C.JAMIN,
Paris
De tous les risques qui entourent la prescription d’une
contraception, le plus à craindre n’est pas tant la survenue d’un
événement thromboembolique veineux (TEV) – le risque est certes
augmenté sous contraception orale estroprogestative mais peu élevé
en valeur absolue –, que l’arrêt du traitement par la patiente qui,
lui, est responsable d’un nombre élevé d’interruptions volontaires
de grossesse (IVG), en particulier chez les adolescentes. Ces IVG
ne sont elles-mêmes pas dénuées de risques de TEV, mais aussi de
bien d’autres morbidités physiques et psychologiques. C’est dire
que la décision de prescription doit être réfléchie en tenant
compte des recommandations des autorités de santé, modulées par la
connaissance de l’état de l’art, et en analysant le contexte
individuel de chaque femme.
La responsabilité des accidents thromboemboliques veineux (TEV)
faisant rapidement suite à la mise sur le marché des premières
pilules estroprogestatives a été attribuée aux estrogènes de
synthèse et à l’impact qu’ils exercent sur le métabolisme
hépatique. L’estradiol en lui-même n’est pas thrombogène, comme en
atteste l’absence de surrisque TEV chez les femmes comparativement
aux hommes ; en revanche, des concentrations excessives
d’estrogènes endogènes, comme durant la grossesse, ou
d’éthinylestradiol (EE), dont le radical éthinyl en C17 entraîne de
multiples passages hépatiques, s’accompagnent d’un excès de risque
TEV. La diminution des doses d’EE à 30 puis 20 γ s’est traduite par
une réduction des accidents TEV.
Les progestatifs entrent en scène
Plusieurs études publiées fin 1995-début 1996 avaient montré un
risque TEV supérieur avec les pilules contenant un progestatif de
3e génération comparativement à celles contenant un progestatif de
2e génération. Ces études ont rapidement été controversées pour
plusieurs raisons. Il s’agissait d’études observationnelles
transversales, dont la validité est grevée par de nombreux biais.
Le premier est lié à la durée d’utilisation : on sait que le risque
est maximal durant les premiers mois d’utilisation de la pilule (RR
d’environ 20) pour ensuite décroître et se stabiliser aux alentours
de 2 à 5 selon les études ; le risque du groupe d’utilisatrices est
d’autant plus élevé que le nombre d’utilisatrices débutantes est
important et majoré comparativement à un groupe d’utilisatrices de
longue date dont le sur-risque initial a été écrémé par la durée.
Le second est un biais de prescription : les pilules de 3e
génération étant créditées d’un meilleur profil de sécurité que les
plus anciennes, il est possible (et même montré dans plusieurs
études) qu’elles aient été préférentiellement prescrites à des
femmes dont le risque TEV aurait pu être plus élevé. Les mêmes
reproches peuvent être adressés à l’étude de O. Lidergaard (BMJ
2009 ; 339 : b2890), conduite peu après la mise sur le marché des
contraceptifs à base de drospirénone (4e génération), dans la
mesure où les antécédents familiaux ne sont pas renseignés ; or, un
antécédent familial de TEV multiplie le risque par 2, ce qui peut
impacter l’évaluation globale du risque statistique.
Le conflit de générations se poursuit
Les études ultérieures ont essayé de contourner ces biais
majeurs en tenant compte de la durée moyenne de prise de la
contraception pour départager les pilules de 2e, 3e et 4e
générations. Or, la durée moyenne de prise peut recouvrer un nombre
plus ou moins important de nouvelles utilisatrices. Une proportion
importante de débutantes d’une contraception, dont le risque est
majoré, peut modifier à la hausse l’évaluation statistique du
risque. Les rares études prospectives, dont l’étude EURAS (Dinger
JC et al. Contraception 2007 ; 75 : 344-54) ne montrent pas de
différence à 5 ans de suivi entre les 2e et les 3-4e générations
(le nombre de cas y est cependant plus faible). Pourtant, la
majorité des études continuent de mettre en évidence un risque plus
élevé avec les pilules de 3-4e générations ; mais ces études
observationnelles comportent toujours les mêmes biais de sélection
et de prescription.
