G. DUTAU,
Toulouse
La tartrazine, E102 selon la nomenclature européenne et
Sunset yellow (ou yellow) selon la nomenclature américaine, est un
colorant azoïque de synthèse de couleur jaune. Parmi la longue
liste des colorants et additifs alimentaires, il fut le premier
incriminé à la fin des années 1970.
Utilisé pour la coloration des aliments, des boissons, des
friandises et des médicaments, il fut alors tenu responsable
d’urticaire, de dermatite atopique, d’asthme et même de chocs
anaphylactiques( 1). Avec les salicylés et les benzoates, il a été
incriminé au cours du syndrome d’hyperactivité de l’enfant, ce qui
a conduit un pédiatre américain, Benjamin Feingold, à proposer, en
1973, un régime d’exclusion qui fut loin de faire l’unanimité parmi
les neuropédiatres spécialistes de cette affectiona. Il pourrait
aussi avoir des effets mutagènes. Ce colorant est interdit en
Autriche, Finlande et Norvège. Il est permis ailleurs, sa présence
(et celle des autres additifs et colorants) devant être mentionnée
sur les étiquetages. Cependant, des produits peuvent échapper à
cette règle en particulier les friandises colorées vendues en
vrac.
Qu’en est-il des autres additifs et colorants ?
Toutefois, le rôle des additifs et colorants en général (et
celui d’E102 en particulier) a été probablement surestimé comme le
suggèrent des données nouvelles. À partir des années 1980,
l’épidémie d’allergies alimentaires a commencé et s’est confirmée,
et plus grand monde n’a parlé des « allergies aux colorants »b, mis
à part des cas survenus dans des circonstances bien particulièresc.
Les mécanismes d’action des effets adverses imputables aux additifs
et aux colorants sont nombreux. Un mécanisme IgEdépendant est
incriminé pour le carmin de cochenille (E 120), les carraghénanes
(E 407), la gomme adragante (E 413), le lysosyme (E 1105) et
l’annatto (ou rocou) (2,3). On dispose d’études épidémiologiques
sur l’intolérance aux additifs et colorants. La prévalence est
faible, évaluée entre 0,026 et 0,040 % par Young en population
générale au Royaume-Uni (4). En 1994, en Hollande, elle fut estimée
à 1,5 % (5). En Allemagne, l’allergie alimentaire IgE et non
IgEdépendante a été étudiée par des questionnaires adressés à 13
300 habitants de tous âges de la ville de Berlin. Il y a eu 4 093
réponses (30,8 %), 814 explorations individuelles avec test de
provocation en double insu, contrôlé par placebo pour 23 additifs
répartis en 13 gélules. Le taux de prévalence fut de 0,18 % pour
l’intolérance aux additifs (6). D’autres études donnent des
chiffres comparables : pour M.O. Elhkim et coll. (7), la prévalence
de l’intolérance à la tartrazine est inférieure à 0,12 % dans la
population générale.
La tartrazine, innocente ?
Il existe cependant des cas individuels comme, par exemple,
celui d’un adolescent âgé de 19 ans qui développa, entre 4 à 8 ans,
des épisodes d’anaphylaxie avec angio-oedème du pénis et du
scrotum. Ils survenaient à chaque fois, 2 heures après la
consommation de thon à l’huile d’olive de diverses firmes(8). Après
un intervalle libre de l’âge de 8 à 17 ans, les symptômes devaient
réapparaître. Ce patient non atopique n’était pas allergique au
poisson (test de provocation oral négatif), ni allergique aux
allergènes usuels. Des tests de provocation en double insu,
contrôlés par placebo furent alors effectués vis-à-vis de plusieurs
additifs, dont la tartrazine, qui donna un résultat positif :
urticaire généralisée et angiooedème des lèvres et des bras (mais
pas du scrotum !), 2 heures après la prise du colorant (8). La
tartrazine a également été incriminée au cours de l’eczéma
atopique. En 1989, en Belgique, H.P. Van Bever et coll. (9) ont
effectué des tests de provocation en double insu, contrôlés par
placebo chez 25 enfants atteints de dermatite atopique sévère : 18
tests (70,8 %) furent positifs pour l’oeuf, 12 (50 %) pour le blé,
8 pour le lait de vache (33,3 %), et 8 (33,3 %) pour le soja. Sur 6
tests de provocation envers les additifs alimentaires, la tyramine
et l’aspirine, 2 enfants réagirent à la tartrazine, 3 au benzoate
de sodium, 2 au glutamate de sodium, 2 au métabisulfite de sodium
et 4 à l’aspirine (ce qui fait beaucoup pour 6 enfants…) (9). Par
ailleurs, au Royaume-Uni, J. Devlin et T.J. David(10) ont effectué
des tests oraux de provocation à la tartrazine à la dose de 50 mg
chez 12 enfants âgés de 1 à 16 ans : seul un test fut positif. Il
n’existe pas d’autre étude sur le rôle de la tartrazine au cours de
l’eczéma atopique. La tartrazine étant incriminée au cours de la
rhinite allergique, de l’asthme, de l’urticaire ou de l’intolérance
aux anti-inflammatoires non stéroïdiens, S. Pestana et coll. (11)
ont effectué, en 2010, une étude chez 26 patients atteints de ces
pathologies en utilisant le test de provocation oral en double insu
contrôlé par placebo (35 mg de tartrazine ou de placebo). Tous les
tests furent négatifs n’entraînant ou ne précipitant pas le moindre
symptôme cutané, respiratoire ou cardiovasculaire(11). Bien qu’un
nombre plus important de sujets aurait été nécessaire pour détecter
des changements mineurs ou modérés, ces résultats sont cependant en
accord avec trois études bien menées disponibles dans la
littérature(11). Une métaanalyse de la Cochrane Library consacrée
aux effets de l’exclusion de la tartrazine sur les symptômes
d’asthme. Parmi 90 abstracts, 18 ont été considérés comme
pertinents, 6 ont satisfait aux critères d’inclusion, et seulement
3 permettaient une analyse (ne pouvant cependant être rassemblés
pour une métaanalyse). Toutefois, aucun article n’était en faveur
d’une amélioration des symptômes d’asthme sous régime d’éviction de
la tartrazine. Il est donc impossible de fournir la moindre
conclusion en termes de médecine, basée sur les preuves, sur le
rôle de la tartrazine dans l’asthme.
