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MISES AU POINT

Lymphome T cutané épidermotrope CD8+ cytotoxique agressif : à propos d'un cas

Publié le 21/09/2012 Partager sur Twitter Partager sur Facebook Imprimer l'article Envoyer à un confrère Réagir à l'article Enregistrer dans ma bibliothèque Reduire Agrandir

B. GUERROUJ, S. ABIL, F.Z. LAMCHAHAB, K. SENOUCI, B. HASSAM,

Service de dermatologie, CHU Rabat-Salé, Maroc

 

Illustration/figure 1. : lésions localisées à la face postérieure du mollet gauche.

 

Les lymphomes cutanés sont des proliférations lymphocytaires à point de départ cutané, sans atteinte extracutanée au moment du diagnostic. Ils représentent le troisième type de lymphomes après les lymphomes hématologiques et digestifs et sont généralement de bon pronostic. Différentes classifications cliniques, histologiques, immunohistochimiques et évolutives ont été élaborées. Une entité a été récemment décrite : le lymphome T cutané épidermotrope CD8+ cytotoxique, dont nous rapportons un cas particulièrement agressif dans cet article.

Observation

Un jeune homme de 27 ans, sans antécédents pathologiques notables en dehors d’un tabagisme chronique à raison de 10 paquets-année, a été hospitalisé pour des nodules cutanés au niveau de la jambe gauche, dont le début remonte à 2 mois, associés à un oedème du membre homolatéral d’aggravation progressive. L’évolution était marquée par le ramollissement des nodules sans fistulisation avec une nécrose. À l’examen clinique, on trouve un patient apyrétique, en assez bon état général avec, à l’examen dermatologique, la présence de 4 nodules de consistance dure, alignés sur le trajet lymphatique au niveau de la face postéro-latérale de la jambe gauche. Leur taille varie de 1 à 4 cm de grand axe. La peau en regard est de couleur chair ou érythémateuse, avec une douleur spontanée et à la mobilisation (figures 1 et 2). À l’examen locorégional, on retrouve un magma d’adénopathies inguinales, la plus grande mesurant 2 cm, mobiles et non inflammatoires. Le reste de l’examen somatique, notamment abdominal et pleuropulmonaire, est sans particularité.

Hypothèses diagnostiques

Devant ce tableau d’évolution rapide et la disposition des lésions, un diagnostic d’étiologie infectieuse est le plus probable, notamment une leishmaniose dans sa forme sporotrichosique. Une tumeur maligne, notamment un sarcome avec des métastases en transit pourrait être évoquée, ou encore en dernier lieu un lymphome cutané, notamment un lymphome B type jambe. Une biopsie est réalisée, mettant en évidence une prolifération tumorale faite de petites cellules rondes au cytoplasme réduit et aux noyaux anisocaryotiques, hyperchromatiques et nucléolés avec quelques figures de mitoses. Le stroma est essentiellement inflammatoire et comporte quelques cellules histiocytaires.

  Figure 2. Détail d’une des lésions.