Que disent les autorités de santé ?
Au vu des études, qui n’objectivent pas de supériorité des
pilules de 3e et 4e générations, comparativement aux pilules de 2e
génération, la Haute Autorité de Santé (HAS) a considéré que le
doute devait bénéficier aux pilules de 2e génération, donc à
proposer en première intention, tout en énonçant que le rapport
bénéfice/risque des pilules de 3e et 4e générations demeure
largement positif. Le pire serait l’arrêt de la contraception chez
une femme qui tolère mal une pilule prescrite en première
intention, en sachant que le risque TEV est encore plus élevé
durant la grossesse (x 3), même à son début, et en périabortum que
sous contraception hormonale. A contrario, la HAS ne dit pas que
les études apportent la preuve irréfutable de la supériorité des 2e
générations sur les générations ultérieures. Il est donc licite de
prescrire une pilule de 3e génération chez une femme qui ne tolère
pas une 2e génération, par exemple si elle présente une acné, soit
en première intention soit en switch. À l’évidence, une femme
acnéique tolèrera mieux une pilule de 3e génération à 30 γ qu’une
pilule de 2e génération à 20 γ. En pratique, la notion d’«
intention » doit être maniée avec souplesse, sans être appliquée à
la lettre, et la prescription réfléchie en fonction du contexte
clinique qui fournit des signes d’orientation.
Tolérance et observance : deux critères clés pour la
prescription
Parmi ces signes d’orientation figurent les oublis : une femme
qui se dit incapable de prendre un comprimé tous les jours ou qui
effectivement oubliait fréquemment de prendre la pilule qui lui
avait été prescrire est une bonne candidate à la prescription d’un
anneau vaginal. La notion d’intention mérite donc d’être infléchie
pour moduler la prescription en fonction des critères d’orientation
fournis par la clinique et ce que l’on sait de l’observance des
patientes. Avant la mise sur le marché des nouvelles pilules à
l’estradiol, la prescription contraceptive était fonction de ces
deux critères d’orientation que sont la tolérance clinique et
l’observance : en l’absence de critères d’orientation, on devait
prescrire une pilule de 2e génération parmi les moins dosées en EE
; en présence de critères cliniques d’orientation, on peut
prescrire initialement une pilule de 3e génération, la moins dosée
possible ; chez une femme ayant tendance aux oublis, il vaut mieux
choisir une autre galénique pour cette contraception. La question
qui se pose avec l’apparition des pilules à l’estradiol, qui
modifient nettement moins les facteurs de la coagulation, est de
savoir quelle est leur place dans la stratégie de prescription. Les
recommandations ne les concernent pas puisque la HAS ne les cite
pas. Si l’on tient compte de l’état de l’art, comme le code de
déontologie nous y oblige, ces nouvelles pilules peuvent être
prescrites en première intention. La finalité de la contraception
reste d’éviter le recours à l’IVG, dont les risques surpassent sur
bien des plans les inconvénients et les dangers potentiels de la
contraception. Dans cette optique, la notion de première intention
n’a de sens qu’en l’absence d’orientation clinique qui permet de
moduler le choix. Elle ne se conçoit qu’en l’absence de facteurs de
risque et de troubles cliniques, et en tenant compte du profil
psychologique, autant de paramètres susceptibles d’altérer
l’observance et la persistance du traitement. Ces conditions de
prescription sont parfaitement conformes aux recommandations de la
HAS.
Copyright © Len medical, Gynecologie pratique, avril 2012
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Vos réactions |
Effarant !
Le 16 août 2012
La contraception ne se limite pas à " la pilule " dans ces déclinaisons multiples : on sait qu'on peut avantageusement remplacer la contraception hormonale féminine par les DIU alias stérilets. Lire un article qui ne cite même pas cette possibilité est effarant !
C. Lamy
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