J.-M. LUPOGLAZOFF*,** I. DENJOY**,***
*Hôpital Robert-Debré, Paris
**Groupe hospitalier Pitié-Salpêtrière, Paris
***Hôpital Lariboisière, Paris
La perte de connaissance dans un contexte adrénergique
d’effort chez l’enfant est une cause fréquente de consultation et
de bilan en cardiologie pédiatrique. La syncope d’effort est
toujours un événement grave pour lequel il faut mener un bilan le
plus complet possible pour poser un diagnostic étiologique et
proposer une prise en charge thérapeutique adaptée.
Enquête anamnestique
Dans cette enquête, l’interrogatoire de l’enfant, de la famille
et des témoins de la perte de connaissance est un élément important
du diagnostic. Il faut déterminer le type d’effort qui a entraîné
la perte de connaissance, le déroulement exact des événements :
s’agissait-il d’une syncope à l’effort, à la fin de l’effort, au
décours de l’effort ou à distance de l’effort ? Dans quel contexte
est survenue cette syncope ?
L’enfant était-il malade dans les jours précédents ? Avait-il de
la fièvre ? S’agissait-il d’une syncope inaugurale ? Il faut
éliminer, par l’interrogatoire et l’analyse de documents, les
causes neurologiques, métaboliques et d’autres anomalies
cardiaques, syndromiques (comme le syndrome de Marfan par exemple).
En plus de détailler les circonstances de la syncope, il faut
essayer d’estimer sa durée. Y a-t-il eu des convulsions au décours,
des pertes d’urine, des mouvements anormaux, des morsures de
langue, des signes cliniques signant une perte de connaissance qui
a duré quelques minutes ? Le même type d’interrogatoire doit
s’adresser aux parents et à la recherche d’antécédents familiaux du
même type, ou d’antécédents de syncope ou de mort subite.
Enquête étiologique
Pour rechercher ces causes de syncope d’effort chez l’enfant
(encadré 1), on doit faire un bilan complet comportant une
échocardiographie, un ECG 12 dérivations, un Holter-ECG et une
épreuve d’effort si l’enfant a l’âge et la taille suffisants (9-10
ans et 1,35-1,40 m).
Chez les enfants plus jeunes, à partir de 5 ans, l’effort peut être
évalué lors de l’enregistrement du Holter-ECG.
Syndrome de Wolff-Parkinson-White
L’ECG de surface et le Holter permettent de rechercher un
syndrome de Wolff-Parkinson- White, qui peut être une cause de
syncope d’effort (encadré 2). La fibrillation auriculaire sur
Wolff- Parkinson-White est exceptionnelle chez l’enfant (la FA
n’existe quasiment pas en cardiopédiatrie). Lorsqu’une syncope
d’effort fait découvrir un syndrome de Wolff-Parkinson-White avec
tachycardie supraventriculaire, il faut interdire le sport, sauf en
cas d’absence de voie accessoire patente, de traitement
bêtabloquant efficace et d’épreuve d’effort négative sous
traitement.
Dans le cas contraire, s’il existe une voie accessoire patente,
si l’enfant veut faire du sport et s’il a plus de 10- 12 ans, on
peut discuter une ablation par radiofréquence.
Une cardiomyopathie hypertrophique
L’autre grande étiologie des syncopes d’effort est la
cardiomyopathie hypertrophique. Le diagnostic est fait sur l’ECG et
surtout sur l’échocardiographie, avec ensuite une analyse
génétique, un conseil génétique et une enquête familiale. Ceci
débouche sur l’interdiction formelle de compétition, l’interdiction
de sport, sauf chez les enfants asymptomatiques ayant des formes
familiales modérées (absence de mort subite familiale, mutation
génétique bénigne). Le suivi sera annuel avec un ECG, une épreuve
d’effort et un Holter, ainsi que l’échocardiographie et l’ECG des
parents.
L’existence d'une
cardiomyopathie hypertrophique interdit le sport, sauf avis expert
contraire.
Les canalopathies
À côté de ces deux étiologies, il faut penser aux canalopathies
devant une mort subite d’effort avec autopsie négative (2 à 5 % des
cas), une syncope d’effort ou durant la plongée, une syncope
faisant suite à une émotion ou favorisée par une fièvre, des
antécédents familiaux de syncope ou de mort subite d’effort. Les
canalopathies induites par l’exercice sont principalement
constituées par le syndrome du QT long congénital (SQTL) et les
tachycardies ventriculaires polymorphes catécholergiques (TVC).
Deux autres canalopathies sont moins concernées par ce contexte, le
syndrome de Brugada et le syndrome du QT court.
● Le SQTL a une prévalence actuelle de 1 sur 4 000 individus.
Dans la population française, les formes LQT1 et LQT2 sont les plus
fréquentes, respectivement 50 et 45 %.
La forme LQT3 est beaucoup plus rare (5 %) et survient plutôt au
repos. Le diagnostic de QT long est probable si au moins l’un des
critères suivant est présent :
– QTc > 460 ms ;
– QTc > 440 ms et bradycardie ou morphologie anormale de l’onde
T ;
– syncope ou torsade de pointe dans une famille de QT long.