L’aspect histologique est compatible avec un lymphome à petites cellules et, à l’immunohistochimie, on retrouve un marquage membranaire diffus et intense par l’anticorps anti-Pan T (CD3, CD4, CD8, CD30 positifs). Une échographie ganglionnaire objective la présence de multiples adénopathies hypoéchogènes, homogènes, ovalaires de taille variable, à hile unique avec perte du sinus et à contours réguliers au niveau sous-maxillaire bilatéral, latéro-cervical, sus-claviculaire interne, axillaire gauche et inguinal bilatéral. Une biopsie ganglionnaire au niveau inguinal révèle un parenchyme ganglionnaire dont l’architecture est bouleversée par une infiltration tumorale faite de nappes de cellules de taille moyenne aux noyaux anisocaryotiques, hyperchromatiques et au cytoplasme réduit. Le stroma est grêle et renferme quelques structures vasculaires d’architecture respectée. Un complément immunohistochimique est pratiqué, montrant un marquage diffus et intense des cellules tumorales par les anticorps anti-Pan T. La numération formule sanguine et les marqueurs tumoraux sont normaux. La LDH est élevée (1,63 fois valeur normale), de même que l’acide urique (2,5 fois la valeur normale). Une biopsie ostéo-médullaire est réalisée, qui objective un tissu hématopoïétique sensiblement normal. L’échographie abdominale est normale. Le scanner thoracoabdomino- pelvien montre au niveau thoracique la présence de multiples nodules au niveau des deux champs pulmonaires de siège sous-pleural et intraparenchymateux, de taille variable, la présence d’adénopathies prétrachéales, des adénopathies rétrocaves refoulant la veine cave inférieure et des adénopathies iliaques externes gauches et inguinales gauches. Ainsi, un diagnostic de lymphome stade IV est retenu et une chimiothérapie CHOP est indiquée (4 cures à 21 jours d’intervalle). L’évolution est marquée par une amélioration des lésions cutanées avec un affaissement des nodules et la disparition de l’oedème. Cependant, après la 4e cure, le patient présente des paresthésies des deux membres inférieurs avec une aggravation vers une paraplégie et une rétention urinaire. Une IRM médullaire demandée en urgence objective des nodules lymphomateux vertébraux de D12 à L1 avec une infiltration pie-mérienne des racines de la queue de cheval. Le malade bénéficie d’une séance de radiothérapie, mais l’évolution est marquée par son décès. Le diagnostic retenu est celui de lymphome T cutané cytotoxique CD8+ avec évolution systémique.

Discussion

Les lymphomes cutanés sont des proliférations lymphocytaires à point de départ cutané, sans atteinte extracutanée au moment du diagnostic. Ils doivent être différenciés des lymphomes secondairement cutanés (1). Nous rapportons un cas de lymphome cutané T agressif à localisation particulière avec un décès survenant 3 mois après le diagnostic malgré une chimiothérapie lourde. Les lymphomes cutanés représentent par ordre de fréquence le troisième type de lymphomes après les lymphomes hématologiques et digestifs et ils sont généralement de bon pronostic(2). Leur pathogénie reste mal élucidée. Par ailleurs, des aberrations génétiques fréquentes sur les chromosomes 1, 6, 11 et les mutations sur les gènes suppresseur p53 et oncogène c-myc, situés respectivement sur les chromosomes 17 et 8, semblent jouer un rôle important dans la genèse des lymphomes cutanés T primitifs (3), ainsi que la mutation de gènes principaux impliqués dans la fonction de l’apoptose (4) et l’activité élevée de télomérase (5). Différentes classifications cliniques, histologiques, immunohistochimiques et évolutives ont été élaborées (6). Une entité a été récemment décrite (20 cas jusqu’à présent) : le lymphome T cutané épidermotrope CD8+ cytotoxique décrit par E. Berti et coll. en 1999 (7). Le phénotypage lymphocytaire mettait en évidence l’expression de l’antigène CD8 et de protéines cytotoxiques par les lymphocytes tumoraux (8). Ce lymphome est rattaché au groupe des lymphomes cutanés et défini sur le plan immunophénotypique par l’expression de marqueurs NK et/ou T cytotoxique (9). Ce groupe comprend également le mycosis fongoïde (MF) de phénotype CD8+ cytotoxique, le lymphome T sous-cutané cytotoxique à type de panniculite, le lymphome NK/T de type « nasal », le lymphome CD4+, CD56+, le lymphome NK-like intravasculaire, et les localisations cutanées des lymphomes NK systémiques (10).

