B. DAUtZENBERG,
Service de pneumologie, GH Pitié-Salpêtrière-Charles Foix,
Paris,
Responsable du DU tuberculose UMPC
Pour permettre la régression de la tuberculose, il faut
poursuivre l’effort de lutte contre la tuberculose, pour dépister
et traiter la tuberculose-maladie (TM), mais maintenant aussi,
comme cela a été décidé dans le Programme national de lutte contre
la tuberculose(1), pour prendre en charge les infections
tuberculeuses latentes (ITL) les plus à risque d’évolution vers la
TM, grâce aux tests IGRA.
La tuberculose-maladie régresse progressivement en France depuis
plus de 60 ans et régresse maintenant aussi dans l’ensemble du
monde. Cette régression est le fait de la mobilisation sanitaire
pour contrôler l’épidémie. Les grandes capitales ont presque
toutes, à la suite de New York il y a 20 ans, connu des poussées
épidémiques, à plus de 50 cas pour 100000 habitants, contemporaines
du démantèlement parfois brutal de la lutte contre la tuberculose.
Il est ainsi clair que si l’incidence de la tuberculose-maladie
régresse, c’est que le contrôle de la tuberculose reste actif et
performant. Les pays qui ont un système de santé désorganisé, non
seulement voient l’incidence de la tuberculose augmenter, mais
aussi émerger des tuberculoses à bacilles résistants (MDR ou XDR),
alors que la tuberculose est une maladie théoriquement éradiquable
car ayant pour principal réservoir l’homme et deuxième réservoir
les ovins et bovins domestiqués. On estime qu’il y a dans le monde
environ 4 millions de tuberculeux bacillifères et autant de non
bacillifères (figure 1).
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| Figure 1. 1,5 milliard de terriens
sont infectés par la tuberculose, alors que 4 millions sont
atteints de tuberculose bacillifère. |
En France, environ 5000 cas de tuberculose sont pris en charge
chaque année. Le nombre de sujets infectés par l’ITL est lui
beaucoup plus important et est estimé à 1,5 milliard de cas dans le
monde. Les différents pays ont, en fonction de l’incidence de la
tuberculose et du PIB, des stratégies différentes de prise en
charge des ITL.
Les pays à forte incidence de maladie ne prennent pas en compte
l’ITL ; à l’inverse, certains pays comme les États- Unis, prennent
en compte toutes les ITL, qu’elles soient récentes ou anciennes,
qu’elles soient de l’adulte ou de l’enfant. La France a une
attitude intermédiaire qui a évolué.
Depuis 2004, avec la régression de l’incidence de la tuberculose
en dessous de 10/100 000, la France a décidé de continuer à prendre
en charge les ITL de l’enfant et les ITL de moins de 2 ans chez
l’adulte (et des ITL dont on n’a pas la preuve qu’elles datent de
plus de 2 ans). En effet, le risque qu’une infection tuberculeuse
ancienne évolue après ces délais de 2 ans vers une
tuberculose-maladie (TM) est faible, à l’exception notable des cas
où la personne porteuse de l’ITL, pour une raison ou une autre,
devient immunodéprimée.
Ainsi, récemment, l’émergence des traitements anti-rejet pour
les greffes et les traitements anti-TNFα pour les maladies de Crohn
et les polyarthrites rhumatoïdes a donné lieu à une forte émergence
de TM chez les sujets infectés par le BK, comme l’avait fait dans
les années 1990 le sida, avant que l’on mette en place les mesures
adaptées de dépistage et de traitement des ITL. Fait nouveau, en
particulier chez les immunodéprimés, la question de l’ITL se pose
aussi bien chez les sujets qui n’ont jamais été malades que chez
ceux qui ont fait une TM (figure 2).
Pour une TM traitée anciennement, avant que l’on utilise
l’association rifampicine + isoniazide en 1970 en France, ou avant
les années 2000 dans les pays les moins favorisés, le traitement de
la TM laissait revenir le patient au stade d’ITL en fin de
traitement, et le malade gardait quelques bacilles tuberculeux dans
ses cicatrices, parfois pour des décennies. Sur le plan pratique,
on considère maintenant que 6 mois de rifampicine + isoniazide
permet une guérison complète, sans persistance d’ITL, mais le
niveau de preuve reste faible et des études sont nécessaires pour
confirmer ce fait. Dans la pratique, la prise en charge de l’ITL
mobilise beaucoup plus de forces et de temps de travail des
professionnels de santé que celui de la tuberculose-maladie, mais
c’est le prix à payer pour continuer à faire régresser l’épidémie
de tuberculose.
