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MISES AU POINT

Particules nanométriques et santé

Publié le 23/07/2012 Partager sur Twitter Partager sur Facebook Imprimer l'article Envoyer à un confrère Réagir à l'article Enregistrer dans ma bibliothèque Reduire Agrandir

P. BROCHARD, M. RINALDO,

Centre Inserm 897, Université Bordeaux Segalen
Consultation de pathologie professionnelle, CHU de Bordeaux

 

Le seuil de 100 nm a été déterminé par les physiciens et les chimistes qui ont constaté que la proportion d’atomes en surface par rapport au nombre total d’atomes constituant une particule de matière augmentait de façon exponentielle en deçà de ce diamètre et que la matière, quelle que soit la nature des atomes, devenait très réactive et acquérait des propriétés nouvelles (optique, conduction électrique, réactivité biologique, etc.). Ces caractéristiques physicochimiques et leurs conséquences biologiques sont partagées par toutes les particules solides nanométriques, quelle qu’en soit l’origine.

Origine des expositions de l’homme

On distingue trois sources principales :

• Les particules nanométriques (PN) manufacturées, qui sont fabriquées intentionnellement ; on utilise alors le terme de nanoparticules (NPM pour nanoparticules manufacturées). Elles peuvent être au contact de l’homme à l’état natif, dispersées dans une poudre ou une suspension ; elles rentrent habituellement dans la composition de matériaux plus complexes appelés matériaux nanostructurés (matériaux composites à base de ciment, de résine, de caoutchouc, etc.) ; leur mise en oeuvre est à la base des nanotechnologies (industrie électronique, industrie automobile, matériaux de construction, imagerie cellulaire et vecteurs de principes actifs en biomédecine, industrie cosmétique, etc.). Les nanotechnologies sont en plein essor, mais ne représentent encore qu’une très faible source d’exposition de la population : la dispersion des nanoparticules manufacturées dans l’environnement général (liées aux rejets dans le milieu naturel des nanoparticules en rapport avec les différentes applications professionnelles ou domestiques) est un réel sujet de préoccupation pour le futur mais reste complètement négligeable actuellement par rapport aux autres particules nanométriques, en dehors de certains milieux professionnels très particuliers (liés essentiellement à la fabrication des nanoparticules et à leur mise en oeuvre initiale à partir de poudres et de suspensions). Les nanoparticules provenant d’une source donnée ont des compositions chimiques initiales homogènes (ultérieurement, lors de leur séjour dans l’atmosphère, elles vont adsorber des polluants volatils ou semi-volatils) et une distribution granulométrique monodispersée (ultérieurement, lors de leur séjour dans l’atmosphère, elles vont s’agréger entre elles ou surtout avec les particules non intentionnelles présentes dans l’atmosphère).

• Les PN non intentionnelles ou particules ultrafines (PUF) dont on distingue plusieurs origines. Elles constituent la plus grande fraction de la concentration numérique mais la plus faible concentration pondérale de toutes les particules atmosphériques habituellement mesurées dans les réseaux de surveillance de la qualité de l’air (PM10, PM2,5).

La distribution granulométrique des PUF est polydispersée et surtout la composition chimique en est très variable dans le temps (effets des saisons) et dans l’espace (proximité des sources d’émission).

– Les mieux étudiées sont les PN d’origine anthropique, c’est-à-dire résultant d’une activité humaine. On distingue les sources issues des phénomènes de combustion qui sont majoritairement en milieu urbain : le trafic automobile (principalement les moteurs Diesel) et le chauffage urbain, mais aussi les rejets industriels (centres d’incinération, centrales thermiques, hauts fourneaux, etc.) ou les activités professionnelles comportant des procédés thermiques (soudure, fours industriels, etc.) ; en milieu rural : les feux ouverts (feux de végétation) et dans l’environnement domestique, la fumée de cigarette, les cheminées à bois à foyer ouvert, la cuisson des aliments. On retrouve également dans l’environnement extérieur et intérieur des PN générées par la fragmentation de la matière lorsque les énergies mises en oeuvre sont suffisantes (travaux du bâtiment et des travaux publics, usure des matériaux liés à des contraintes mécaniques rapides comme le polissage, le meulage, etc.).