Il existe une dizaine de gènes impliqués dans le syndrome du QT
long congénital, et le mode de déclenchement des événements
rythmiques varie en fonction du défaut génétique. En cas de LQT1,
le plus souvent, la syncope ou l’arrêt cardiaque survient au cours
d’un effort, particulièrement dans un contexte émotionnel. Les
patients LQT2 présentent des syncopes et des troubles du rythme
plutôt après une forte stimulation auditive, une émotion ou lors
d’un réveil nocturne. L’analyse de l’onde T sur l’ECG montre des
aspects morphologiques assez spécifiques des trois principaux gènes
connus impliqués (tableau).
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Dans la forme LQT3, l’intervalle QTc est très allongé avec une
onde T tardive et de grande amplitude ; dans la forme LQT2, l’onde
T est de faible amplitude ; dans la forme LQT1, qui est la plus
fréquente, la morphologie de l’onde T est monophasique avec une
base élargie sensiblement normale, ce qui rend son diagnostic plus
difficile. L’analyse de l’ensemble des tracés ECG des membres d’une
même famille, en particulier des parents de l’enfant concerné,
améliore la sensibilité et la spécificité du diagnostic. De même,
l’analyse du Holter- ECG est très contributive à la détection de
l’anomalie morphologique de l’onde T chez les parents suspects de
SQTL. La survenue des symptômes dépend de l’âge, du sexe, de la
durée du QTc et du génotype. L’âge du premier événement clinique
est plus précoce chez les garçons que chez les filles, mais après
15 ans, les femmes restent plus symptomatiques. Selon Priori et
coll., la stratification du risque de premier événement cardiaque
avant l’âge de 40 ans, montre que les patients à plus haut risque
(> 50 %) sont les patients de sexe masculin LQT3, puis les LQT1,
LQT2, dont la durée du QTc est > 500 ms. Une fois le diagnostic
posé chez l’enfant, la fratrie et les parents du propositus seront
vus en consultation multidisciplinaire pour reprendre l’anamnèse de
chacun, effectuer un ECG, complété au moindre doute par un Holter.
Le SQTL étant une maladie autosomique dominante, la moitié des
apparentés de chaque famille peut être atteinte de SQTL. Lors de la
consultation multidisciplinaire, le propositus et les membres de la
famille seront prélevés pour une analyse de l’ADN après recueil
écrit du consentement éclairé. Les bêtabloquants constituent le
traitement de référence de la prévention des torsades de pointe ;
ils doivent être prescrits à tous les patients symptomatiques. Ce
traitement s’adresse avant tout aux patients LQT1, certains
patients LQT2 ; il est probablement peu adapté aux patients LQT3.
Le défibrillateur automatique implantable (DAI) est indiqué dans
les formes qui échappent au traitement bêtabloquant et probablement
dans les formes LQT3. Dans l’avenir, il existera probablement des
indications plus précises, gène-spécifiques, et en particulier pour
les formes dépendant du mode de déclenchement de l’événement
cardiaque. La difficulté majeure reste encore la prévention du
risque de mort subite pour un individu présymptomatique et
génétiquement atteint. Actuellement, dans la mesure où il existe un
traitement préventif efficace et bien toléré, les patients
génétiquement atteints, lorsqu’ils sont repérés, doivent être
traités préventivement par bêtabloquants.
Les patients génétiquement
atteints doivent être traités préventivement par bêtabloquants.
● La tachycardie ventriculaire catécholergique (TVC) est l’autre
grande canalopathie responsable de syncopes d’effort. Elle est
caractérisée par des arythmies ventriculaires polymorphes de
déclenchement adrénergique ; elles surviennent essentiellement chez
des enfants et des adolescents et sont responsables de syncopes,
voire de mort subite, en l’absence de toute anomalie morphologique
cardiaque. L’ECG de repos enregistré en dehors des épisodes de
tachycardie ventriculaire est souvent normal. La mortalité des TVC
en l’absence de traitement est très élevée, atteignant 30 à 50 %
avant l’âge de 30 ans. Il existe une corrélation entre l’âge de
survenue de la première syncope et la sévérité de l’anomalie, avec
un pronostic très péjoratif lorsque les pertes de connaissance
surviennent très jeunes. Les bêtabloquants réduisent de façon
significative les syncopes et les morts subites, rendant rare
l’implantation de défibrillateur implantable.
Le traitement par
bêtabloquant améliore significativement le pronostic des TVC.