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Figure 2. Histoire de la tuberculose
traitée. On ne sait pas bien à ce jour différencier, après une
tuberculose, les personnes qui restent atteintes d’ITL et celles
qui sont totalement guéries.
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Pourquoi n'utilise-t-on pas les mêmes tests
diagnostiques pour la tuberculose et l'ITL ?
Au cours de la TM, la mise en évidence de bacilles tuberculeux
(BK) par la bactériologie ou la biologie moléculaire est le «gold
standard». En revanche, dans les infections latentes, le nombre de
bacilles est faible et, sauf de très rares exceptions chez
l’enfant, la bactériologie et la biologie moléculaire ne sont pas
contributives et il n’est pas recommandé de les mettre en oeuvre de
façon systématique. Les mycobactéries, que ce soit le bacille de la
lèpre, de la tuberculose ou les mycobactéries atypiques, ne
libèrent pas de toxine.
Ainsi, dans certaines conditions, lèpre ou mycobactérie atypique
d’un sujet VIH ayant moins de 10 CD4 peuvent être présents en
quantité considérable, jusqu’à plusieurs centaines de bacilles par
cellule, sans détruire les cellules, témoignant de cet absence de
cytotoxicité. En fait, tous les signes cliniques et radiologiques
de la tuberculose sont liés à la réaction de l’organisme pour se
défendre contre les mycobactéries avec son afflux de médiateurs
chimiques et de cellules provoquant la lésion élémentaire de la
tuberculose, le granulome épithélioïde et giganto-cellulaire. Cette
réaction est responsable des lésions histologiques, des images
radiologiques et des signes cliniques. Les médecins prenant en
charge les immunodéprimés connaissent bien le syndrome de
restauration immunitaire qui survient quand des sujets atteints par
le BK ou une mycobactérie atypique restaurent rapidement leur
immunité : la maladie devient cliniquement très bruyante alors
qu’elle était presque silencieuse quand le sujet était
immunodéprimé.
Les IGRA
Deux tests in vitro (IGRA = Interferon Gamma Release
Assay) mesurent la réaction de l’organisme contre le bacille
avec libération de TNFα, IFNγ, IL-8 : ces 3 mêmes interleukines
agissent in vivo dans la formation de la papule qui suit une IDR à
la tuberculine chez un sujet qui a été infecté. Ces réactions
immunitaires sont efficaces pour contenir l’infection tuberculeuse
et, quand elles fonctionnent bien, la tuberculose reste cantonnée
au stade d’infection. La tuberculose maladie est liée à un
débordement de ces défenses qui ne sont plus assez fortes pour
contenir la maladie sous forme latente. Ainsi, plus la TM est
agressive, plus il y aura de bacilles, moins il y aura de défense
contre ces bacilles et les tests IDR et IGRA seront souvent
négatifs. Si la maladie est moins sévère, ces tests pourront rester
positifs, mais ils le seront en général moins qu’en cas d’infection
tuberculose latente, qui témoigne d’une infection contenue par une
bonne réaction des cellules impliquées dans les défenses
immunitaires (figure 3).
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| Figure 3. Évolution dans le temps
du nombre de bacilles tuberculeux et des défenses immunitaires au
cours de l’histoire naturelle de la tuberculose. BAAR : bacille
acido-alcoolorésistant ; IDR : intradermoréaction ; QTF :
Quantiféron-TB ; IGRA : Interferon Gamma Release
Assay. |
Diagnostic de l'ITL
Le diagnostic de l’ITL nécessite de contourner trois difficultés
:
– il n’y a pas de gold standard pour diagnostiquer l’ITL, ce qui
rend plus difficile l’évaluation des tests. Le meilleur substitut
au gold standard est l’étude du taux de passage au stade de TM
après détection d’une infection dans les populations où le risque
de recontamination est faible;
– on ne sait pas différencier une ITL de moins de 2 ans, d’une ITL
ancienne. Or, en France, chez l’adulte, on recommande de ne traiter
que les infections récentes ;
– il n’y a pas de gold standard pour définir chez qui persiste,
après un traitement antituberculeux, une ITL et qui est
définitivement guéri après élimination de tout bacille tuberculeux.