Cette variété de lymphome touche essentiellement les hommes entre 30 et 80 ans (le cas de notre patient). Il se caractérise cliniquement par des plaques et/ou des nodules diffus d’extension rapide évoluant vers l’ulcération en quelques semaines. Une évolution bulleuse et/ou nécrotico-hémorragique a également été rapportée (11). L’examen histologique révèle une spongiose épidermique très fréquente, avec parfois formation de bulles intraépidermiques, souvent associée à des kératinocytes nécrosés isolés, témoins du caractère agressif de l’épidermotropisme des cellules tumorales, tandis que l’infiltrat tumoral dermique prend parfois un aspect lichénoïde. Les cellules néoplasiques sont de taille variable, grande à moyenne, et sont souvent pléiomorphes avec des noyaux de taille irrégulière ou de type blastique avec des noyaux de grande taille. L’étude immunohistochimique montre que la prolifération est CD3+, CD4-, CD8+, TIA1+, donc de nature T cytotoxique ; une coexpression de CD56+ est fréquente tandis que le granzyme B, autre marqueur de cytotoxicité, est souvent exprimé par les cellules tumorales (12). La principale difficulté diagnostique réside dans la distinction entre MF CD4+ « classique », MF à phénotype CD8+ et lymphome cutané T épidermotrope CD8+ cytotoxique agressif. Ce dernier a toutefois une présentation clinique, une évolution et une histologie agressives contrastant nettement avec le mycosis fongoïde, qu’il soit CD4+ ou CD8+, et qui traduisent la cytotoxicité des cellules lymphomateuses. Du point de vue immunohistochimique, le lymphome cutané T CD8+ cytotoxique agressif est proche du MF CD8+, mais le granzyme B est constamment absent dans les MF (13). Le pronostic est habituellement considéré comme défavorable et le décès survient dans un délai de 3 ans après le diagnostic avec une médiane de survie à 32 mois (6 mois chez notre patient), malgré une polychimiothérapie, notamment de type CHOP, parfois complétée par une électronthérapie sur des lésions particulièrement volumineuses et gênantes (14).

Conclusion

Les lymphomes T cutanés sont généralement de bon pronostic, mais des entités cliniques récemment décrites ont une évolution agressive. Dans notre observation, malgré un diagnostic rapide et une prise en charge lourde, le décès est survenu après 3 mois.

Références

1. CEDEF. Lymphomes malins : lymphomes cutanés. Item n°164. Ann Dermatol Venereol 2008 ; 135 (11 Suppl) : F160-2.
2. Grange F et al. Prognostic factors in primary cutaneous lymphomas other than mycosis fungoides and the Sezary syndrome. Blood 1999 ; 93 : 3 637-42.
3. Rübben A et al. Multilineage progression of genetically unstable tumor subclones in cutaneous T-cell lymphoma. Exp Dermatol 2004 ; 13 : 472-83.
4. Van Doorn R et al. Aberrant expression of the tyrosine kinase receptor EphA4 and the transcription factor twist in Sezary syndrome identified by gene expression analysis. Cancer Res 2004 ; 64 : 5 578-86.
5. Wu K et al. Telomerase activity and telomere length in lymphocytes from patients with cutaneous T-cell lymphoma. Cancer 1999 ; 86 : 1 056-63.
6. Tuyp E et al. A case-control study of possible causative factors in mycosis fungoides. Arch Dermatol 1987 ; 123 : 196- 200.
7. Berti E et al. Primary cutaneous CD8- positive epidermotropic cytotoxic T cell lymphomas. A distinct clinicopathological entity with an aggressive clinical behavior. Am J Pathol 1999 ; 155 : 483-92.
8. Dereure O. Lymphomes cutanés à cellules de phénotype NK et/ou cytotoxique. Ann Dermatol Venereol 2004 ; 131 : 837- 41.
9. Agnarsson BA et al. Cutaneous T cell lymphoma with suppressor/cytotoxic (CD8) phenotype: identification of rapidly progressive and chronic subtypes. J Am Acad Dermatol 1990 ; 22 : 569-77.
10. Urrutia S et al. Cytotoxic/suppressor (CD8+, CD4-) cutaneous T-cell lymphoma with aggressive course. Am J Dermatopathol 1990 ; 12 : 603-6.
11. Marti RM et al. Specific cutaneous lesions in a CD8+ peripheral T-cell lymphoma. Int J Dermatol 1992 ; 31 : 624-8.
12. Lu D et al. Clinical and pathological spectrum of CD8-positive cutaneous Tcell lymphomas. J Cutan Pathol 2002 ; 29 : 465-72. Erratum in J Cutan Pathol 2003 ; 30 : 222.
13. Du-Thanh A et al. Lymphome T cutané épidermotrope cytotoxique CD8+ « agressif ». Le cas d’un patient ayant une dystrophie myotonique de Steinert. Ann Dermatol Venereol 2006 ; 133 : 991-4.
14. Nakada T et al. Disseminated pagetoid reticulosis (Ketron-Goodman disease): six-year follow-up. J Am Acad Dermatol 2002 ; 47 (2 Suppl) : S183-6.



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