C. FITOUSSI,
Paris
Illustration/Figure 7. Plaques brun foncé de pityriasis
versicolor.
La demande d’uniformité du teint est un motif fréquent de
consultation sur peau noire, auquel les dermatologues ne sont pas
préparés et qui peut, à première vue, apparaître comme insolite,
voire futile, en tout cas toujours déroutant.
C’est pourtant, et de loin, la première cause de
consultation sur peau noire : « J’ai des taches, je veux
retrouver mon teint ». Et s’il est vrai que les
hyperpigmentations sont les plus fréquentes, les hypopigmentations
sont également très courantes et encore plus mal vécues, avec la
crainte omniprésente du vitiligo et pour les plus âgés, la hantise
de la lèpre.
Il faut avoir bien présent à l’esprit que la demande des
patients est avant tout symptomatique : la peau est perçue comme un
tissu dont les inégalités de couleur peuvent être facilement
corrigées, idée entretenue par un vaste marché cosmétique de «
l’uniformité du teint ».
Il est souvent difficile de faire admettre que le traitement
nécessite une démarche étiologique rigoureuse car les causes sont
très diverses (figure 1), la mélanogenèse étant un mécanisme
continu complexe, très sensible sur peau noire, où de nombreux
phénomènes peuvent entraîner une altération. L’ensemble de ces
causes relève de deux types de mécanismes bien distincts :
– les hypopigmentations mélanopéniques, les plus fréquentes et
les plus réversibles, au cours desquelles le défaut de pigmentation
est fonctionnel, avec des mélanocytes conservés, mais lié à un
trouble, le plus souvent inflammatoire, du transfert et/ou de la
répartition de la mélanine ;
– les hypopigmentations mélanocytopéniques où le défaut pigmentaire
est lié à une inactivation ou à une disparition des mélanocytes :
c’est avant tout le cas du vitiligo. Il arrive que les deux
mécanismes soient intriqués.
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Figure 1. Algorithme « taches claires
»
(A. Mahé, forum JDP du Groupe thématique peau noire de la SFD, 10
décembre 2010).
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Causes courantes dites « physiologiques » ou presque…
La grande diversité de teintes et des métissages fait observer
un certain nombre de taches claires sans signification
pathologique.
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Figure 2.
Lignes de Fuchter-Voigt
de démarcation pigmentaire des
faces antéro-internes des bras.
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Figure 3. Ligne
hypochrome médiosternale.
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Notons qu’elles se révèlent ou se majorent souvent sous nos
latitudes avec la réduction de l’exposition solaire :
– au visage, où la zone médiane est constamment plus claire que
le front, le menton et les côtés ;
– sur les membres, les lignes de démarcation pigmentaire, ou lignes
de Fuchter- Voigt, qui correspondent à la jonction de deux
territoires d’innervation : face antérointerne des bras (figure 2)
plus rares, face externe des jambes. De plus, en raison de
l’épaisseur de la couche cornée, les paumes et les plantes sont
constamment plus claires ;
– au thorax, où il peut exister une ligne verticale
médiosternale (figure 3), qui n’inquiète pas.
L’hypomélanose confluente médiothoracique
(dyschromie créole) (figure 4, tableau).
Elle est très fréquente, touchant surtout les jeunes adultes à
peau plutôt claire et les métis.
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Figure 4.
Hypomélanose confluente
médiothoracique, à ne pas
confondre avec un pityriasis versicolor.
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Il s’agit de grandes macules hypochromes non achromiques à limites
floues, situées sur le milieu du thorax et la partie inférieure de
la région lombaire, souvent confluente et formant une nappe
symétrique mal limitée inter- et sous-mammaire et lombaire. Elle
est souvent confondue avec une mycose (les « lota » des Antilles)
et traitée inutilement. Elle est plus souvent observée en métropole
et s’améliore lors des retours au soleil ; elle est rare après 40
ans.
Elle est souvent confondue avec une forme diffuse de pityriasis
versicolor, mais la topographie est nettement différente, plus bas
située, les contours sont moins nets, la fluorescence en lampe de
Wood négative et surtout elle reste stable après plusieurs
traitements antifongiques bien conduits.
Cependant il existe des associations. L’aspect parfois évocateur
d’eczématides disséminées peut conduire à une courte
corticothérapie locale. La présence de corynébactéries a conduit
certains auteurs à préconiser une antibiothérapie ou un peroxyde de
benzoyle.
La dyschromie créole est
souvent confondue avec une forme diffuse de pityriasis
versicolor.
L’hypomélanose prétibiale en confettis des jambes
des femmes
Elle est très fréquente, constatée sur plus d’un quart des
femmes de plus de 50 ans ayant passé leur enfance aux Antilles, et
faisant évoquer un facteur d’exposition solaire.