Il a été indiqué que la tartrazine pouvait être responsable
d’intolérances croisées chez les individus atteints d’asthme à
l’aspirine. Chez 156 patients atteints d’intolérance à l’aspirine,
Allemands, Polonais et Italiens, les tests de provocation en double
insu à la tartrazine (25 mg) contrôlés par placebo n’ont été
positifs que 4 fois (2,56 %) avec baisse du débit expiratoire de
pointe de 25 % (ou davantage) et symptômes respiratoires (13). De
plus, 65 patients qui toléraient 25 mg de tartrazine ont pu
recevoir 50 à 3 000 mg de tartrazine sans présenter le moindre
symptôme(13)… En France, pour M.O. Elhkim et coll.(7), la dose
maximale ingérée par les enfants est estimée à 37,2 % de la dose
maximale autorisée quotidiennement. Elle serait même bien
inférieure autour de 5 %d. En conclusion, et contrairement à des
idées reçues, l’ensemble des études disponibles, en particulier
l’étude de S. Pestana et coll. (11) qui a motivé cette révision
semblent donc, sinon innocenter la tartrazine, au moins minimiser
son rôle en pathologiee. Mais autant s’en passer si c’est
possible.
Références
1. Moneret Vautrin DA. Le risque de sensibilisations aux
colorants alimentaires et pharmaceutiques. Masson Edit., Paris,
1978, 1 vol. (148 pages).
2. Bourrier T. Intolérances et allergies aux colorants et additifs.
Rev Fr Allergol Immunol Clin 2006 ; 46 : 68-79.
3. Dutau G. Le dictionnaire des allergènes. Phase V Edit., Paris,
6e édition, 1 vol. (335 pages).
4. Young E et al. The prevalence of reactions to food additives in
a survey population. J R Coll Physicians Lond 1987 ; 21 :
241-7.
5. Niestijl Jansen JJ et al. Prevalence of food allergy and
intolerance in the adult Dutch population. J Allergy Clin Immunol
1994 ; 93 : 446-56.
6. Zuberbier T et al. Prevalence of adverse reactions to food in
Germany – a population study. Allergy 2004 ; 59 : 338-45.
7. Elhkim MO et al. New considerations regarding the risk
assessment on tartrazine An update toxicological assessment,
intolerance reactions and maximum theoretical daily intake in
France. Regul Toxicol Pharmacol 2007 ; 47(3) : 308-16.
8. Asero R. A strange case of « tuna allergy ». Allergy 1998 ; 53 :
816-7.
9. Van Bever HP, Docx M, Stevens WJ. Food and food additives in
severe atopic dermatitis. Allergy 1989 ; 44(8) : 588-94.
10. Devlin J, David TJ. Tartrazine in atopic eczema. Arch Dis Child
1992 ; 67(6) : 709-11.
11. Pestana S, Moreira M, Olej B. Safety of ingestion of yellow
tatrazine by doubleblind placebo controlled challenge in 26 atopiuc
adults. Allergol et Immunopathol 2010 ; 38(3) : 142-6.
12. Ardern KD, Ram FS. Tartrazine exclusion for allergic asthma.
Cochrane Database Syst Rev 2001 ; (4) : CD000460. 13. Virchow C et
al. Intolerance to tartrazine in aspirin-induced asthma: results of
a multicenter study. Respiration 1988 ; 53(1) : 20-3.
13. Virchow C et al. Intolerance to tartrazine in aspirin-induced
asthma: results of a multicenter study. Respiration 1988 ; 53(1) :
20-3.
Copyright © Len medical, Pediatrie pratique, avril 2012
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