– Les PN non intentionnelles d’origine naturelle, présentes dans l’atmosphère depuis la nuit des temps, comme en témoignent les analyses des carottes glacières représentant la pollution des millénaires passés. Elles sont liées à l’activité volcanique, aux feux de biomasse (feux de forêts), aux interfaces entre l’air et les eaux principalement de mer (sels marins) et les phénomènes liés à l’érosion (particules minérales).

– Les PN mixtes appelées particules secondaires qui résultent des réactions chimiques des espèces volatiles présentes dans l’atmosphère (d’origine anthropique ou naturelle) qui vont ultérieurement se condenser (nucléation, condensation homogène, condensation hétérogène, agrégation, agglomération). Au total, l’homme est exposé à des particules nanométriques de sources diverses en fonction de sa présence dans les environnements considérés. À ce jour, on peut considérer que la quasi-totalité des expositions aux particules nanométriques correspondent à des PN non intentionnelles, aussi bien dans le milieu professionnel que dans l’environnement général extérieur ou intérieur. Les expositions à des nanoparticules manufacturées en milieu professionnel ne représentent qu’une très petite fraction de la population au travail.

Effets sur la santé des particules nanométriques : le nouveau concept de nanotoxicologie

Paradoxalement, alors que les expositions aux particules nanométriques sont très anciennes, les connaissances de leurs effets sur la santé est récente puisque la production scientifique dans ce domaine a émergé à la fin des années 90 en raison du développement des nanotechnologies. Les modèles expérimentaux sont en effet plus simples lorsqu’on utilise des NPM puisque les particules sont homogènes et bien caractérisées, ce qui permet des inférences plus précises que dans les études portant sur les PN non intentionnelles dont la composition est extrêmement variable.

Que sait-on aujourd’hui de l’effet des nanoparticules manufacturées ?

Les études in vitro ont permis de reconnaître le rôle des NP dans la production d’espèces activées de l’oxygène (radicaux libres) et l’induction d’un stress oxydant intracellulaire dose-dépendant soit par stimulation des récepteurs de la membrane cytoplasmique, soit par lipoperoxydation de cette membrane, soit après internalisation et toxicité mitochondriale. Ce stress oxydant, lorsqu’il n’est pas responsable d’une nécrose rapide ou d’une apoptose différée, entraîne une réponse en cascade des systèmes de signalisation intracellulaire aboutissant à production de cytokines pro-inflammatoires (IL-1, IL-6, TNF alpha, etc.) et de régulateurs de la synthèse du collagène (TGF bêta, PDGF, etc.). Enfin, il est maintenant acquis que certaines NP sont génotoxiques et entraînent des événements cellulaires identiques à ceux induits par les rayonnements ionisants. Les études in vivo (inhalation ou le plus souvent instillation intratrachéale) confirment la réponse inflammatoire susceptible, si elle est suffisamment prolongée, de s’accompagner d’une fibrose irréversible. Ainsi, le dépôt de PN dans l’appareil respiratoire a été associé à des pathologies interstitielles induites par des particules de taille nanométrique peu solubles et dont la toxicité, compte tenu de la composition chimique, était supposée faible (comme c’est le cas pour les particules de carbone élémentaire). Certaines d’entre elles (nanotubes de carbone) ont également provoqué des zones de fibrose pleurale localisée (plaque pleurale) après instillation intrapleurale. Ces études ont également démontré la capacité des NP isolées de passer la membrane alvéolo-capillaire, de se retrouver dans le sang, d’être disséminées dans les autres tissus et de passer les autres barrières biologiques (barrière placentaire, hématoencéphalique, glomérulaire). De même, il a été montré que les NP déposées sur la muqueuse pituitaire des fosses nasales sont internalisées par les terminaisons nerveuses du nerf olfactif et peuvent ainsi migrer directement dans le système nerveux central. Ainsi, les NP sont associées à l’induction de réponses systémiques cardiovasculaires, neurologiques, reprotoxiques qui peuvent être liées à la translocation des NP ou être des effets indirects secondaires aux altérations pulmonaires liées à la rétention pulmonaire des NP. Aucune étude n’a démontré à ce jour l’induction de cancers par des NP, en dehors de mésothéliomes induits après injection intrapéritonéale ou intravaginale de nanotubes de carbones chez la souris. Ces études confirment la notion de danger, mais elles sont réalisées avec des doses souvent peu réalistes par rapport aux expositions de l’homme, ce qui rend l’évalua tion du risque pour l’homme encore hypothétique.

