Philippe BRENOT,
Psychiatre, Directeur des enseignements de Sexologie et
Sexualité Humaine à l’université Paris Descartes
Notre formation médicale nous a appris la lecture
symptomatique et le regroupement des symptômes en syndromes pouvant
alors constituer des maladies. Cette structure cartésienne et
efficace de la médecine occidentale a permis les formidables
progrès sanitaires de nos sociétés. Elle pèche cependant par son
excès de catégorisation qui ne lui fait reconnaître que des entités
distinctes dans un champ pathologique donné. Nous sommes alors
aveugles des symptomatologies plus complexes qui relèvent notamment
de l’interrelation, c’est-àdire des liens entre les
personnes.
Dans les années 1960, sur le modèle naissant de l’écologie qui
privilégiait la notion de système, les pionniers de la
psychosomatique, en premier lieu Franz Alexander et l’école de
Chicago, appliquèrent ces modèles à la médecine pour décoder des
tableaux complexes qui ne répondaient pas au modèle symptomatique.
C’est ainsi que l’on a étudié l’interaction des individus entre
eux, à l’intérieur des groupes, du voisinage, pour comprendre des
relations bio-psychologiques multiples entre ces différents
acteurs. Il en va de même au sein du couple de la famille, où le
point d’appel d’un individu (l’asthme d’un enfant par exemple) peut
être l’expression d’un malaise du groupe que la médecine
traditionnelle n’a pas l’habitude de prendre en compte.
Symptôme masculin/symptôme féminin
Muriel a 35 ans, elle est attachée de direction dans une grande
entreprise où elle est entrée grâce aux relations de sa mère qui en
avait été ellemême salariée. Muriel est mariée depuis près de dix
ans avec Bruno, de deux ans plus âgé qu’elle. Ils ont deux enfants,
Adèle et Romain, et connaissent un équilibre familial que tous
leurs amis leur envient. Derrière cette apparence, le couple va
mal. Muriel est très insatisfaite de leur relation, mais surtout de
leur sexualité qui n’a jamais été satisfaisante. C’est Bruno qui
consulte pour un trouble érectile d’installation ancienne et
progressive. Le bilan biologique, toujours nécessaire dans les
tableaux complexes, ne met en évidence aucun déficit hormonal ni de
la dynamique érectile. Par ailleurs, il ne présente pas d’éléments
de la lignée dépressive si ce n’est une note anxieuse
d’anticipation liée à sa personnalité dépendante. « C’est
Muriel qui insiste, depuis longtemps elle veut que je résolve mon
problème, mais je ne comprends pas. » Comme à mon habitude, et
dès que le symptôme dépasse la seule dimension de l’individu, je
lui propose un entretien de couple, mais il me répond qu’elle ne
désirera certainement pas car, a-t-elle l’habitude de dire, «
C’est ton problème, tu dois le résoudre ! ». J’insiste
tout de même : « Je vous propose d’en parler à votre épouse en
lui demandant d’accepter un entretien de couple, car la sexualité
en général ça se fait à deux, ce qui permettra de mieux comprendre
votre difficulté actuelle. » Le rendez-vous a été accepté, il
a permis de prendre conscience de l’interaction des symptômes dans
le couple : Muriel vit un hypodésir permanent avec anorgasmie. Elle
n’a connu qu’un partenaire avant Bruno et le début de sa sexualité
n’a été que douleur et incompréhension. Leur histoire amoureuse fut
pour elle le début de tous les espoirs, vite déçus car elle
attendait tout de son partenaire… et rien n’est venu. Muriel est
une personnalité autoritaire, assez rigide et exigeante. Elle
excelle dans sa vie, personnelle et professionnelle, grâce à sa
maîtrise des pulsions, tout le contraire de ce que nécessite la
sexualité.
Le couple est un miroir
Le couple est un miroir de nos comportements réciproques. Selon
les situations, il atténue ou amplifie nos réactions. Il en va de
même pour les symptômes qui trouvent une réponse chez le partenaire
par un autre symptôme. C’est particulièrement le cas en ce qui
concerne la sexualité dont les signes sont relationnels,
c’est-à-dire qu’à l’opposé de l’idée freudienne, un peu ancienne,
selon laquelle un symptôme qui disparaît quelque part réapparaît
sous une autre forme, les symptômes sexuels sont des symptômes
relationnels, il ne se déplacent pas. Tout au contraire, ils
permettent un réaménagement de la situation première pour un nouvel
équilibre. Le travail que nous avons effectué avec Muriel et Bruno
a tout d’abord permis à Muriel de prendre conscience de
l’interdépendance des comportements et des émotions dans le couple.
Et surtout de prendre conscience que les symptômes du partenaire
porte-symptôme sont d’abord ceux du couple. C’est l’étape la plus
importante pour l’évolution d’une telle situation : accepter que
les signes soient partagés. L’anorgasmie et l’absence de réaction
de Muriel ont progressivement affaibli les signaux d’excitation de
Bruno qui a vécu une première panne, puis la répétition
émotionnelle de cet échec. L’insatisfaction et les réactions
exigeantes de Muriel ont ensuite majoré et pérennisé ce trouble
initialement banal. La thérapie aura ensuite permis à Muriel de se
découvrir et de savoir comment adresser des signaux de réceptivité
à son partenaire. La sexualité peut ici se comprendre comme un
échange de signaux amoureux.
Copyright © Len medical, Gynécologie pratique, septembre 2012
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