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Figure 5.
Hypomélanose prétibiale
en confettis de la jambe.
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Les lésions siègent principalement sur la face antérieure des
jambes, elles sont habituellement de petite taille, rondes et bien
limitées, totalement achromiques, plus ou moins nombreuses (figure
5), parfois même coalescentes, pouvant alors donner un aspect
moucheté ou tigré tout à fait inesthétique. Un prurit modéré peut
être présent. Plus rarement, on observe quelques éléments sur les
membres supérieurs ou le thorax.
Histologiquement, on constate un aspect cicatriciel avec
hypopigmentation de la couche basale alors que les mélanocytes sont
normaux. Il faut rassurer en écartant le vitiligo, encore que
certaines formes profuses aboutissent au même aspect. Des touches
d’essai d’azote liquide peuvent être tentées, mais il semble
difficile de produire un résultat favorable, surtout si les lésions
sont très nombreuses. Les dermocorticoïdes peuvent être prescrits
en cas de prurit. Dans les formes étendues, il est possible de
conseiller un fond de teint couvrant pour les jambes que l’on peut
se procurer dans les boutiques spécialisées et qui est adapté à
toutes les nuances habituelles.
Les dermatoses dépigmentantes courantes
Les dartres (eczématides) dépigmentantes
Comme sur peau blanche, elles touchent surtout les enfants et
les adolescents, avec le plus souvent un terrain atopique personnel
ou familial.
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Figure 6. Dartres dépigmentantes
coalescentes de la joue.
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Elles sont précédées de plaques sèches transitoires de couleur gris
clair qui évoluent en macules claires, parfois presque blanches, à
contours flous ; elles sont habituellement isolées, peu nombreuses,
situées principalement sur les joues mais aussi le haut des
membres, le ventre, les faces latérales du tronc.
On observe parfois des formes profuses où les plaques sont
coalescentes et peuvent donner un aspect globalement inhomogène
surprenant (figure 6).
Les dartres sont la cause
la plus fréquente et la plus transitoire de dépigmentation chez les
Noirs.
Proche de l’eczéma, il s’agit d’une inflammation qui perturbe le
transfert et la distribution de la mélanine, sans atteinte
mélanocytaire. Histologiquement, on retrouve cette hypopigmentation
de la couche basale avec mélanocytes normaux. La dépigmentation,
particulièrement visible par contraste au retour des vacances, car
elle ne bronze pas — faisant souvent porter à tort le diagnostic de
réaction au soleil, alors que celui-ci ne fait que la rendre
visible — s’atténue en hiver et disparaît progressivement. On peut
observer des formes très claires, presque achromiques, d’évolution
prolongée, pouvant faire craindre un vitiligo, dont elles se
différencient cependant par une topographie plus latérale, des
bords flous, la notion d’atopie, et parce qu’elles débutent par des
plaques sèches parfois prurigineuses.
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Bien que le traitement repose classiquement sur les émollients,
force est de constater que cela suffit rarement, et ce d’autant
plus que traditionnellement les mamans en appliquent régulièrement
sur leurs enfants ; c’est souvent après échec d’une prescription de
Dexeryl ® que l’enfant est vu en dermatologie.
Le meilleur traitement est la corticothérapie locale de classe
3, pendant 2 à 3 semaines. Il réduit les phénomènes inflammatoires
et normalise ainsi la distribution de la mélanine. Cependant, très
souvent, les mères sont réticentes devant le terme « cortisone »,
et ce d’autant plus qu’elles ont ellesmêmes utilisé des corticoïdes
pour se dépigmenter, et fait l’expérience de taches claires
consécutives à leur application. Il nous revient alors de devancer
cette objection en expliquant que les eczématides sont par nature
dépigmentantes et que l’utilisation des dermocorticoïdes réduit, et
non provoque, cette dépigmentation. Certains dermatologues
préfèrent ou ajoutent un antifongique, dont l’efficacité est plutôt
liée à l’action anti-inflammatoire plutôt qu’à un effet
anti-infectieux. Prévention : c’est ici que le traitement
émollient, ainsi que les précautions habituelles pour les peaux
atopiques, ont leur intérêt. Point important, si un séjour au
soleil est envisagé, il convient de traiter par principe les
lésions avant le départ pour éviter la majoration par contraste
lors de l’exposition.
Le pityriasis versicolor (« lota » des Antillais)
Rappelons que la levure responsable, du groupe Malassezia, est
présente chez tous à l’état normal dans les follicules pilaires et
ne devient pathogène que dans certaines conditions locales
(sudation, sébum).