Un substitut de gold standard pourrait être le taux de
développement de tuberculose chez un sujet ayant eu une infection
ou une tuberculose- maladie traitée et mis sous traitement
anti-rejet ou anti-TNF alpha. Le Tubertest, IDR à la tuberculine et
les IGRA mesurent la réaction de l’organisme contre le bacille de
la tuberculose. Les IGRA sont plus spécifiques, en particulier dans
les populations vaccinées par le BCG. Ils sont liés à la réaction
initiée par des séquences (ESAT 6, CP 10 ± TB7,7) qui existent dans
Mycobacterium tuberculosis mais pas dans le BCG ni dans les
mycobactéries typiques à l’exception de M. marinum, M. szulgai, M.
kansasii. Ces tests ont fait l’objet de recommandations de la HAS
en 2006(2) et du HCSP en 2011. Le diagnostic d’ITL repose sur la
mise en évidence d’une réaction immunitaire d’origine cellulaire
soit in vivo par l’IDR à la tuberculine, soit in vitro par les
tests interféron gamma (IGRA).
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L’IDR est faite par injection souscutanée de 0,1 ml de
tuberculine standard (extrait de culture acellulaire). Elle
nécessite une lecture 48-72 heures plus tard, et a pour
inconvénient de nécessiter 2 visites pour tous, mais aussi de se
positiver après vaccination BCG.
Le test IGRA T-stop TB® mesure à partir d’une prise de sang le
nombre de cellules qui réagissent après stimulation par les
séquences de mycobactéries ESAT 6 et CP 10. L’examen nécessite une
centrifugation et recueille du plasma à un temps précis après le
prélèvement.
Le test IGRA Quantiféron® mesure la quantité d’interféron γ
produit dans l’ensemble du prélèvement après stimulation des
cellules in vitro par ESAT 6, CP10 et une troisième séquence TB7,7.
Ce test a aussi l’avantage d’être in tube et de ne pas nécessiter
de manipulation. Le tube doit seulement être placé dans un
bain-marie à température constante. C’est le test le plus utilisé
en France. IGRA et IDR donnent donc une information voisine. Il n’y
a pas en règle générale d’intérêt à faire les deux examens, il faut
faire l’un ou l’autre dans le cas général. Dans les populations
vaccinées par le BCG, l’IGRA est beaucoup plus spécifique car il ne
réagit pas au BCG contrairement à l’IDR à la tuberculine. Chez les
enfants de moins de 5 ans, l’IGRA n’est pas validé et n’est pas
recommandé. Avant une immunodépression, les tests IGRA semblent un
peu plus sensibles que l’IDR (tableau) (3).
Le coût d’un test IGRA est élevé, soit de 40 à 100 euros (non
inscrit à la nomenclature à ce jour). Le coût d’une IDR est bien
moindre mais, si on ajoute le coût de l’organisation d’une deuxième
visite et le coût induit par les faux positifs, dans beaucoup de
structures, le coût est équivalent ou supérieur dans bien des
situations. Dans le cadre d’enquêtes autour d’un cas, certains
départements comme Paris n’utilisent plus que les IGRA
(Quantiféron®) chez les adultes. Le premier test est fait 10
semaines après la fin du contact avec la personne contaminante.
Pour le personnel soignant ayant des contacts répétés avec des
tuberculeux, la plupart des hôpitaux de l’APHP pratiquent le test
IGRA. On ne sait pas plus interpréter les variations autour du
seuil de positivité du test que les variations du diamètre de
l’IDR.
IGRA : diagnostic de la tuberculose-maladie
Les tests IGRA sont négatifs dans plus de 15 % des cas de
tuberculosemaladie. Ce test est donc beaucoup plus sensible pour le
diagnostic d’ITL que pour celui de TM et son utilisation n’est pas
recommandée pour le diagnostic de tuberculose-maladie. L’utilité de
ce test fait l’objet d’études pour l’aide au diagnostic de TM chez
l’enfant non immunodéprimé.
Conclusion
Les tests IGRA sont toujours source de débat. Ce qui est sûr,
c’est qu’au même titre que l’IDR, les IGRA ne sont pas des tests
diagnostiques de la tuberculose-maladie, mais de l’ITL. Ils sont
plus sensibles et plus spécifiques que les IDR, dans un pays comme
la France où le BCG existe. Les médecins ayant une plus grande
confiance dans les résultats du test, ils sont plus persuasifs
envers leurs patients beaucoup moins nombreux qui bénéficient du
traitement prophylactique de l’ITL.
Références
1. Plan national de lutte contre la tuberculose 2003-2009.
http://www.sante.gouv.fr/IMG/pdf/prog_tuberculose_2007_2009.pdf
2. HAS. Avis sur les tests IGRA, 13 décembre 2006.
3. Haut Conseil de santé publique (HCSP). Tuberculose et test de
détection de l’interféron gamma. Avis et rapports 2011.
Copyright © Len medical, OPA pratique, juin 2012
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