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MISES AU POINT

Tartrazine : un risque d’intolérance ou d’allergie largement surévalué ?

Publié le 09/08/2012 Partager sur Twitter Partager sur Facebook Imprimer l'article Envoyer à un confrère Réagir à l'article Enregistrer dans ma bibliothèque Reduire Agrandir

G. DUTAU,

Toulouse

 

La tartrazine, E102 selon la nomenclature européenne et Sunset yellow (ou yellow) selon la nomenclature américaine, est un colorant azoïque de synthèse de couleur jaune. Parmi la longue liste des colorants et additifs alimentaires, il fut le premier incriminé à la fin des années 1970.

Utilisé pour la coloration des aliments, des boissons, des friandises et des médicaments, il fut alors tenu responsable d’urticaire, de dermatite atopique, d’asthme et même de chocs anaphylactiques( 1). Avec les salicylés et les benzoates, il a été incriminé au cours du syndrome d’hyperactivité de l’enfant, ce qui a conduit un pédiatre américain, Benjamin Feingold, à proposer, en 1973, un régime d’exclusion qui fut loin de faire l’unanimité parmi les neuropédiatres spécialistes de cette affectiona. Il pourrait aussi avoir des effets mutagènes. Ce colorant est interdit en Autriche, Finlande et Norvège. Il est permis ailleurs, sa présence (et celle des autres additifs et colorants) devant être mentionnée sur les étiquetages. Cependant, des produits peuvent échapper à cette règle en particulier les friandises colorées vendues en vrac.

Qu’en est-il des autres additifs et colorants ?

Toutefois, le rôle des additifs et colorants en général (et celui d’E102 en particulier) a été probablement surestimé comme le suggèrent des données nouvelles. À partir des années 1980, l’épidémie d’allergies alimentaires a commencé et s’est confirmée, et plus grand monde n’a parlé des « allergies aux colorants »b, mis à part des cas survenus dans des circonstances bien particulièresc. Les mécanismes d’action des effets adverses imputables aux additifs et aux colorants sont nombreux. Un mécanisme IgEdépendant est incriminé pour le carmin de cochenille (E 120), les carraghénanes (E 407), la gomme adragante (E 413), le lysosyme (E 1105) et l’annatto (ou rocou) (2,3). On dispose d’études épidémiologiques sur l’intolérance aux additifs et colorants. La prévalence est faible, évaluée entre 0,026 et 0,040 % par Young en population générale au Royaume-Uni (4). En 1994, en Hollande, elle fut estimée à 1,5 % (5). En Allemagne, l’allergie alimentaire IgE et non IgEdépendante a été étudiée par des questionnaires adressés à 13 300 habitants de tous âges de la ville de Berlin. Il y a eu 4 093 réponses (30,8 %), 814 explorations individuelles avec test de provocation en double insu, contrôlé par placebo pour 23 additifs répartis en 13 gélules. Le taux de prévalence fut de 0,18 % pour l’intolérance aux additifs (6). D’autres études donnent des chiffres comparables : pour M.O. Elhkim et coll. (7), la prévalence de l’intolérance à la tartrazine est inférieure à 0,12 % dans la population générale.

La tartrazine, innocente ?

Il existe cependant des cas individuels comme, par exemple, celui d’un adolescent âgé de 19 ans qui développa, entre 4 à 8 ans, des épisodes d’anaphylaxie avec angio-oedème du pénis et du scrotum. Ils survenaient à chaque fois, 2 heures après la consommation de thon à l’huile d’olive de diverses firmes(8). Après un intervalle libre de l’âge de 8 à 17 ans, les symptômes devaient réapparaître. Ce patient non atopique n’était pas allergique au poisson (test de provocation oral négatif), ni allergique aux allergènes usuels. Des tests de provocation en double insu, contrôlés par placebo furent alors effectués vis-à-vis de plusieurs additifs, dont la tartrazine, qui donna un résultat positif : urticaire généralisée et angiooedème des lèvres et des bras (mais pas du scrotum !), 2 heures après la prise du colorant (8). La tartrazine a également été incriminée au cours de l’eczéma atopique. En 1989, en Belgique, H.P. Van Bever et coll. (9) ont effectué des tests de provocation en double insu, contrôlés par placebo chez 25 enfants atteints de dermatite atopique sévère : 18 tests (70,8 %) furent positifs pour l’oeuf, 12 (50 %) pour le blé, 8 pour le lait de vache (33,3 %), et 8 (33,3 %) pour le soja. Sur 6 tests de provocation envers les additifs alimentaires, la tyramine et l’aspirine, 2 enfants réagirent à la tartrazine, 3 au benzoate de sodium, 2 au glutamate de sodium, 2 au métabisulfite de sodium et 4 à l’aspirine (ce qui fait beaucoup pour 6 enfants…) (9). Par ailleurs, au Royaume-Uni, J. Devlin et T.J. David(10) ont effectué des tests oraux de provocation à la tartrazine à la dose de 50 mg chez 12 enfants âgés de 1 à 16 ans : seul un test fut positif. Il n’existe pas d’autre étude sur le rôle de la tartrazine au cours de l’eczéma atopique. La tartrazine étant incriminée au cours de la rhinite allergique, de l’asthme, de l’urticaire ou de l’intolérance aux anti-inflammatoires non stéroïdiens, S. Pestana et coll. (11) ont effectué, en 2010, une étude chez 26 patients atteints de ces pathologies en utilisant le test de provocation oral en double insu contrôlé par placebo (35 mg de tartrazine ou de placebo). Tous les tests furent négatifs n’entraînant ou ne précipitant pas le moindre symptôme cutané, respiratoire ou cardiovasculaire(11). Bien qu’un nombre plus important de sujets aurait été nécessaire pour détecter des changements mineurs ou modérés, ces résultats sont cependant en accord avec trois études bien menées disponibles dans la littérature(11). Une métaanalyse de la Cochrane Library consacrée aux effets de l’exclusion de la tartrazine sur les symptômes d’asthme. Parmi 90 abstracts, 18 ont été considérés comme pertinents, 6 ont satisfait aux critères d’inclusion, et seulement 3 permettaient une analyse (ne pouvant cependant être rassemblés pour une métaanalyse). Toutefois, aucun article n’était en faveur d’une amélioration des symptômes d’asthme sous régime d’éviction de la tartrazine. Il est donc impossible de fournir la moindre conclusion en termes de médecine, basée sur les preuves, sur le rôle de la tartrazine dans l’asthme.