Ces études ont également permis de mettre en évidence certains déterminants de la toxicité observée expérimentalement :

– taille : elle conditionne les sites de dépôt après inhalation et les propriétés de pénétration intracellulaire et à travers les membranes biologiques (les NP agrégées se comportent comme des particules de la taille de l’agrégat, mais une fois déposés ces agrégats peuvent se dissocier et se comporter comme des particules élémentaires) ;

– surface spécifique : elle conditionne l’importance de l’interface avec les éléments de la cellule (l’expression de la dose par l’unité de surface spécifique permet d’établir les meilleures relations dose-effet) ;

– réactivité de surface : elle est liée à la nature chimique des atomes constituants la particule, mais peut être modifiée intentionnellement par fonctionnalisation chimique de la surface (cette fonctionnalisation est par exemple utilisée pour préparer les NP utilisées en nanomédecine) ou par l’adsorption de xénobiotiques dans l’atmosphère ;

– solubilité et biopersistance : les NP insolubles vont pouvoir exprimer d’autant plus longtemps au site de dépôt et/ou à distance après translocation leurs effets biologiques (lorsque les NP sont solubles, leur toxicité s’exprime selon les mécanismes de la toxicité chimique classique liée aux éléments chimiques solubilisés) ;

– forme : certaines NP ont des formes très allongées comme les nanotubes de carbone. Il a été montré que lorsque la longueur excédait 10 μm, on observait des phénomènes intracellulaires (phagocytose frustrée) et tissulaires (plaques pleurales, voire mésothéliomes après instillation intra-séreuse) compatible avec l’effet fibre décrit avec les fibres naturelles comme l’amiante. Les données chez l’homme sont actuellement limitées à des études expérimentales d’exposition contrôlées de PN de noir de carbone chez des sujets sains ou malades (asthmatiques, insuffisants coronariens). Elle montre des réponses à court terme de certains paramètres respiratoires (spirométrie, réponse inflammatoire pulmonaire et systémique) et cardiovasculaires (fréquence cardiaque, décalage du segment ST, modification de la pression artérielle) pour des concentrations n’excédant pas 50 μg/m3).

Que sait-on aujourd’hui des particules nanométriques non intentionnelles ?

La littérature épidémiologique concernant les PN non intentionnelle (PUF) liées à la pollution atmosphérique est encore peu fournie du fait de l’absence de méthodes standardisées de mesure de l’exposition.

Les données disponibles montrent qu’il existe un risque significatif de développer ou d’acutiser une affection cardiovasculaire, neurologique ou respiratoire en fonction de l’exposition aux particules inférieures à 2,5 μm (PM2,5), mais sans pouvoir préciser la contribution des PUF dans cette relation. Quelques études de panel (séries chronologiques) et quelques études d’inhalation contrôlées de particules Diesel ou de particules atmosphériques concentrées sur des sujets sains, des sujets malades ou des sujets âgés, montrent des corrélations significatives entre la concentration numérique en PUF et les réponses à court terme de l’appareil respiratoire, du système cardiovasculaire et du système nerveux central.

Conclusion

Le danger des PN, quelle qu’en soit l’origine, est maintenant largement démontré. En revanche, leur impact sur la santé humaine reste à préciser. Il n’existe pas de données démontrant un effet morbide lié aux NP manufacturées chez l’homme. Néanmoins, de nombreux indicateurs sanitaires ont été corrélés aux particules fines de la pollution atmosphérique. Parmi celles-ci, le rôle des PUF apparaît très probable chez des sujets déjà malades (insuffisants respiratoires, insuffisants cardiaques). Il reste à explorer chez des sujets sensibles (enfants, femmes enceintes). Au total, le comité de la prévention et de la précaution a émis la recommandation d’appliquer le principe de précaution vis-à-vis de la production et de la manipulation de NP manufacturées et de matériaux nanostructurés susceptibles de relarguer des NP. L’INRS a développé les stratégies de prévention auprès des professionnels exposés aux NP manufacturés, qui peuvent être appliquées aux professionnels exposés aux PN non intentionnelles. Enfin, il est essentiel de développer les études épidémiologiques spécifiquement construites pour analyser les effets des PN manufacturées et non intentionnelles, ce qui implique la mise en place de méthodes adaptées et standardisées de mesure des expositions aux PN.

Références

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