Ce syndrome est caractérisé par des tachycardies polymorphes
survenant chez des enfants ou adolescents en l’absence de toute
anomalie cardiaque. Elles se produisent dans des circonstances
particulières, lors des efforts violents ou dans un contexte
émotionnel. L’ECG de repos montre dans la moitié des cas une
bradycardie sinusale, < 60/min, inhabituelle chez l’enfant, et
un intervalle QT le plus souvent normal. Le Holter, mais surtout
l’épreuve d’effort, permet de faire le diagnostic ; le trouble du
rythme apparaît comme une séquence caractéristique et stéréotypée
au cours de l’effort (figure 1) : tachycardie sinusale, puis rythme
jonctionnel actif, apparition d’extrasystoles ventriculaires, avec
une fréquence seuil qui est en général aux alentours de 130-135/min
(tout d’abord monomorphes et isolées, les ESV deviennent
polymorphes, le plus souvent à type de retard droit et d’axe
variable répétitif) ; enfin, aspect de TV bidirectionnelles puis
polymorphes ressemblant à des torsades de pointe. Le retour en
rythme sinusal se fait à l’arrêt de l’effort, souvent selon une
séquence inverse, avec parfois des passages transitoires en
tachycardie atriale. L’analyse génétique des TVC a permis de mettre
en cause une mutation transmise de façon autosomique dominante dans
le récepteur ryanodine type 2 (RYR2). Ce récepteur cardiaque a des
canaux calciques impliqués dans le relargage du calcium situé dans
le réticulum sarcoplasmique des cardiomyocytes. Un autre gène,
CASQ2, a été identifié. Le traitement de première intention est la
mise sous bêtabloquant, qui permet de transformer le pronostic de
cette maladie. Les posologies utilisées dans la prévention des
syncopes d’effort chez les patients TVC sont plus élevées, souvent
le double de celles utilisées dans le SQTL. La posologie est
augmentée jusqu’à obtention de la suppression des phénomènes
répétitifs ; l’efficacité doit être vérifiée par une épreuve
d’effort de contrôle sous traitement vérifiant l’absence de
phénomène répétitif grave à l’effort. Néanmoins, il est probable
que l’indication de défibrillateur implantable chez l’adolescent ou
le jeune adulte avec TVC incomplètement contrôlées par une
posologie de bêtabloquants soit plus largement envisagée dans
l’avenir.
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Figure 1. Épreuve d’effort réalisée chez une
enfant de 10 ans adressée pour syncope lors de la course. Il existe
des salves ventriculaires polymorphes sur fond de rythme sinusal à
150/min.
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● Le syndrome du QT court est une entité relativement récente
avec un intervalle QTc ≤ 300 ms, un risque élevé de syncope ou de
mort subite par arythmie ventriculaire maligne. Le QTc court est
parfois associé à une fibrillation auriculaire de survenue précoce.
Sur le plan génétique, il s’agit de mutations dans les gènes HERG,
KCNQ1 ou KCNJ2. Le seul traitement préventif de la mort subite est
à l’heure actuelle l’implantation d’un défibrillateur
cardiaque.
● Le syndrome de Brugada touche essentiellement l’homme vers
l’âge de 40 ans, et les formes à révélation pédiatrique sont
extrêmement rares, se manifestant le plus souvent par des arrêts
cardiaques ou des morts subites dans un contexte fébrile. L’aspect
ECG, parfois intermittent, peut être démasqué par un test
pharmacologique consistant en l’injection d’un bloqueur des canaux
sodiques. L’aspect génétique a été confirmé par l’identification
d’une mutation dans le gène SCN5A codant pour un canal sodique
cardiaque, mais présente dans seulement 20 % des cas.
Bilan d’une série française
Nous avons rapporté récemment une série de plus de 100 patients,
dont 50 propositus et 51 apparentés familiaux, avec un suivi de 8
ans. Dans cette série rétrospective, 60 % des patients étaient
symptomatiques avant le diagnostic, en particulier tous les
probants. Les patients étaient symptomatiques avant l’âge de 20 ans
dans 93 % des cas, tous étaient symptomatiques à l’exercice. Le
délai entre la première syncope et le diagnostic était de 2 ans et
demi, d’où l’importance de faire un bilan le plus complet possible
face à une syncope d’effort chez un enfant ou un adolescent. Les
facteurs de risque d’événement cardiaque au diagnostic sont l’âge
jeune du patient et l’absence de traitement par bêtabloquants. Les
facteurs de risque d’événement cardiaque durant le suivi sont
l’absence de bêtabloquants et un antécédent de mort subite dans la
famille. Dernier élément important de cette série française,
l’absence de différence entre les propositus et les membres de la
famille en ce qui concerne la survenue d’événements cardiaques.
L’enquête génétique prend là toute son importance, et la prise en
charge qui en découle implique une surveillance rapprochée et la
mise en route d’un traitement, même chez les sujets asymptomatiques
et porteurs d’une mutation.
Copyright © Len medical, Pediatrie pratique, juin 2012
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Vos réactions |
IRM si bilan cardiologique négatif
Le 31 juillet 2012
Article très intéressant sur le plan cardiologique pédiatrique. Mais, en cas de bilan cardiologique négatif, il faut penser à rechercher une malformation de Chiari,par une IRM centrée sur la charnière cranio-cervicale en coupe sagittale. Cet examen doit aussi permettre de visualiser au moins la moëlle cervicale afin de rechercher une syringomyélie fréquemment associée et souvent peu, voire non, symptomatique.
Dr J. Maheut-Lourmière
Neurochirurgien en pédiatrie et médecin DIM
CHU de Tours
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