 359 : 1 108-15.
8. Zhang W et al. EULAR evidence based recommendations for the diagnosis of knee osteoarthritis. Ann Rheum Dis 2010 ; 69 : 483-9.

Copyright © Len medical, Rhumatologie pratique, avril/mai 2011

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