Elle envahit alors la couche cornée sous forme
pseudo-filamenteuse, entraînant dans un premier temps une
hyperkératose avec des plaques classiquement « chamois », plutôt
grises ou brun foncé sur peau noire (figure 7/illustration), puis
inhibant la mélanogenèse par production d’acide azélaïque, avec
alors des macules très claires, à bords nets, localisées sur les
épaules et le haut du dos (figure 8), mais pouvant sur peau noire
être extensives et toucher le cou, le visage, l’ensemble du dos et
même les membres. C’est aussi sur ce terrain que les formes très
récidivantes sont observées.
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Figure 8.
Macules claires de
pityriasis versicolor.
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En cas de doute, le dermatologue peut s’aider de l’examen de la
peau en lumière UV ou de l’examen mycologique. Sous la lampe de
Wood, les plaques sont visibles sous forme d’une fluorescence jaune
vert très caractéristique, bien visible sur peau noire. Le
prélèvement mycologique classique a peu d’intérêt, cette levure
étant présente en abondance chez tous ; en revanche, seul l’examen
direct par scotch-test affirme la présence de formes
pseudo-filamenteuses. Le traitement est à la fois simple et
difficile. Cette levure fragile est très sensible aux antifongiques
: le problème n’est donc pas tant la résistance au traitement que
celui des récidives et de la persistance de la dépigmentation, qui
peut être prolongée. Le traitement repose sur l’utilisation des
médicaments antifongiques. L’efficacité du gel de kétoconazole
monodose en fait le traitement de première intention, en insistant
sur la nécessité d’un temps de pose de 15 minutes, sans oublier le
cuir chevelu, et de répéter l’application 1 semaine après pour
certains patients. Ce n’est que dans les formes diffuses que les
traitements systémiques peuvent être utilisés : selon les auteurs,
le fluconazole en dose unique de 400 mg, ou répété après 1 semaine,
est préféré au kétoconazole comprimé (pourtant très efficace, mais
redouté en raison du risque hépatique) ou à l’itraconazole. Dans
les formes récidivantes, le traitement d’entretien est souvent
utile : selon les auteurs, kétokonazole local 1 fois par mois ou
fluconazole en une prise unique mensuelle ou bimensuelle.
La dermatite séborrhéique
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Figure 9. Hypochromie centrofaciale due
à une dermite séborrhéique.
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C’est une cause fréquente de lésions hypochromiques touchant les
adultes dans les localisations classiques centrofaciales (figure 9)
et du liseré frontal.
Il s’y associe presque toujours une atteinte prurigineuse du
cuir chevelu, tandis que celle-ci peut s’observer de façon isolée.
L’hypochromie survient parfois secondairement après une phase
hyperchromique et squameuse. Chez les Noirs, cet état est très
fréquent, souvent déclenché à l’arrivée en métropole par un
ensemble de facteurs d’environnement à la fois climatique
(amélioration lors des retours en climat humide et ensoleillé) et
de conditions de vie.
Le traitement est classique, reposant sur les crèmes
antifongiques à action anti-inflammatoire (Fazol®, Mycoster®,
Kétoderm®) et les dermocorticoïdes faibles (Locapred®, Tridésonit®)
pendant quelques jours.
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Figure 10. Mycosis fongoïde
hypochromiant.
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Compte tenu du terrain et du caractère chronique exposant aux
rechutes, le traitement d’entretien quotidien est essentiel :
– dermocorticoïde faible et crème antifongique sur les plaques
pendant quelques jours ;
– nettoyant doux, éventuellement enrichi en actifs antifongiques :
lotion Cétaphil® (peau sèche), Gel DS® (Uriage), gel Hyfac® ou
Bactopur ® (peau grasse) ;
– application quotidienne sur les zones sensibles de crèmes
apaisantes antifongiques : Pityval® (la Roche-Posay), Emulsion DS®
(Uriage).
Conclusion
À côté des causes courantes, voire banales, d’hypopigmentation
sur peau noire ou métissée que nous venons de décrire, qu’il faut
distinguer des achromies (ex. vitiligo), il existe des causes moins
fréquentes (ex. mycosis fongoïde, figure 10) ; et seule une
démarche étiologique sérieuse permet d’éviter les erreurs
diagnostiques (figure 1).
Pour en savoir plus
• Relyveld GN et al. Progressive macular hypomelanosis: an
overview. Am J Clin Dermatol 2007 ; 8 : 13-9.
• Lin RL, Janniger CK. Pityriasis alba. Cutis 2005 ; 76 :
21-4.
• Hu SW, Bigby M. Pityriasis versicolor: a systematic review of
interventions. Arch Dermatol 2010 ; 146 : 1 132-40.
Copyright © Len medical, Dermatologie pratique, septembre 2011