Il a été indiqué que la tartrazine pouvait être responsable d’intolérances croisées chez les individus atteints d’asthme à l’aspirine. Chez 156 patients atteints d’intolérance à l’aspirine, Allemands, Polonais et Italiens, les tests de provocation en double insu à la tartrazine (25 mg) contrôlés par placebo n’ont été positifs que 4 fois (2,56 %) avec baisse du débit expiratoire de pointe de 25 % (ou davantage) et symptômes respiratoires (13). De plus, 65 patients qui toléraient 25 mg de tartrazine ont pu recevoir 50 à 3 000 mg de tartrazine sans présenter le moindre symptôme(13)… En France, pour M.O. Elhkim et coll.(7), la dose maximale ingérée par les enfants est estimée à 37,2 % de la dose maximale autorisée quotidiennement. Elle serait même bien inférieure autour de 5 %d. En conclusion, et contrairement à des idées reçues, l’ensemble des études disponibles, en particulier l’étude de S. Pestana et coll. (11) qui a motivé cette révision semblent donc, sinon innocenter la tartrazine, au moins minimiser son rôle en pathologiee. Mais autant s’en passer si c’est possible. 

Références

1. Moneret Vautrin DA. Le risque de sensibilisations aux colorants alimentaires et pharmaceutiques. Masson Edit., Paris, 1978, 1 vol. (148 pages).
2. Bourrier T. Intolérances et allergies aux colorants et additifs. Rev Fr Allergol Immunol Clin 2006 ; 46 : 68-79.
3. Dutau G. Le dictionnaire des allergènes. Phase V Edit., Paris, 6e édition, 1 vol. (335 pages).
4. Young E et al. The prevalence of reactions to food additives in a survey population. J R Coll Physicians Lond 1987 ; 21 : 241-7.
5. Niestijl Jansen JJ et al. Prevalence of food allergy and intolerance in the adult Dutch population. J Allergy Clin Immunol 1994 ; 93 : 446-56.
6. Zuberbier T et al. Prevalence of adverse reactions to food in Germany – a population study. Allergy 2004 ; 59 : 338-45.
7. Elhkim MO et al. New considerations regarding the risk assessment on tartrazine An update toxicological assessment, intolerance reactions and maximum theoretical daily intake in France. Regul Toxicol Pharmacol 2007 ; 47(3) : 308-16.
8. Asero R. A strange case of « tuna allergy ». Allergy 1998 ; 53 : 816-7.
9. Van Bever HP, Docx M, Stevens WJ. Food and food additives in severe atopic dermatitis. Allergy 1989 ; 44(8) : 588-94.
10. Devlin J, David TJ. Tartrazine in atopic eczema. Arch Dis Child 1992 ; 67(6) : 709-11.
11. Pestana S, Moreira M, Olej B. Safety of ingestion of yellow tatrazine by doubleblind placebo controlled challenge in 26 atopiuc adults. Allergol et Immunopathol 2010 ; 38(3) : 142-6.
12. Ardern KD, Ram FS. Tartrazine exclusion for allergic asthma. Cochrane Database Syst Rev 2001 ; (4) : CD000460. 13. Virchow C et al. Intolerance to tartrazine in aspirin-induced asthma: results of a multicenter study. Respiration 1988 ; 53(1) : 20-3.
13. Virchow C et al. Intolerance to tartrazine in aspirin-induced asthma: results of a multicenter study. Respiration 1988 ; 53(1) : 20-3.



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